dimanche 19 février 2017

Lettre du 20.02.1917

Image de gloire de la Légion au Maroc...


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 20 Février 1917

Ma Chérie,

J’ai bien reçu ta lettre du 9 courant et constate donc que plusieurs des miennes ne te sont pas parvenues. Comme je ne marque point les dates, je ne puis pas vérifier au juste lesquelles se sont perdues ; mais à partir d’aujourd’hui je vais marquer les dates et me référer dans chaque lettre à ma précédente ; ma dernière carte était datée du 18 courant. As-tu seulement reçu ma lettre pour ton anniversaire ? Elle a été écrite vers le 20 ou 21 Janvier (1) ? Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant ce dernier temps je t’ai écrit au moins 3 fois par semaine, quelquefois même 4 fois (2)
Les communications avec Rabat (3) étant rétablies, j’attends d’un jour à l’autre la décision pour ma permission. Tu ne peux guère te figurer mon impatience ... Voilà bientôt 2 1/4 ans que je n’ai pas couché dans ce qu’on peut appeler un lit ni mangé à une table ... sans parler du reste !!! Bien entendu, nous sommes ici à Taza encore beaucoup mieux qu’en route par exemple, mais pour quelqu’un qui est habitué à un tout petit peu de bien-être, il est dur de s’habituer à une vie pareille. Pour ce qui est de nos lits, ce sont 4 madriers formant un rectangle et cloués sur 4 pieds. Pour éviter que la paillasse qui est remplie de crin végétal tombe, les 4 madriers sont reliés par des fils de fer comme tu le vois sur le dessin ci-après : largeur 60 à 75 cm.
A la tête du lit on a une petite caisse contenant le paquetage ; à côté l’équipement et les armes. Figure-toi maintenant des baraques en bois longues de 30 m avec à chaque côté 30 lits et tu as tout ce que nous appelons notre confort. Dans la cour, on peut jouer au football ou aux quilles ou boules. Dans quelques coins nous avons même installé de petits jardins avec du gazon et des fleurs. Les jardins potagers des Compagnies se trouvent en bas et fournissent pendant toute l’année des légumes frais, principalement de la salade et des choux. 
Ce que tu me dis au sujet du changement de caractère des hommes au front est facile à comprendre, même le penchant pour l’Alcool. Je vois ça ici : les vieux légionnaires, à force d’être privés souvent de vin etc. sont pour la plupart des ivrognes dès qu’ils sont dans la possibilité d’avoir du vin  ou de l’eau de vie. Cela n’empêche pas que ces hommes sont de bons soldats (4) et même - très souvent - extrêmement propres. Mais d’une façon générale, la tentation de s’abrutir par l’alcool est très grande lorsque l’occupation journalière ne fait pas plaisir ou n’intéresse pas l’homme ...
Les journaux, après avoir parlé pendant près de 2 mois de la paix, n’en soufflent plus mot (5). Faut-il croire par là que nous en sommes de nouveau si éloignés que cela ? Il est réellement difficile de se faire une idée tant soit peu exacte de la situation en se basant sur la Presse. Actuellement c’est le Blocus (6) qui tient la place ou les colonnes occupées jusqu’ici par les négociations de paix. L’Amérique, après la menace faite en rompant les relations diplomatiques, semble vouloir s’en tenir là et l’Allemagne de son côté ne fera certainement rien pour provoquer une déclaration de guerre. L’activité sur le front est presque nulle, abstraction faite de quelques escarmouches sur le front anglais. Et chacun des adversaires sait que celui qui attaque subira des pertes énormes sans être sûr d’un succès tant soit peu décisif. Et plus on considère la situation militaire sous son véritable jour, plus on se persuade que c’est plutôt la question économique ou financière qui décide de l’issue de la guerre. Je lisais l’autre jour un mot spirituel de Tristan Bernard (7). Quelqu’un disait devant lui que les juifs s’étaient montrés dans cette guerre aussi courageux et dévoués que les chrétiens. “Cela n’est pas étonnant”, disait-il, “puisque c’est une guerre d’usure.” (8)
J’espère que tu es maintenant complètement rétablie, ainsi que la Petite (9), et que vu la crise du charbon tu n’auras plus souvent l’occasion d’aller patiner (10) au Parc, bien que le patinage en lui-même te fasse un tel plaisir et que les plaisirs soient devenus plutôt rares dans la vie. 
Le prix des vivres augmente ici aussi de plus en plus ; je parle des vivres de l’Administration Militaire qui sont fournies à l’armée. L’indemnité de nourriture payée pour un homme est de près de 2 Frs. 30 par jour, ce qui est énorme (11), vu que le transport de l’Algérie jusqu’à Taza est absolument gratuit. Mais aussi les vivres que la Compagnie achète en supplément à Oran, Oudjda etc. ont augmenté de 50 à 100% comparé au prix payé il y a 2 ans seulement.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "20 ou 21 janvier" : la lettre du 21 janvier, effectivement conservée, indique qu'un cadeau d'étrennes arrivera pour la fête de Marthe, mais n'est pas typiquement une "lettre d'anniversaire".
2) - "4 fois" : 10 courriers datés du 21 janvier au 20 février 1917 ont été conservés, alors que Paul en aurait envoyés - selon son rythme habituel - entre 12 et 16.
3) - "Rabat" : capitale du Maroc (sous protectorat) et siège du Commandant en chef des armées françaises du Maroc. C'est là que devrait être signée la permission de détente demandée par Paul.
4) - "bons soldats" : alors que Marthe s'inquiète du risque que Paul soit devenu alcoolique à la Légion, celui-ci se soucie de ne pas laisser croire qu'il considère la Légion comme une armée d'ivrognes...
5) - "n'en soufflent plus mot" : effectivement, la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne par les USA, le 3 février 1917, a mis fin à toutes les illusions pacifistes.
6) - "le Blocus" : il s'agit du blocus maritime établi contre l'Allemagne par les flottes anglo-françaises (essentiellement britanniques). L'Allemagne cherche à le contourner (y compris par des cargos submersibles) et à le contrer par la guerre sous-marine à outrance qui lui fait prendre le risque de couler des navires et cargaisons des USA (alors toujours neutres) ravitaillant les Alliés, les Neutres et aussi l'Allemagne et ses alliés.
7) - "Tristan Bernard" : de son vrai nom Paul Bernard (1866-1947), humoriste, romancier, auteur dramatique très célèbre pour ses bons mots empreints d'humour juif. Pendant la collaboration française avec l'Allemagne nazie, sa célébrité le sauva de la déportation, mais il ne se remit pas de l'extermination de son petit-fils François à Mathausen.
8) - "guerre d'usure" : cette expression apparue dans la presse après la Première bataille de la Marne (fin août 1914), qui marqua la fin de la "guerre de mouvement", désigne la "guerre de position" (dite aussi "guerre des tranchées") émaillée sur le front par des tentatives de percées extrêmement meurtrières et à l'arrière par une volonté d'employer tous les moyens (propagande, blocus économique, introduction de fausse monnaie générant l'inflation, menées pacifistes et révolutionnaires... ) pour briser l'acharnement de la nation ennemie avant d'être soi-même défait par l'usure du moral des civils et des militaires. L'expression du général Joseph Joffre disant "Je les grignote" pour définir sa stratégie militaire à la fin 1914, pourrait s'appliquer à l'ensemble des aspects de ce type de guerre que l'on dit aujourd'hui "totale".
9) - "la Petite" : Alice, fille de Marthe et de Paul, née en 1914.
10) - "patiner" : la crise du charbon n'agit en rien sur le gel du lac du parc public mais incite les gens à ne pas se refroidir à l'extérieur puisqu'ils auront du mal à se réchauffer chez eux, faute d'assez de combustible.
11) - "énorme" : Paul pense à sa permission et indique ici qu'il touchera pendant son voyage, qui sera gratuit, une indemnité de nourriture suffisante, qu'il dit "énorme" pour rassurer Marthe et un éventuel censeur militaire, et pour achever son raisonnement implicite sur l'inflation qui, ayant globalement multiplié par deux les prix en deux ans, est à tout à fait inquiétante dans un contexte de guerre totale.

vendredi 17 février 2017

Carte postale du 18.02.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18-2-1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 16. Tu vois ci-contre le drapeau de notre régiment. Le Capitaine Sallé (marqué 1) (1)  était mon commandant de Compagnie à Bayonne (2). Le Fourrier (3) est aujourd’hui mon Sergent-Major et le Lieutenant qui porte le drapeau a été blessé l’autre jour dans les environs de Taza (4).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - Les numéro marqués par Paul au-dessus du Capitaine Sallé, du fourrier, et du lieutenant, ne sont plus visibles que comme trois taches violettes.
2) - "Bayonne" : engagé dans la Légion le 21 août 1914, Paul a été versé dans le "détachement de Bayonne" du 1er régiment étranger de la Légion avec lequel il arrive à Lyon le 1er décembre 1914.
3) - "le Fourrier" : il s'agit vraisemblablement non pas d'un nom de famille mais d'une fonction militaire. Le fourrier, originellement chargé d'approvisionner les troupes en fourrage, est un agent des services d'intendance.
4) - "dans les environs de Taza" : Paul signale discrètement que le blocage des rebelles berbères d'Abdelmalek sur le versant sud du Rif par les troupes françaises auxquelles il appartient se traduit par des escarmouches autour de Taza. Cependant, les combats d'ampleur se déroulent beaucoup plus loin au sud-ouest, dans la région de Khénifra, temporairement pôle de la rébellion au Maroc occidental.

mercredi 15 février 2017

Lettre du 16.02.1917

Images de la guerre sous-marine


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 16 Février 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant arrivée 24 h après celle de Suzette. Cette dernière m’a fait particulièrement plaisir parce que l’écriture de la petite s’est sensiblement améliorée: les lettres majuscules sont même très bien, notamment les M et C. Et les petites poésies sont tout simplement ravissantes, surtout celle récitée par Georges. J’aurais donné je ne sais quoi pour entendre les gosses réciter ces vers; je présume que Georges n’a pas pu s’empêcher, tout en disant son compliment, de te caresser?... (1)
Les communications avec Fez-Rabat viennent d’être rétablies (2), et les premières permissions sont arrivées pour notre Compagnie. Il ne s’agit cependant point d’Allemands (3), mais enfin j’espère au moins être fixé sous peu sur le sort de ma demande. En ce qui concerne le courrier, tu peux être certaine qu’il n’y aura point d’interruption, car même si les paquebots entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (4) (qui sont tous armés de canons, à présent) étaient supprimés, le courrier serait toujours (5) transporté par des torpilleurs de haute mer ou des contre-torpilleurs. Mais comme déjà dit cette éventualité n’est guère à redouter, car il est avéré que même avant la déclaration officielle du blocus les Allemands ont tout fait pour empêcher le trafic maritime à l’aide de leurs sous-marins. Les patrouilles en mer ont été renforcées et multipliées depuis la déclaration du blocus, de sorte que les risques des voyageurs n’ont point augmenté (6)
Tu sembles être fort consternée ou désorientée de l’attitude du Président Wilson, qui après avoir prêché la paix a l’air de vouloir se mettre en guerre (7). Rien pourtant n’est plus logique que le deuxième geste, après le premier car si l’Amérique continuait à laisser couler ses navires sans broncher, après avoir proclamé publiquement les droits des Neutres, elle se ferait simplement ridicule. La rupture des relations diplomatiques n’est évidemment pas la guerre, mais si les sous-marins allemands continuaient à attaquer les navires américains, les États-Unis feraient escorter leur marine marchande, et surveilleraient les routes maritimes de l’Atlantique pour faire la chasse aux sous-marins. Ce serait là toute leur action de guerre active à mon avis, action qui pourrait être complétée par l’envoi gratuit de matériel de guerre aux alliés pour leur permettre de mener la guerre plus rapidement (8). Mais je reste encore persuadé que les sous-marins allemands feront encore tout leur possible pour éviter de rencontrer les steamers américains, et qu’ainsi la guerre entre l’Allemagne et les USA (9) ne suivra pas nécessairement la rupture des relations diplomatiques .
Revenant encore une fois sur la question du loyer, je te répète que je n’ai plus rien à ajouter à mes dernières explications. Toutefois je te laisse libre de faire comme bon te semble. Tu pourrais toutefois faire un dernier effort pour obtenir que Madame Robin abaisse son loyer à 1000 Frs (10) du moins jusqu’à la fin de la guerre, libre ensuite de nous donner le congé réglementaire de 3 mois. Tu pourrais également lui dire qu’en cas de refus de sa part, nous serions probablement forcés de déménager. 
Il me semble du reste que tu n’as point reçu toutes mes lettres de ces derniers temps, vu que je t’ai causé assez souvent de la question des loyers. As-tu reçu mes lignes sur ton anniversaire auxquelles j’avais joint quelques violettes?  
Les articles de Mr. Maurice de Waleffe (11) restent toujours superficiels, et on dirait presque qu’il écrit toute une colonne mal documentée rien que pour pouvoir placer un mot heureux à la fin, un mot plus ou moins spirituel. Par contre, je ne partage pas du tout ton avis sur Maurice Donnay (12). J’avais lu le petit bouquin de 95 cs avec beaucoup de plaisir, et j’y ai découvert beaucoup d’esprit et de finesse. Ainsi la petite histoire de l’excursion en Périgord, avec le speech sur les cadets de Gascogne, ou celle du jeune homme attendant son adorée devant l’Exposition, et bien d’autres, m’avaient beaucoup plu. Qu’il y a quelques frivolités emmêlées aux observations sérieuses, cela fait partie du langage de l’écrivain et même du poète français de nos jours, et il n’y a que peu (tels que Pierre Loti (13), Anatole France (14)) qui savent s’empêcher de frôler ce langage léger qui plaît au public.
Nous avons maintenant de vrais jours printaniers; les violettes poussent un peu partout sous les ruines de Taza, et le ciel est si bleu que ce serait bien un miracle si le Groupe Mobile n’apprêtait pas bientôt le sac et le fusil tout neuf (nouveau modèle) (15) que nous venons de toucher.

Mille baisers pour toi et les gosses.

Paul

Dans les additions de la statistique du Port de Bordeaux que tu m’as envoyée, il y a une erreur. Dans les importations on a mis 3 millions au lieu de 5 millions, de sorte que l’augmentation est quand même énorme! (16)

Es-tu enfin guérie de ton rhume? Et Alice est-elle rétablie? Moi aussi je souffre d’un sacré rhume de cerveau!



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - Paul fait sans doute ici allusion aux compliments récités par Suzanne, Georges et Alice, peut-être à l'instigation d' Hélène, à leur maman, à l'occasion de son anniversaire, le 30 janvier.
2) - "rétablies" : du fait des orages et aussi - mais Paul ne le dit pas à son épouse - des combats, les communications avaient été coupées entre Taza, Fès et Rabat. Paul insiste puisqu'il avait déjà annoncé leur rétablissement dans sa lettre du 11 février précédent.
3) - "d'Allemands" : de Légionnaires de nationalité allemande, comme Paul, donc classés "ressortissants ennemis" et à ce titre toujours de fait privés de permissions.
4) - "Port-Vendres" : voir la note correspondante dans le courrier du 17 janvier 1917. Paul n'évoque pas les transports maritimes par l'Atlantique (par exemple de Rabat-Kénitra à Bordeaux) parce qu'ils sont beaucoup plus dangereux que ceux de la Méditerranée. 
5) - "toujours" : au sens de "dès lors". Paul parle explicitement du courrier, qui ne serait donc  pas interrompu, et implicitement du voyage qu'il entreprendra dès l'obtention de sa permission. 
6) - "point augmenté" : ces arguments fallacieux (le risque de torpillage dépend évidemment du nombre de sous-marins puisque les patrouilles effectuées contre eux ne sont pas efficaces à 100%) servent à rassurer Marthe, que Paul cherche avant-tout à convaincre de la sûreté de ses voyages aller et retour de permission. 
7) - "mettre en guerre" : Le président Wilson a officiellement abandonné, le 10 janvier 1917,  sa politique d'arbitrage des USA en vue du rétablissement de la paix entre les belligérants, en constatant inconciliables les conditions posées par les deux camps. Par ailleurs, en représailles aux attaques allemandes contre les navires neutres (dont ceux des USA) du fait du passage "à l'outrance" de la guerre sous-marine prononcé par le Chancelier Bethmann Hollweg le 7 janvier 1917, le Président Wilson a rompu le 3 février les relations diplomatiques entre les USA et l'Allemagne. 
8) - "plus rapidement" : Paul recourt ici encore à des arguments fallacieux destinés à rassurer Marthe, qui voit vraisemblablement d'un mauvais œil une nouvelle extension du conflit. Paul veut la persuader du bon droit des USA à protéger leur neutralité tout autant que leur amitié avec les Alliés, mais il tente du même coup de lui faire croire - contre toute logique - que les USA pourraient se maintenir hors du conflit tout en affrontant la flotte de guerre allemande et en livrant (même gratuitement !) du matériel de guerre aux Alliés. 
9) - "la guerre entre les USA et l'Allemagne" : Paul se dit persuadé de la possibilité d'un maintien de la paix entre les USA et l'Allemagne alors même que les Alliés, relayés par toute leur presse, cherchent à cette époque à déclencher un conflit ouvert entre l'Allemagne et les USA (par exemple par le rappel du torpillage du Lusitania le 7 mai 1915, ou par la divulgation par le Royaume-Uni des manœuvres secrètes allemandes destinées à pousser le Mexique à entrer en guerre contre les USA). Il se peut que Paul exprime par là d'une part son libéralisme (évidemment cohérent avec l'isolationnisme et l'affairisme américains), et d'autre part son rationalisme (évidemment cohérent avec le souhait que l'Allemagne n'entreprenne pas de se suicider en affrontant, en plus des Alliés, les USA). Il est cependant plus probable que, tout à son idée de rassurer Marthe sur l'imminence et la sûreté de sa permission attendue, il écarte délibérément du contexte tout risque de changement qui pourrait la remettre en question, y compris celui d'une entrée en guerre des USA pourtant annonciatrice d'une inéluctable fin de guerre par la défaite du camp allemand. 
10) - "abaisse son loyer à 1000 francs" : Paul reprend l'idée d'une négociation à l'amiable avec Mme Robin, dont il est locataire, visant à abaisser jusqu'à la fin de la guerre de 1200 à 1000 francs le loyer annuel qu'elle demande depuis janvier 1917 (voir la lettre du 21 janvier). Cette nouvelle négociation s'appuie du point de vue de Paul sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés qui l'autorise toujours à reporter de 3 mois ses paiements, et du point de vue de Mme Robin sur le risque qu'elle prendrait de voir les Gusdorf déménager alors que le marché du logement est globalement dépressif.   
11) - "Maurice de Waleffe" : journaliste mondain, chantre de l'élégance des Parisiennes, apparemment toujours détesté par Paul (il en a parlé dans ses lettres des 23 octobre et 5 novembre 1916) alors que Marthe - qui l'appréciait précédemment - partagerait maintenant l'avis de son époux.  
12) - "Maurice Donnay" : auteur de théâtre, il a notamment dépeint en 1916 l'effet de la guerre sur les Parisiennes. Paul, qui parlait en des termes très critiques de sa participation au "Théâtre aux Armées" dans sa lettre du 26 janvier 1917 (alors que lui-même et Marthe avaient aimé une pièce précédente, "La patronne"), se montre plus favorable que Marthe aux blagues rapportées par cet auteur dans "L'Esprit gaulois" (ouvrage illustré édité chez Calmann-Lévy dans  une collection à 95 centimes), dont il a conseillé la lecture à son épouse.
13) - "Pierre Loti" : Paul a déjà écrit le 26 octobre 1915 le grand bien qu'il pensait de "Pêcheur d'Islande" (dont il possède à Caudéran une édition dans la collection à 95 centimes de chez Calmann-Lévy). Pierre Loti (1850-1923), officier de marine, grand voyageur, écrivain, académicien, avait agité le monde politique dès 1883 en se faisant le reporter froidement réaliste de la sanglante prise de Hué, en Indochine, par les troupes coloniales françaises. C'est sans doute à cet aspect particulier de reportage sans concession, typique d'une petite partie de son œuvre - par ailleurs emprunte d'exotisme, de sensualisme et de partis pris passionnels (turcophilie, arménophobie, antisémitisme... ) - que se réfère Paul (qui ne semble pas avoir eu connaissance du texte publié en 1890 sous le titre "Fez" (Fès) par lequel Loti rendit compte de sa participation à l'expédition française envoyée en ambassade au Maroc. Il se peut aussi que Paul ait été sensible au patriotisme de Loti qui, en 1914, à 64 ans, s'engagea dans l'armée de terre française (il y demeura jusqu'à sa démobilisation - pour raison de santé - à la fin mai 1918).
14) - "Anatole France" : Paul évoque ici pour la première fois ce grand écrivain français (1844-1924), académicien depuis 1896, compagnon de Zola dans la défense de Dreyfus, ami de Jaurès et de la cause socialiste, cofondateur de la Ligue des Droits de l'Homme, militant de la séparation de l'Église et de l'État, fervent patriote puis pacifiste, dénonciateur de la barbarie coloniale et du bellicisme capitaliste (il est l'auteur du célèbre "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels"), propagandiste de l'idéal d'une "paix d'amitié" entre Français et Allemands... Le fait que Paul cite ce futur Prix Nobel de littérature (en 1921) dans le même propos et à la suite de Pierre Loti, manifeste l'éclectisme de ses goûts et sans doute le désir d'afficher son admiration pour les gloires françaises de cette époque afin de mériter pleinement la nationalité française qu'il a demandée. 
15) - "nouveau modèle" : il s'agit du "modèle 1916" du fusil Lebel (inventé en 1886), fabriqué et distribué en métropole à partir de février 1916. Ce fusil dérivé du modèle 1907-1915 à 3 coups est doté d'un magasin de 5 cartouches, qu'il tire plus vite (15 à 20 coups/minute) et dont le pouvoir de perforation et la portée utile maximum (2000 m) sont améliorés. Le modèle 1917, encore plus rapide (32 coups/minute), sera fabriqué à partir d'avril 1917. 

16) - "augmentation quand même énorme" : Paul évoque la masse (et non la valeur) totale du trafic portuaire de Bordeaux, laquelle s'élevait à 4,1 millions de tonnes en 1913 dont 1,6 d'importation de charbon. Après l'affaissement du trafic provoqué par le début de la guerre et par le blocus maritime allemand, l'année 1916 a vu la réussite des nouvelles techniques de transport maritime sur des cargos camouflés, souvent armés, pratiquant le convoi escorté pour les longues traversées et le cabotage à vue de côte pour les échanges entre pays européens alliés. La prise de risques était à la hauteur d'une très forte demande des industries d'armements en matières premières énergétiques, chimiques et métalliques, ainsi que des armées en carburants, combustibles, armements et marchandises fort diverses dont une grande partie - notamment le charbon - parvenait en France à partir ou par le relais du Royaume-Uni. À la fin du conflit, le trafic portuaire de Bordeaux (second port charbonnier de France) avait pratiquement doublé par rapport à 1913 avec 3,3 millions de tonnes d'importation de charbon. Cependant, le port charbonnier français qui "profita" le plus de la Grande Guerre fut celui de Rouen (le premier de France) avec 2,6 millions de tonnes d'importation de charbon en 1913 et 13,8 en 1918.    

dimanche 12 février 2017

Lettre du 13.02.1017

Suffragettes (History in photos)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Février 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 11 courant depuis le départ de laquelle je n’ai pas eu de tes nouvelles. Si le beau temps persiste, les communications avec Fez et Rabat vont sans doute être rétablies sous peu, et il est à espérer alors que je serai enfin fixé sur le sort de ma permission. 
Tu as vu entretemps que tu t’es bien trompée sur l’attitude du Président Wilson et si, à l’heure actuelle, la guerre n’est pas encore déclarée par les U.S.A. ceux-ci, après la rupture des relations diplomatiques, ne pourront pas reculer si l’Allemagne continue à torpiller les bateaux américains, ce dont il n’est guère permis de douter. J’ai lu précisément hier soir dans le Journal la réponse de l’Allemagne au Message du Président Wilson, datée du 31 Janvier (1), et qui contient des réflexions amères sur les effets du Blocus anglais (2). Je crois que le cas du Siège de Paris par les Allemands est plutôt un fâcheux précédent pour eux, et que les plaintes des Parisiens de 1870/71 ne seront certainement pas rappelées par l’armée allemande dans le but d’obtenir la levée du blocus anglais. Il est évidemment difficile, voire même impossible, de mesurer les sympathies des pays neutres d’après les articles des journaux reproduits par la presse belligérante qui trie naturellement le contenu des journaux étrangers pour présenter à ses propres lecteurs ce qui doit leur être servi - dans un sens ou dans l’autre. D’autre part, il y a dans la réponse allemande des phrases tellement creuses et superficielles qu’on doit se dire vraiment que les grands diplomates ont le cerveau bien petit. Ainsi la question des nationalités (3) est touchée seulement par une allusion que l’Allemagne désirerait voir appliqué ce principe à l’Irlande (4) et aux Indes (5). Et l’Alsace-Lorraine (6), la Pologne (7), le Sleswig (8), le Trentin (9) et Trieste (10)? Pas seulement un mot de tout ce qui intéresse l’intérieur ou la question des nationalités en Allemagne ou en Autriche. 
        Je reste cependant persuadé que l’Irlande et même les Indes se sentent plus anglais que les Polonais ne se sentent allemands. Même observation pour la liberté des mers qui semble jouer un si grand rôle dans les différentes déclarations allemandes. En temps de paix la liberté n’a nulle part été plus grande que sur mer. Mais pourquoi donc une puissance maritime telle que l’Angleterre devrait-elle mettre sa flotte de guerre à la vieille ferraille, alors qu’une puissance sur terre ferme ferait tout ce qu’elle voudrait avec son armée de terre ? Dans ces conditions, les Anglais n’auraient qu’à regarder débarquer l’armée allemande en Angleterre et attendre la fin du débarquement pour commencer à se battre sur terre avec les Allemands ? Non, tout ça ce sont des tournures qui ne résistent même pas à un examen tant soit peu sérieux. Le désarmement maritime doit être fait parallèlement avec le désarmement des armées de terre - il n’y a pas de différence à faire entre l’emploi de l’une et de l’autre de ces deux forces.
Tu auras lu aussi l’attentat prémédité par quelques féministes contre Lloyd George et Hendersen (11)?
Pour ce qui concerne les relations familiales que tu mets sur la sellette à l’occasion de la lettre que la marchande a reçu de son fils, prisonnier en Allemagne, je ne crois pas que cette question a quoi que ce soit à faire avec la nationalité. Tu trouveras dans tous les pays dits civilisés toute une foule d’exemples dans les deux sens. Si chez moi ce sentiment (12) était très peu développé, la raison en était certainement à chercher dans le dissentiment et la continuelle discorde dans la maison paternelle. Fritz dira probablement la même chose - et ni l’une ni l’autre de ces deux mères n’avait un caractère bien affectueux (13). Tu invoqueras peut-être que toi-même et tes soeurs, vous avez été toujours des enfants modèles - mais vous êtes des filles, et entre une fille et sa mère il peut plus facilement s’établir des relations affectueuses. Je suis du reste persuadé que nos enfants, ayant un autre exemple sous les yeux, ne s’éloigneront point de leurs parents. L’éducation y est du reste aussi pour beaucoup, et c’est aux parents de s’attacher leurs enfants. Si ces derniers se sentent repoussés, ils s’éloignent tout naturellement sans qu’on puisse leur reprocher ce fait. 
Je suis quand même curieux de voir comment nos gosses vont me recevoir (14) et notamment quelle tête fera la petite dernière.
Embrasse-les bien pour moi, et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul


Le bonjour pour Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "31 janvier" : l'Allemagne expose très clairement dans sa réponse du 31 janvier 1917 que la paix est impossible puisque le Reich a besoin de s'épanouir en Europe et en Afrique, aux dépens du Royaume-Uni et de la France, lesquels ne lui en accorderont pas pacifiquement la possibilité.
2) - "levée du blocus anglais" : le siège de Paris (1870-71) a entaché l'image de l'Allemagne - qui se voulait une grande puissance moderne - de barbarie et de stupidité. Non seulement ce siège provoqua une grave famine dans la "Ville-lumière", mais aussi une résistance tellement acharnée des Parisiens devenus Communards qu'elle retarda considérablement la signature d'une paix avec la France. Le Reich allemand - fondé à Versailles après ce siège finalement réglé par la force lors de la Semaine sanglante par l'armée versaillaise - aurait évidemment été mal inspiré de s'y référer pour faire cesser le blocus maritime organisé à son encontre par l'Angleterre et la France : sa posture de victime aurait irrémédiablement rappelé son rôle de coupable.
3) - "question des nationalités" : référence au principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, issu des philosophes des Lumières, qui fut constitutif de la Déclaration d'Indépendance des États-Unis de 1776 puis de la Déclaration (française) des droits de l'Homme de 1789, et moteur du "Printemps des peuples" en Europe en 1848. Ce principe fondateur de la Constitution américaine fut notamment mis en pratique lorsque les USA intervinrent aux côtés de Cuba contre l'Espagne en 1898. Évidemment, l'annexion par l'Allemagne, en 1871, de toute l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, constitua un viol caractérisé de ce principe (qui cependant ne s'appliquait pas aux peuples colonisés). Dès le début de la Grande Guerre, les Alliés puis, à partir de 1916, le Président Wilson, s'y référèrent constamment.
4) - "Irlande" : depuis la Grande révolte de 1641 l'indépendantisme irlandais conteste la domination britannique sur l'île et ses habitants. Le "Home Rule" voté en 1914 leur donne une relative autonomie mais le déclenchement de la Grande Guerre empêche son application : les autonomistes obtiennent le soutien de l'Allemagne (un cargo allemand leur apportant 20 000 fusils est saisi le 20 avril 1916), une insurrection éclate à Dublin le 24 avril 1916 (lundi de Pâques), et entraîne une terrible répression britannique. Paul s'est vraisemblablement retenu d'évoquer aussi le cas du Protectorat français du Maroc dont les opposants se rebellent avec le soutien de l'Allemagne : il aurait pris le risque d'évoquer son attachement (anticolonialiste) au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes...
5) - "les Indes" : transférées de la Compagnie des Indes Orientales à la couronne britannique en 1848, les Indes connurent des mouvements indépendantistes qui trouvèrent leur efficacité sous la conduite de Gandhi, lequel appela les Indiens à participer aux deux guerres mondiales dans les troupes britanniques pour finalement obtenir en 1947 la reconnaissance d'un dominion de l'Inde (à son corps défendant immédiatement séparé du Pakistan, lui-même reconnu dominion britannique). On peut supposer que Paul cite le cas de l'Inde britannique mais ne dise rien des colonies françaises pour ne pas risquer d'apparaître antifrançais.
6) - "l'Alsace-Lorraine" : envahis de force par l'Allemagne à la fin 1870, les trois départements de Moselle, Bas Rhin et Haut Rhin (sauf Belfort qui avait résisté jusqu'après l'armistice), furent annexés par l'Allemagne lors du Traité de Francfort le 10 mai 1871. La plupart des opposants passèrent du côté français et se firent partisans de la "Revanche". En 1911 l'Alsace-Lorraine obtint le statut de province du Reich (sous le nom de Reichsland Elsass-Lothringen), dirigée par une diète élue (les francophiles n'obtenant que 3% des suffrages n'y eurent aucun siège). Cependant son intégration demeurait factice, comme le prouvèrent la permanence des vexations (dont "L'affaire de Saverne" en novembre 1913) et les nombreuses désertions face à la mobilisation générale du 2 août 1914.
7) - "la Pologne" : depuis 1772 la Pologne est partagée entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. Napoléon tenta de la reconstituer autour du petit duché de Varsovie qu'il parvint à faire exister entre 1807 et 1813. Pourchassés, les indépendantistes polonais durent émigrer (notamment en France, aux USA et même dans l'Empire ottoman). En 1914, les Polonais sont mobilisés dans les armées de leurs États respectifs. Le 5 novembre 1915, les empereurs Guillaume II et François Joseph créent un royaume fantoche de Pologne sur les terres russes de l'ancienne Pologne. L'indépendance de la Pologne sera proclamée le 11 novembre 1918 et reconnue par le Traité de Versailles du 28 juin 1919.
8) - "le Sleswig" : En 1864, le Schleswig, jusqu'alors vassal du Danemark, fut de force placé sous le contrôle de la Prusse et de l'Autriche, laquelle perdit sa part du duché ainsi que le duché du Holstein en perdant deux ans plus tard la Guerre prusso-autrichienne de 1866. En 1867, le Schleswig augmenté du Holstein formèrent une province de la Confédération germanique qui devint en 1871 l'Empire allemand. La partie nord du Schleswig, majoritairement peuplée de danophones, fut restituée au Danemark suite au référendum des 10 février et 14 mars 1920 organisé par les Alliés.
9) - "le Trentin" : ancien territoire vénitien, à majorité italophone, annexé par l'Autriche en 1814 (après que Napoléon l'ait intégré au département français du Haut Adige) et déclaré possession autrichienne par le Congrès de Vienne (1814-1815). L'Italie, qui souhaitait sa réintégration au titre de "terre irrédente", en demanda vainement la restitution à l'Autriche comme prix de sa neutralité pendant les dix premiers mois de la Grande Guerre. Lassée par son échec, elle s'en fit promettre la réattribution par les Alliés pour prix de son engagement à leurs côtés : elle obtint gain de cause et, déclarant la guerre à l'Autriche-Hongrie le 23 mai 1915, elle entra dans la Triple Entente. Le 10 septembre 1919, le traité de Saint Germain en Laye réalisa cette promesse.
10) - "Trieste" : propriété des Habsbourg depuis le 14e siècle, Trieste était en 1914 le grand port de commerce et de guerre de l'Autriche sur l'Adriatique. Il fut intensément bombardé par les Alliés dès le début 1915 (avec le concours des Italiens à partir de l'été 1915) pour protéger leurs transports de troupes vers les Dardanelles. La ville de Trieste comptant une forte communauté italophone et italophile, l'Italie en réclamait la possession au titre de "terre irrédente". Le Traité de Saint Germain en Laye la lui attribua le 10 septembre 1919.
11) - Lloyd George et Hendersen" : depuis les "Pâques sanglantes" de Dublin en avril 1916, les indépendantistes irlandais (dont particulièrement les femmes suffragettes), étaient surveillés par la police britannique. La tentative d’attentat perpétué - par jet d’une hache - le 18 juillet 1912 par trois féministes anglaises contre le chef du gouvernement britannique Herbert Henry Asquith en visite en Irlande, servit de caution à de nombreuses rumeurs mettant en cause les suffragettes, les Irlandais, les travaillistes hostiles à l’entrée de leur chef Arthur Henderson (1863-1935) dans le gouvernement du libéral David Lloyd George (1863-1945, Premier ministre de décembre 1916 à octobre 1922), et les conservateurs hostiles à la politique de Lloyd George d’écoute des revendications des indépendantistes irlandais, des féministes et des socialistes, et à l’ouverture de son gouvernement aux travaillistes (dont Henderson). Beaucoup de nationalistes britanniques lui reprochèrent ultérieurement aussi d'avoir - le 26 mars 1918 à Versailles - accepté de placer les forces britanniques sous la coordination du généralissime français Ferdinand Foch nommé au commandement des forces alliées des fronts de l'Ouest de l'Europe. La rumeur d’attentat à laquelle Paul fait ici allusion n’a pas plus laissé de trace dans l’Histoire que de très nombreuses autres visant Lloyd George, personnalité non-conformiste qui relança avec autorité l’effort de guerre britannique alors qu’il se déclarait libéral et pacifiste.
12) - "ce sentiment" : faute d'informations sur l'identité de "la marchande" et/ou de son fils prisonnier en Allemagne, il est difficile de préciser de quoi il s'agit. Cependant il semble que le sentiment nationaliste (auquel Paul est réfractaire) soit en cause.
13) - "affectueux" : C'est une rare allusion de Paul à ses circonstances familiales. Fritz, déjà évoqué dans la lettre du 12 décembre 1915, est vraisemblablement l'un des deux frères de Paul, Adolf et Siegfried, demeuré en Allemagne et pouvant communiquer par courrier avec Marthe par l'intermédiaire de son amie Emma Schulz, qui vivait alors en Suède, pays neutre. Marthe, quant à elle, avait deux soeurs, Hélène et Charlotte, et un frère, Friedrich.
14) - "me recevoir" : Paul est dans un jour d'optimisme. Est-il vraiment assuré de partir prochainement en permission ?

vendredi 10 février 2017

Lettre du 11.02.1917

Le port de Bordeaux en 1917-18, par André Lhote


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran


Taza, le 11 Février 1917

Ma Chérie, 

J’ai tes lettres des 2 et 4 courant, cette dernière, timbrée du 5, n’a donc mis que 6 jours pour me parvenir. Ce fait te prouve déjà que les communications maritimes ne sont point suspendues, je le sais du reste aussi par un Territorial rentré ce matin de permission et venant de Marseille. Par contre, nos communications terrestres avec Rabat ne sont toujours pas rétablies (1), ce qui fait que les permissions demandées sont toujours en suspens. Mais je pense qu’au fond de toi-même tu ne croiras pas que je renoncerais à ma permission si toutefois j’avais des chances d’en obtenir une ! Bien entendu, comme les permissionnaires par Port Vendres ne sont mis en route que le lundi matin, je ne pourrais, dans le cas le plus favorable, partir que demain en 8, soit le 19 courant. 
Je t’ai déjà exposé à plusieurs reprises mon point de vue en ce qui concerne la question d’un déménagement éventuel. Ne crois pas que si tu payais 500 Frs. de loyer de moins, on te ferait bénéficier de cette somme : La preuve, c’est qu’on envoie l’argent (2) directement au propriétaire. D’un autre côté, tu es connue dans notre quartier et tu y es bien tranquille, ce qui vaut déjà quelque chose ! Au surplus, les meubles souffriront forcément et comme nous sommes encore peu fixés sur l’avenir, il vaut certainement mieux attendre encore 5 à 6 mois - ce que je mets comme maximum pour la durée de la guerre. Si je pouvais seulement venir pour 10 jours, je crois que je te convaincrais assez facilement que l’avenir n’est point si sombre pour nous que tu le penses à certains moments ! 
Mais pour qui as-tu donc fait le travail dont tu parles ? Réellement à ce prix-là il vaut mieux ménager ses yeux et sa santé ! J’aurais cru que les salaires seraient montés proportionnellement à la cherté de la vie - mais il n’en semble être rien dans ce métier de misère (3)
Penhoat (4) m’écrit assez fréquemment et m’a fait part dans sa dernière lettre des griefs du Père Leconte contre moi. Ce brave (4) a été ébloui de ... notre salle de bain, et prétend que si je me suis payé un luxe pareil, c’est que j’ai dû toucher de fortes commissions du Syndicat (5) - commissions que j’aurais partagées avec Penhoat - ce qui semble bien confirmer que Leconte a ouvert mon petit secrétaire américain (6). Mais il a su parfaitement que j’avais 1000 Frs. de gratification le 1° de l’an, car je le lui ai toujours écrit. Et il oublie au surplus qu’un mois tous les ans aux bains de mer avec sa femme et 3 gosses coûte autrement cher, surtout quand on est forcé par-dessus le marché de payer une pension alimentaire à une première femme divorcée. A Penhoat il a également reproché de s’être enrichi ; alors lui, Leconte, aurait donc tout sacrifié pour les affaires et la maison ??
La statistique du Port de Bordeaux, dont je te remercie, m’a quelque peu désappointé. Certes, je ne m’attendais pas à un accroissement des exportations, mais j’aurais cru que l’augmentation du tonnage importé serait bien plus considérable - d’après tous les racontars des journaux. C’est donc surtout Rouen (7) et Le Havre qui ont profité de l’accroissement du trafic ! 
L’histoire du fils de ta vieille marchande est une de celles qu’on ne lira point dans les journaux. Il serait toutefois à souhaiter qu’elles se propagent, et que celle-ci ne soit pas unique. Par contre l’histoire de la Noix de Noël semble être plutôt une invention de journaliste.
Ton jugement sur les gosses ou plutôt sur leur développement varie bien souvent, me semble-t-il. Tu m’as dit plusieurs fois en particulier que Georges était gros, et fort pour son âge, alors que tu dis maintenant le contraire. Que les enfants ne seront pas bien plus grands que leurs parents, cela, je m’y attends bien !
Le froid semble être assez rigoureux un peu partout en France, à en juger par les journaux. Espérons que le mois de Mars amènera de plus beaux jours avec le printemps. Ici, les violettes et les primevères ne sont plus rares et nous avons aujourd’hui une belle journée comme on n’en a pas vu depuis longtemps.
Mille baisers pour toi et les enfants.

Paul

Il y a longtemps que tu ne m’as plus écrit en anglais ?



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "rétablies" : la route franchit les oueds à gué, à plusieurs reprises. Or les orages de février ont provoqué des inondations. Les combats qui se déroulent alors au sud, vers Khénifra, ont sans doute aussi joué un rôle dans l'interruption des relations entre Taza et Rabat puisque les rebelles d'Abdelmalek, repliés sur le versant sud du Rif, tentaient de porter secours à leurs frères du Moyen Atlas en franchissant de force la route Fès-Taza défendue notamment par le groupe mobile de Taza.
2) - "on envoie l'argent" : le "on" en question est l'administrateur du séquestre, qui prélève le montant du loyer sur les intérêts des actifs de Paul dans la société Leconte et l'envoie directement aux Robin, propriétaires du logement.
3) - "métier de misère" : Marthe a vraisemblablement effectué un travail de couture: elle avait reçu une formation de couturière et de modiste, et travaillait dans une société de vente de tissus quand Paul l'avait rencontrée en 1900. Paul s'étonne que les salaires n'aient pas augmenté au rythme du coût de la vie. Il raisonne en effet comme en temps de paix, donc suppose que la pénurie de main-d'œuvre (essentiellement masculine) doit entraîner automatiquement une hausse des salaires, ce qui fut effectivement le cas en 1914-1915, où le salaire journalier des femmes passa de 1 à 2 francs par jour en moyenne dans les métiers traditionnellement féminins, et à environ 3 francs dans les industries d'armement. Mais la crise des petits métiers traditionnellement tenus par des femmes (domestique, tisseuse, couturière...), la nécessité pour les femmes de faire bouillir les marmites, la mécanisation accélérée des industries liées à la guerre, ainsi que le blocage des salaires par les employeurs publics et l'opportunité pour tous les patrons (publics, privés) de maintenir une forte inégalité de rémunération entre les sexes, entraînèrent une compétition entre les femmes donc une stagnation générale voire une baisse des salaires féminins en 1916. Par exemple, le salaire d'une ouvrière fabriquant des grenades, qui avait atteint 7 francs par jour à la fin 1915, baissa sous l'influence de la rémunération à la pièce à moins de 5 francs à la fin 1916. Cette situation commença à changer dès le début 1917 car sur la pression des hommes - alors soldats - les syndicats de travailleurs, jusqu'alors sourds aux revendications féminines (ils considéraient les femmes comme des concurrentes des hommes et comme un outil du patronat pour ne pas augmenter les salaires des hommes puisqu'elles se "contentaient" de "salaires d'appoint"), s'émeuvent de la faiblesse des salaires féminins (devenus de fait "salaires familiaux") et souhaitent reprendre la main sur les grèves lancées par les femmes depuis l'été 1916. Sans l'appui des hommes et des syndicats, les femmes, qui avaient jusqu'alors tenté par la grève d'endiguer la tendance à la baisse des salaires, avaient le plus souvent été toutes renvoyées et remplacées par des nouvelles travailleuses acceptant des salaires encore inférieurs. En janvier 1917, Albert Thomas, ministre (socialiste) de l'Armement, établit que les salaires féminins dans les entreprises d'armement ne seraient pas inférieurs de plus de 15 à 25 % aux salaires masculins selon les tâches effectuées (la féministe Cécile Brunschvig l'accusa d'avoir renoncé au principe de l'égalité des salaires et d'avoir légalisé au contraire leur inégalité). En mars 1917, le salaire minimal pour le travail à la pièce des femmes fut porté à 0,65 franc (soit le double d'avant la guerre, ce qui correspond à la hausse du coût de la vie) et celui des hommes à 1 franc. En décembre 1917, les deux salaires minimaux augmentèrent encore respectivement de 29 % et de 45% : l'écart entre les sexes se creusait donc mais l'ensemble des salaires augmentait, atteignant fin 1917 entre 2 à 2,5 fois ceux de l'immédiate avant-guerre.
4) - "Penhoat" : associé de Paul Gusdorf et de Lucien Leconte.
5) - "ce brave" : Lucien Leconte.
6) - "du Syndicat" : le Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (voir la lettre du 7 février 1917).
7) - "secrétaire américain" : Paul conservait sous clé dans ce meuble de son bureau de Bordeaux les mappes (ou chemises) regroupant ses documents d'affaires (voir sa lettre du 19 décembre 1914).
8) - "Rouen" : arrière-port fluvial du port maritime du Havre, et avant-port d'estuaire du port fluvial de Paris.



lundi 6 février 2017

Lettre du 07.02.1917

Le Deutschland en baie de Chesapeake


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Février 1917

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 25 Janvier et te confirme la mienne du 4 ou 5 courant (1).
Ce que tu me dis là sur l’annotation sur les permissions accordées en France doit être bien exact car j’ai appris déjà la semaine dernière qu’ici aussi on fait la même mention. Toutefois comme il s’agissait de Territoriaux ou de Zouaves, je n’ai pu voir encore de mes yeux un tel titre et c’est pour cette raison que je ne t’en ai pas causé. Quoi qu’il en soit, cette mention est une preuve indiscutable qu’il y a quelque chose dans l’air et que les bruits qui courent depuis quelque temps ne sont pas tout à fait sans fondement (2). La nouvelle de la rupture des relations entre l’Amérique et l’Allemagne, arrivée aujourd’hui (3) ici, est également de nature à fortifier l’impression que la fin de la guerre approche. On a même l’impression que l’Allemagne, sentant la partie irrémédiablement perdue, n’est pas fâchée de se voir dresser tout le monde contre elle pour pouvoir dire, en abandonnant la lutte, qu’elle ne cède que devant l’univers coalisé. Ce facteur américain se fera naturellement surtout sentir sur le terrain économique, car militairement les Etats-Unis se borneront vraisemblablement de protéger leur navigation dans l’Atlantique (4). Mais il me semble certain que l’Allemagne a toujours reçu, par l’entremise des Pays Scandinaves et de la Hollande, des approvisionnements venant d’Amérique, sans parler des quelques cargaisons chargées par le fameux sous-marin “Deutschland” (5). Enfin, l’aide financière des USA n’est point à dédaigner et l’effet moral sera d’autant plus grand que l’exemple pourrait facilement être suivi par d’autres neutres, du moins en ce qui concerne la rupture des relations diplomatiques.
Mon camarade Miègeville (6) de Biarritz doit être à Salonique (7), si toutefois il est encore parmi les vivants ; voilà près de 2 ans que je n’ai plus eu de ses nouvelles et j’ai demandé maintenant à Frid (8) de se renseigner ce qu’il est devenu. Pour ce qui concerne les charbons, Bordeaux semble être encore privilégiée puisque du moins on y trouve du combustible, ce qui est, paraît-il, impossible à Marseille et dans d’autres villes du Midi (9). L’usine à Gaz de Marseille est arrêtée depuis fort longtemps, et pas mal de petites usines également (10). Où as-tu donc acheté ton anthracite (11)? Ici, nous brûlons surtout du bois d’olivier, du grenadier et du figuier, ce dernier cependant qui contient trop de sève ne brûle que difficilement. 
Le petit chemin de fer stratégique, qui avait, lorsque je suis monté, des briquettes allemandes marquées “Emden” (12) brûle une briquette infecte qu’on nous donne aussi quelquefois à la cuisine. De toutes façons, les stocks des Cies de Chemin de Fer, Usines à gaz et métallurgiques doivent être bien maigres, et l’importation va être énorme dès la fin des hostilités. Je ne sais pas si le Syndicat (13), dans ses gros marchés sur 1914/15, et même 1916, avait stipulé qu’en cas de guerre ses livraisons seraient purement et simplement annulées, ou bien suspendues pour être exécutées après la guerre. La fait que ce dernier cas est prévu pour le contrat du Syndicat avec Mr. Lagache me fait croire que pour les gros contrats il y a la même clause, comme du reste aussi pour le contrat Lagache-Gelsenkirchen (14).
Je t’avais, je crois, déjà dit que Penhoat (15) m’a communiqué une lettre de Leconte en date du 13 Janvier dans laquelle L. annonce qu’une forte grippe l’empêche d’envoyer le relevé de compte promis, mais qu’il le fera dès que sa santé sera rétablie. Voilà donc que la guerre n’a rien changé à ses petites habitudes ! Le ton de la lettre était plutôt froid !!!
Les communications avec Rabat (16) étant interrompues depuis une huitaine par suite du mauvais temps, et pas prêtes à être rétablies, la question de ma permission est toujours suspendue, comme tant d’autres du reste. Mais le temps passe quand même et c’est déjà quelque chose !
Est-ce que Georges (17) est maintenant complètement habillé comme un garçon ou porte-t-il toujours une petite robe avec le pantalon ? Je me demande par exemple comment tu t’arranges avec ta garde-robe pour être à peu près bien habillée ?
J’attends toujours l’adresse de Mme Robin (18) pour pouvoir lui confirmer les arrangements pour la bonne règle et puisqu’elle semble y tenir tant !
Je te joins la coupure dont je te parlais l’autre jour (19) et t’embrasse ainsi que les enfants bien tendrement.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "4 ou 5 courant" : cette lettre n'a pas été conservée.
2) - "fondement" : si les bruits qui courent au début de février 1917 évoquent l'obligation pour les chefs de corps d'accorder des permissions avant le 31 mai à tous les soldats qui n'en auraient jamais profité avant le 31 janvier 1917, alors ils sont effectivement fondés. En droit, cette obligation est imposée par les circulaires militaires de mise en application de la "Charte du permissionnaire" élaborée et votée par le Parlement le 28 septembre 1916. Cette charte qui institue le droit du soldat à une permission de 7 jours par période de 4 mois, établit en outre deux principes qui se traduisent par des mentions nouvelles sur les titres de permission : un nouveau motif de permission, la "détente", qui caractérise les permissions allant dorénavant de droit et les distingue des anciennes, attribuées pour des motifs exceptionnels (événements familiaux, travaux agricoles, retour de captivité, distinction au front, convalescence après hospitalisation...) ; une mise hors décompte du temps de permission de la durée des transports d'aller au lieu de congé et de retour au cantonnement, ce qui se traduit par l'annotation "délai de route non compris", et par l'indication, du moins au début 1917, du délai forfaitairement attribué au permissionnaire en fonction de la distance à parcourir (après la réforme instituée le 1er octobre 1917 par Philippe Pétain - suite aux mutineries essentiellement motivées par la suspension des permissions - le délai de route sera la durée effective des transports, constatée par les gendarmes à l'arrivée du soldat à son lieu de congé puis à son départ de ce même lieu). De toute évidence Paul et Marthe s'impatientent de la mise en application de ces dispositions au profit de Paul. Cependant, Lyautey, Ministre de la Guerre, et Gouraud, qui le remplace au Maroc, où les effectifs sont de toute évidence insuffisants (d'autant que la phase 4 du plan Lyautey de pacification générale du Maroc est en cours à l'ouest du Moyen Atlas - autour de Kasba Tadla - et au sud du Haut Atlas - autour de Bou Denib, actuel Boudnib) s'empressent de les appliquer au compte goutte : pour cette raison, Paul n'a encore vu passer dans son régiment aucun titre de permission comportant les annotations "de détente" et "délai de route non compris".
3) - "aujourd'hui" : la rupture des relations diplomatiques avec l'Allemagne par les USA est officiellement datée du 3 février 1917 : Paul est plus rapidement informé quand il a accès à la radio du poste de commandement (lequel est alors installé à Touahar).
4) - "dans l'Atlantique" : Paul raisonne selon l'hypothèse d'un non-interventionnisme viscéral des USA. Or ils déclareront la guerre à l'Allemagne aux côtés de la Triple Entente le 6 avril 1917 et débarqueront leur premier corps expéditionnaire national en Europe dès le 13 juin 1917 (des volontaires s'étaient auparavant engagés individuellement dès le début de la guerre).
5) - "sous-marin Deutschland" : il s'agit d'un bâtiment hors norme, un cargo submersible (ne méritant pas vraiment l'appellation de sous-marin car il n'est capable de plonger et de se diriger sous l'eau que le temps d'échapper à ses adversaires) d'une capacité de transport de 700 tonnes de marchandises. Lancé en 1916 par une compagnie civile pour passer outre le blocus naval britannique et approvisionner l'industrie allemande à partir de marchandises américaines (achetées notamment aux USA, alors pays neutre), il fit deux très rentables voyages commerciaux de ce type avant la déclaration de guerre américaine. Il fut alors réquisitionné par la marine impériale allemande et transformé en croiseur sous-marin, lequel coula 43 navires alliés et neutres avant l'armistice. Remis aux Anglais au titre des réparations, il fut détruit par eux en 1921. Le Deutschland, premier construit d'une série prévue de 8 submersibles, eut trois frères, le Bremen, qui disparut en mer lors de son premier voyage commercial vers les USA, en août 1916, l'Oldenburg et le Bayern qui furent en cours d'achèvement transformés en croiseurs submersibles. Les quatre autres exemplaires, prévus comme cargos civils, furent d'emblée construits comme croiseurs militaires. A titre de réparations la France reçut le Bayern, qu'elle démolit en 1921, et l'Oldenburg qu'elle perdit en mer en 1922.
6) - "Miègeville" : sous-officier rencontré ou retrouvé par Paul dans le détachement d'engagés formé à Bayonne à l'automne 1914. Paul a signalé dans sa lettre du 9 juillet 1915 qu'il n'avait plus de nouvelles de cet ami vraisemblablement envoyé combattre aux Dardanelles.
7) - "Salonique" : port grec tenu par les Alliés qui y débarquent les troupes destinées à combattre les armées bulgares et turques des Balkans depuis le 5 octobre 1915.
8) - "Frid" : un caporal légionnaire devenu ami de Paul. D'origine russe il a obtenu à la fin 1916 une permission qui lui a permis d'aller voir son frère à Libourne. A cette occasion il a rendu visite à Marthe à Caudéran (voir la lettre du 15 décembre 1916).
9) - "villes du Midi" : les cargos alliés déchargent les combustibles destinés à la France (charbon britannique et américain, pétrole des USA) dans les premiers ports français à peu près sûrs, c'est-à-dire Le Havre et Bordeaux. Les ports français méditerranéens, trop éloignés et menacés par les sous-marins ennemis (malgré l'efficace contrôle en surface du détroit de Gibraltar par les Britanniques) sont presque totalement abandonnés.
10) - "également" : les préfets et les maires édictent des consignes de réduction puis de restriction des consommations publiques et privées de charbon et de gaz (alors obtenu par cokéfaction du charbon) à partir d'avril 1916. Pendant l'hiver 1915-1916, des distributions de charbon avaient été réservées aux épouses de soldats sous les drapeaux. 
11) - "anthracite" : ce charbon à haute valeur calorique, très recherché par les industries de guerre, est devenu très rare sur le marché déjà insuffisamment alimenté du fait du conflit, ce qui a provoqué le quintuplement de son cours depuis le début de la guerre.
12) - "Emden" : port allemand de la Mer du Nord, avant-guerre l'un des principaux exportateurs du charbon de la Ruhr dont il fabriquait aussi des briquettes renommées par leur haute qualité énergétique. Ce port fut bloqué par la marine britannique dès le début de la Grande Guerre.
13) - "le Syndicat" : il s'agit probablement du Rheinisch-Westfälische Kohlen-Syndikat (RWKS), le cartel des producteurs de charbon de Rhénanie-Westphalie déjà mentionné par Paul dans sa lettre du 10 juillet 1915.
14) - "Gelsenkirchen" : grand port fluvial de la Ruhr, notamment exportateur de charbon allemand. Le contrat évoqué liait ce port (ou ses courtiers ou transporteurs) à Lagache, un ami que Paul a mentionné dans ses lettres du 26 décembre 1914 et du 17 janvier 1917. Cette nouvelle mention permet de situer Lagache parmi les relations d'affaires de Paul avant guerre.
15) - "Penhoat" : associé de Paul dans la Société L. Leconte. Leconte est un habitué des grippes diplomatiques...
16) - "Rabat" : Paul évoque ici les communications maritimes entre ce port atlantique marocain et l'Europe. C'est par la ligne Rabat-Bordeaux qu'il pourrait partir en permission.
17) - "Georges" : fils et second enfant de Marthe et Paul, il aura 5 ans en avril 1917. C'est le futur philosophe Georges Gusdorf.
18) - "Mme Robin" : propriétaire de la maison qu'habitent Marthe et les enfants à Caudéran.

19) - "l'autre jour" : la lettre en question, datée du 4 ou 5 février, a été perdue.