dimanche 21 mai 2017

Lettre du 22.05.1917

Hangar pour les compagnies de grande navigation, dessin 1917
http://bordographe.com/2015/11/02/bordeaux-un-jour-utopies-cyprien-alfred-duprat/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 22 Mai 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir en même temps tes lettres des 10 et 11 courant et te confirme les miennes des 18 et 19 (1).
Espérons que Me Crimail (2) se montrera un peu plus communicatif que son confrère Bonamy et surtout que ce dernier lui a remis le dossier complet, y compris l’original de notre contrat d’association et les autres pièces que tu avais laissées entre ses mains. Pour ce qui concerne ton attitude momentanée vis à vis de Mr. Penhoat, je crois t’avoir dit déjà que je me l’expliquais uniquement par ton amertume provoquée par les évènements (3) qui sont de nature à chavirer même une nature plus sereine que la tienne ! 
Je note aussi ton appréciation toujours sombre de l’avenir. Je partage certes ton avis que mon rôle, plus encore que celui des autres “absents” de la vie civile, sera difficile ; si je conserve néanmoins quelque espoir, c’est en me basant sur la conviction que mon activité a été utile à la plupart de mes clients. Ce n’est donc pas à leur gratitude que je compte faire appel, mais à leur mémoire uniquement, car dans les affaires ce sont surtout les bénéfices qui comptent ! Enfin, nous verrons bien, et comme je le disais déjà, l’idée de lever l’ancre et d’essayer “my chance” ailleurs m’a été assez familière depuis pas mal de temps déjà. Mais il serait illogique autant qu’inconséquent de ne s’appuyer que sur cette idée (4)
Le récit de ton pèlerinage aux Docks (5) me prouve que tu as quand même peu changé depuis que nous sommes mariés et cela, en dépit des apparences extérieures pendant les dernières années avant la guerre. Le plus grand mal dans cette guerre est fait par les journaux qui empoisonnent l’opinion publique à tel point que le retour à l’état normal sera très difficile à moins d’un bouleversement général et total. Si l’on reproche à bon nombre de journalistes de “bourrer le crâne” à leurs lecteurs, on pourrait, avec presque autant de raison, reprocher à ceux-ci de se “laisser bourrer le crâne” avec complaisance. L’explication de ce phénomène peu réjouissant est sans doute à chercher dans le fait que malgré 3 ans d’une guerre monstrueuse et d’efforts gigantesques, on n’a pas encore réussi à dégager les territoires envahis (6), et pris ainsi une revanche éclatante sur l’agresseur. Car par le fait que la vengeance n’est pas assurée, celui ou ceux qui la projettent deviennent de plus en plus aigris, ayant constamment l’objet sous les yeux et la blessure au flanc. En lisant ta lettre, je craignais même que tu n’eusses adressé la parole à l’un ou l’autre, dans ta curiosité de te rendre compte de la situation et des sentiments. Je suis content que tu aies su te retenir.
L’encombrement des Docks de Bordeaux ne doit donc plus être aussi grand puisque tu as constaté qu’un hangar de marchandises à proximité des quais ne sert pas à entreposer les marchandises ; de là même à conclure que la Société Commerciale (7) n’est pas surmenée d’affaires, il n’y a qu’un pas.
J’attends avec curiosité le résultat des démarches de W. (8) Je sais que la chose est très difficile, mais le parent de L. (9) est dans une situation telle que s’il voulait, il pourrait bien délivrer le certificat en question (10). J’étais avec lui à la Préfecture, où il fut reçu comme un “légume” (11)! Enfin, attendons. Je n’ai pas non plus une réponse du Colonel (12). Ou bien c’est l’opération de la colonne qui est la cause de ce retard, ou bien la réponse a été enlevée l’autre jour avec le courrier par les Rhiatas (13). De toutes façons j’attendrai la rentrée de la colonne pour exposer au besoin par écrit ma demande d’une enquête sérieuse.
D’après les dernières nouvelles de Russie, il est encore difficile de se rendre compte de la situation intérieure et des intentions de ce pays. Ce qu’il y a de certain, c’est que le désir de la Paix est tel en Russie que les Milionkoff (14), Broussiloff (15) et toute la série des “off” et des “ski” démissionnent les uns après les autres. Peut-être découvrira-t-on encore que la “main de l’Allemagne” après avoir étreint le tsar, continue toujours son oeuvre ... (16) Quant à moi, je ne puis pas croire que la Russie conclura une paix séparée, mais je m’imagine qu’elle exerce une forte pression sur les Alliés en faveur de la paix. Toutefois, le refus du gouvernement allemand de désigner nettement les buts de la guerre forme un gros obstacle aux négociations... (17)
J’attends avec la plus grande impatience ta réponse au sujet de ta situation financière. Me Crimail n’a-t-il pas demandé tout de suite une avance de fonds ?
Inclus une 2° feuille de l’aff. “Dém. de l’O.”  (18) en retour.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des 18 et 19" : ces lettres n'ont pas été conservées. On peut imaginer que dans l'un de ces courriers Paul ait évoqué la grande nouvelle de la mi-mai, c'est-à-dire la démission du général Robert Nivelle de son poste de commandant en chef des armées françaises à la suite de l'échec sanglant de son offensive sur le Chemin des Dames, et son remplacement par le général Philippe Pétain, chargé en catastrophe de maîtriser l'épidémie de mutineries de soldats qui en avait résulté. 
2) - "Me Crimail" : sans doute le remplaçant de Maître Bonamy, que Paul avait chargé depuis décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre au tribunal de Nantes.
3) - "les événements" : les courriers conservés ne permettent pas de savoir de quoi il s'agit. Cependant Paul a déjà plusieurs fois évoqué l'attitude réservée voire méfiante de Marthe vis-à-vis de Penhoat, le troisième associé de la société L. Leconte.
4) - "cette idée": Paul caressait alors le projet d'émigrer vers les États-Unis, ce qui explique en partie le travail de Marthe pour apprendre l'anglais.
5) - "les Docks" : Marthe a vraisemblablement recherché pour Paul, parmi ses anciens clients et confrères établis sur les docks de Bordeaux, des témoins de loyauté, comme il en avait imaginé la possibilité dans sa lettre du 13 mai 1917.
6) - "territoires envahis" : effectivement, depuis le début avril 1917 le recul allemand à l'est de Bapaume s'est arrêté ; l'offensive du Chemin des Dames a échoué à la fin avril et est abandonnée depuis la mi-mai 1917 ; l'armée allemande occupe toujours l'essentiel de la Belgique ainsi qu'une grande partie du Nord et de l'Est de la France ; les anciens départements français de Moselle et d'Alsace sont toujours allemands... Aucune partie du territoire allemand n'a encore été envahie par les armées alliées. 
7) - "Société commerciale" : il s'agit vraisemblablement de la Société commerciale bordelaise de houilles et agglomérés de Bordeaux, dont Paul (au nom de la société L. Leconte) était l'un des partenaires. En 1919, cette entreprise bordelaise devint la Société générale de houilles et agglomérés et établit son siège à Paris.
8) - "W." : Woolougham, ami américain de Paul. 
9) - "L." : Leconte.
10) - "certificat en question" : certificat de loyauté.
11) - "un légume" : une personne importante, une "huile".
12) - "du Colonel" : le Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, commandant la colonne de Taza (à laquelle Paul, alors au Col de Touahar, ne participait pas) était à ce moment occupé à l'organisation des actions conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek.
13) - "les Rhiatas" : tribu rebelle berbère qui revendique le contrôle du couloir de l'oued Innaouen depuis le col de Touahar (où se trouve alors Paul) jusqu'à Taza (où se trouve le commandant du régiment de Paul), et qui participe aux attaques des places fortes françaises formant passage entre le Rif (où s'est replié Abdelmalek) et le Moyen Atlas.
14) - "Milionkoff" : le Professeur d’Histoire Pavel Milioukoff (on écrit aujourd'hui "Milioukov") était l'un des chefs et députés du parti constitutionnel-démocrate (“cadet”) russe à la Douma depuis 1905. Connu pour son inclination monarchique et son refus de tout compromis avec les révolutionnaires (les minoritaires bolchéviques), il avait été appelé au premier gouvernement provisoire du prince Gueorgi Lvov en tant que Ministre des Affaires étrangères (Alexandre Kérenski y était ministre de la Justice). Intensément pris à parti par les pacifistes et les antitsaristes il en démissionna le 15 mai 1917. Alexandre Kérenski, libéral et républicain, devenu premier ministre en juillet 1917, ne lui donna évidemment aucun poste ministériel. Milioukov réapparut sur la scène politique au début septembre 1917 en tant que membre actif du putsch (raté) du général Kornilov contre Kérenski.
15) - "Broussiloff" : le général tsariste Alexeï Broussiloff (aujourd'hui "Broussilov"), qui avait été nommé par le gouvernement provisoire Commandant en chef des armées russes et avait acquis une grande renommée lors des avancées victorieuses de la campagne en Galicie de juin 1916, était considéré par les soldats comme un "boucher" et par le peuple comme la main armée de Kérenski (lequel voulait maintenir la Russie en guerre parmi les Alliés). Au contraire de ce qu'en dit Paul, Broussilov ne démissionna pas en mai 1917. Cependant - à la suite de l'échec de sa seconde offensive massive en Galicie en juillet 1917 - il perdit le commandement des armées (remis en août 1917 au général belliciste Lvar Kornilov). Devenu opportunément bolchévique en 1920, il reprit du service au sein de l'armée (devenue révolutionnaire) avant de prendre sa retraite en 1924. Dénoncé en 1929 comme antibolchévique, il disparut de l'Histoire officielle. Il ne la réintégra qu'en 1956, à la faveur de la déstalinisation.
16) - "son œuvre" : la thèse d'un soutien intéressé de l'Allemagne à Lénine et aux bolchéviques est amplement étayée par les faits (dont le plus célèbre est celui du "wagon plombé" qui permit à Lénine et à une trentaine de ses compagnons de passer de Suisse en Russie en avril 1917). Pour autant, la thèse d'une corruption des membres du gouvernement du tsar puis du gouvernement provisoire russe par l'Allemagne, pour affaiblir le parti des bellicistes, voire précipiter la prise du pouvoir par les bolchéviques, afin d'aboutir au plus vite à la signature d'une paix séparée germano-russe permettant au Reich de concentrer toutes ses forces sur le front occidental renforcé par l'entrée en guerre des USA, est largement crédible, mais jusqu'à maintenant faiblement documentée. Paul indique ici qu'elle était formulée par la presse dès cette époque.
17) - "négociations" : ce refus de l'Allemagne de préciser ses buts de guerre en réponse à l'enquête du Président Wilson, remonte au 26 décembre 1916. Le 31 janvier 1917 l'Allemagne exposa que la reconnaissance de sa politique d'annexion par les Alliés constituait un préalable à toute négociation de paix, ce qui conduisit les USA a rompre les relations diplomatiques avec elle le 3 février, puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril. 

18) - "l'aff. Dém. de l'O." : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, avait publié en février 1915 un article dénonçant le bureau de Paul à Bordeaux comme étant une officine allemande. Il semble que Paul ait toujours pensé que son associé L. Leconte était à l'origine de cette affaire, par laquelle il expliquait - du moins jusqu'à la mi-mai (voir sa lettre du 13) - le refus de sa demande de permission militaire.