dimanche 7 janvier 2018

Lettre du 08.01.1918

Prisonniers Zayanes (Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 8 Janvier 1918

Ma chère petite femme,

Je suis sans tes nouvelles depuis ta lettre du 19 Décembre ; le courrier de Bordeaux, partant le 30/12, n’étant pas arrivé à Casablanca. On dit que ce paquebot (1) s’est échoué en Gironde ou à l’embouchure du fleuve (2) ! Peut-être bien aussi que les départs ont été changés depuis le 1° Janvier, car d’après le rapport de la Place, ce serait maintenant les 5, 15 et 25 de chaque mois. Ce qui m’est plus désagréable, c’est la nouvelle que nous allons partir vers le 15 courant pour une colonne dans le Sud pour ravitailler le poste de Kénifra (3). Cela durera un mois au moins, mais dans cette saison-ci ce n’est point agréable, bien que cette région-là soit beaucoup plus chaude que la nôtre. Le ravitaillement de Kenifra se fait de Kasbah Tadla que tu trouveras probablement sur la carte. Mais pour y aller nous serons transportés d’ici en camion-auto à Casablanca, de là par chemin de fer à Louedsen (4) et puis c’est par pedes (5).
Ce qui m’est le plus désagréable, c’est que n’ayant pas encore touché les fameux 40 sous (6) du permissionnaire, je dois conserver le peu d’argent qui me reste en vue de la colonne de sorte que le souvenir que je t’avais promis pour le 30 (7) restera encore en suspens. Cela, c’est embêtant !
Nous devrons donc du reste retourner ici à Meknès après la colonne en question de sorte que j’espère que ce sera seulement chose remise. 
Et voilà de quelle manière je finirai par connaître presque tout le Maroc, sans que ma curiosité le désire trop !
Les permissionnaires venant de Bordeaux, y compris mes amis Kern et Ramsbott (8), arriveront probablement juste à point pour nous rejoindre à Casablanca ... Inutile d’ajouter que ton colis n’est pas encore arrivé non plus et m’attendra probablement au retour du Tadla ... (9)
L’Echo du Maroc (10) d’hier publiait une interview ou un discours de Lloyd George (11) qui semble quand même avoir rabattu de ses “buts de guerre”. Il y disait entre autres relativement aux colonies allemandes (12) que les indigènes devront décider à quel pays ils voudraient appartenir. Par contre, les nouvelles de Russie sont tout à fait contradictoires dans les journaux : les feuilles nationalistes (13) surtout semblent vouloir prétendre que les révolutionnaires vont au-devant d’un échec et que le gouvernement maximaliste aura bientôt vécu (14). Reste à savoir si ces informations ne sont pas tendancieuses comme la plupart du contenu desdits journaux (15).
Comment vas-tu ? Ne sens-tu encore rien en-dehors de tes appétits spéciaux (16)? Je ne me rappelle point qu’avant la guerre tu aimais tant le beurre ; quant à moi, je n’y ai jamais trouvé quelque chose de particulier et un bon camembert m’attire beaucoup plus qu’un quart de beurre ! Est-ce qu’Hélène est toujours le matin au Boulevard de Caudéran (17)? Et la famille Lemaître (18) est-elle partie entretemps ? 
Le temps continue à être très doux ici mais il pleut assez souvent. Et la Compagnie traverse une assez mauvaise passe (19) en ce moment ...
Je te laisse pour le moment, embrasse bien les enfants pour moi. Georges se rappelle-t-il encore les histoires que je lui ai racontées ?
Meilleurs baisers.

Paul


Je viens de cueillir au Camp des Officiers les quelques violettes que tu trouveras ci-jointes. Tu me diras si elles avaient conservé leur parfum ! (20)


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « ce paquebot » : l’un des navires de la Compagnie générale transatlantique, qui gérait la ligne Casablanca - Bordeaux.
2) - « du fleuve » : ce fait est crédible puisque, de 1915 à 1918, une soixantaine de navires français furent coulés dans la Gironde.
3) - « Kenifra » : en fait Khénifra, que Paul avait confondu avec Kénitra (ancien « Port Lyautey ») dans sa lettre du 23 octobre 1916. Khénifra, pour la première fois désignée dans son courrier, est la capitale du territoire tribal des Zayanes (le Pays zayane ou « Zaër Zaïane ») largement étendu au nord-ouest de la ville et constituant un bastion de rébellion contre le protectorat français entre le nord du Maroc occidental (avec les villes de Fès, Meknès et Rabat) et le centre (avec les villes de Kasba Tadla, Oued-Zem et Casablanca). Depuis 1916, ce bastion de résistance est renforcé par des Chleuhs (une autre tribu berbère) venus du versant sud-est du Moyen Atlas. Leur coalition empêche toute jonction directe, entre Meknès (ou Fès) et Khénifra, par la route du rebord nord-ouest du Moyen Atlas que les Français ont du mal à achever du fait des attaques menées par ces rebelles. Pour contourner l’obstacle, puisque les hommes manquent pour le forcer, le ravitaillement des troupes françaises installées à Khénifra s’effectue par une très longue boucle contournant tout le Pays zayane en longeant la côte atlantique entre Rabat et Casablanca : Paul, qui doit accompagner un convoi pour Khénifra à partir de Meknès, passera ainsi par Rabat, Casablanca, Oued-Zem puis Kasba Tadla afin d’arriver par le sud à Khénifra. 
4) - « Louedsen » : écriture phonétique du nom de la ville de « Oued-Zem », située à 85 km à l’ouest de Khénifra.
5) - « pedes » : pluriel du mot « pied » en latin. Ce faisant, Paul évite une faute de français, puisque l’usage recommande d’écrire au singulier « marcher à pied ». De fait, Paul devra marcher de Oued-Zem à Khénifra, sur près d’une centaine de km si son convoi se risque à filer plein est à travers le massif par Sidi Lamine, ou sur plus de 150 s’il doit suivre l'itinéraire pacifié passant par Kasba Tadla.
6) - « 40 sous » : soit 2 francs, nouveau montant de l’indemnité journalière de permission depuis le 1er octobre 1917. Cette indemnité permettait aux familles d’alléger les dépenses de gîte et de couvert liées à l’accueil d’un mari ou d’un fils permissionnaire. Paul n’avait donc toujours pas reçu cette indemnité dont Marthe avait sans aucun doute besoin.
7) - « le 30 » : date anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.
8) - « Kern et Ramsbott » : ces deux Légionnaires collègues de Paul sont partis en permission dans la région de Bordeaux à la faveur de son propre retour de permission (voir sa lettre du 16 décembre 1917). 
9) -« du Tadla » : nom de la haute plaine qui s’étend au sud-ouest de Kasba Tadla. Paul n’y passera pas puisque son trajet se situe au nord-est de cette ville. 
10) - « l’Écho du Maroc » : quotidien francophone et francophile publié à Rabat.
11) - « Lloyd George » : premier ministre britannique depuis le 11 décembre 1916. Originellement libéral, il se révèle moins pacifiste que le président américain Wilson et moins belliciste que le président du conseil des ministres Georges Clemenceau.
12) - « colonies allemandes » : très dispersées et nombreuses, ces colonies comprennent le Cameroun, le Togoland, le Ruanda-Urundi, le Tanganyika, le Sud-Ouest africain, la Nouvelle Guinée, Nauru, les Samoa, les Mariannes, les Marshall et les Carolines, ainsi que deux comptoirs en Chine (Tsingtao et Tientsin). Toutes sont à cette époque occupées par les Alliés, elles seront partagées entre-eux, sans consultation des habitants, lors du Traité de Versailles.
13) - « les feuilles nationalistes » : Paul évoque les journaux français hostiles à la révolution bolchévique et inquiets de voir l’Allemagne et la Russie faire la paix, ce qui affaiblit les Alliés et leurs chances d’aboutir à la victoire finale souhaitée par la France et le Royaume-Uni. 
14) - « aura bientôt vécu » : il s’agit là plus d’un espoir que d’une réalité. En effet, ce sont les nationalistes russes qui perdent le pouvoir face aux Bolchéviks (les « maximalistes »), et ce sont ces révolutionnaires qui ont signé avec l’Allemagne l’armistice du 5 décembre 1917 (avec entrée en vigueur le 15) et qui liquideront bientôt, le 19 janvier 1918, l’assemblée constituante russe élue en décembre 1917 et majoritairement hostile à ces deux coups de force. Les nationalistes russes n’ont plus d’autre recours que de soutenir des armées rebelles contre-révolutionnaires (dites « blanches ») formées à partir de l’automne 1917 et aidées, à partir de décembre 1917, par les Alliés (et plus tard par l’Allemagne aussi). 
15) - « des dits journaux » : la presse nationaliste française.
16) - « appétits spéciaux » : « envies » de femme enceinte.
17) - « Boulevard de Caudéran » : Hélène travaille sans doute le matin dans un établissement, une entreprise ou une demeure situé sur ce boulevard bordelais pris en 1865 sur le territoire de Caudéran et aujourd’hui dénommé Boulevard du président Wilson. Il apparaît de ce fait que Marthe n’a plus les moyens de l’employer à plein temps.
18) - « Lemaître » : sous-locataire de Marthe.
19) - « une mauvaise passe » : Paul projette sans doute sur l’ensemble de sa Compagnie sa propre lassitude, désespérance et fatigue (qu’il explicitera dans sa lettre du 14 janvier 1918). En fait le secteur de Meknès est alors calme et les tâches de Paul se résument à la tenue du secrétariat. Cependant, la perspective d’un long convoi se terminant à pied en bordure du territoire zayane n’est guère réjouissante, d’autant que les rebelles du Tafilalt, au sud-est du Moyen Atlas, s’agitent depuis décembre 1917 et obligent les Français à y envoyer des troupes prélevées en partie sur celles du secteur de Meknès qui s’affaiblissent donc face à leurs propres assaillants.
20) - Les violettes, cent ans après, sont encore dans l'enveloppe...

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