dimanche 19 novembre 2017

Lettre du 20.11.1917

Couverture de la revue Le Pays de France, novembre 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran

Aïn Leuh (1), le 20 Novembre 1917

Ma Chérie adorée,

Enfin, Enfin - 6 lettres à la fois venues par le paquebot qui a quitté Bordeaux le 10 pour Casablanca, y compris celle adressée à Taza : 28/10, 2-4-7 et 10 courant ainsi qu’une enveloppe contenant copie de la lettre de Penhoat à Me Crimail et celle que tu as écrite à Me Palvadeau. Je t’ai écrit après Oran d’Oudjda, de Taza, d’El Trarka (2), de Tissa et toute une série de cartes de Fez (3). En arrivant ici le 18, je t’ai adressé aussitôt une carte (4), désolé comme j’étais d’être sans tes nouvelles. Car il n’y a que 3 courriers par mois, partant de Bordeaux les 10, 20 et 30 de chaque mois et 3 en sens inverse partant de Casablanca les 1°, 11 et 21. Ne t’impatiente donc pas et sois persuadée que je t’écrirai très régulièrement, aussi bien pour te faire plaisir que pour ma propre satisfaction. Car je te répète que jamais tu ne m’as été plus proche que depuis cette permission. C’est là un phénomène que je ne puis m’expliquer que par ceci : C’est que dans ces 3 ans d’Afrique j’ai été tellement privé de tendresse et de bonté, d’amour en un mot, que notre union, notre vie commune m’ont paru comme un idéal tout pur ... Et comme lors de mon séjour auprès de toi tu as répondu à toutes mes idées et illusions, que pendant ces 3 semaines cet idéal et ces rêveries étaient devenues la réalité toute lumineuse et belle, je suis reparti comme je suis arrivé, le coeur rempli d’une espèce de mélange composé de tendresse, d’amour, du désir de te plaire et de te faire plaisir, et enfin de tristesse et de désespoir de te quitter pour 1 an au moins encore. Je voudrais bien et j’espère bien qu’il en soit ainsi jusqu’à la fin de notre vie et je suis toujours tenté de te faire des promesses comme seul un amoureux peut les faire ... Tu es et restes pour moi l’unique préoccupation sentimentale et bien que j’eusse désiré recevoir de temps à autre une lettre - comment dirai-je - me rappelant ces heures douces passées maintenant, je me résigne tant bien que mal avec tes explications, m’émouvant déjà en lisant par ci par là “Mein Herzlieber Mann” (5) et me persuadant qu’après tout ce que tu m’as donné rien que pendant ces dernières semaines, tu dois logiquement avoir vis à vis de moi les mêmes sentiments que j’ai pour toi.
Si donc, comme cela est inévitable, nous ne sommes pas toujours d’accord sur un sujet quelconque et que je défend mon opinion, ce n’est point pour te contrarier, mais parce qu’à mon avis c’est préférable de faire ainsi.
Ceci dit, il est au fond superflu de m’étendre sur le sujet de ta lettre du 4, sujet que tu défends si courageusement tout en étant la première intéressée. S’il en est ainsi - et il fallait bien s’y attendre nach diesem Liebesrausch* - il n’y a qu’à s’incliner. Und nichts in der Welt möchte ich, dass du irgend eine Gefahr laufst**, mais j’aurais voulu que tu en parles franchement à Melle Campana (6) en lui demandant si dans ce premier début de l’affaire que tu traverses en ce moment, il n’y a aucun inconvénient à poursuivre ta gymnastique (7) par exemple.
Denn was mir in tiefster Seele weh tut, ist der Gedanke, dass du inmitter fremder Menschen von denen - ausgenommen vielleicht Hélène - sich keiner an Dir näher interessiert, die schweren Tage durchleben sollst, ohne dass Ich bei Dir sein kann. Und dann  bist Du dermassen von diesen elenden Kriege influencée, nimmt Du dermassen und so leidenschafflich Anteil an diesem Drama, dass du nicht ohne Anfluss auf das Kind bleiben kann.***
Donc consulte Melle Campana, et ce que tu fais sous ce rapport sera bien fait. Mais surtout ne cours aucun risque quel que soit le conseil du médecin.
Où je ne suis plus d’accord avec toi c’est lorsque tu mêles des sentiments aux affaires en disant que tu ne passeras probablement plus chez Maître Lanos (8) puisqu’il t’a froissée par sa conduite. Mais, mon enfant, nous avons besoin de cet avocat qui seul peut intervenir pour cette affaire (9) des fonds et titres à Bordeaux, et comme il faut absolument qu’elle soit réglée le plus promptement possible, je te prie instamment d’aller voir Me Lanos pour voir où en est cette affaire. 
Pour ce qui concerne Me Palvadeau, tu verras dans le dossier que j’ai accepté le prix de 25 000 Frs. moins 1 150 Frs. reçus de Nantes en 1917, soit 23 850 Frs. comme dernier prix. Penhoat a bien fait d’écrire comme il l’a fait à son avocat. Mais il vaut mieux pour nous d’attendre le jugement du Tribunal de Commerce de Nantes dans l’affaire des prélèvements, jugement qui en même temps tranchera la question de mes propres prélèvements. Me Palvadeau le sait du reste parfaitement et ne tentera sans doute rien avant le jugement. L’essentiel est naturellement d’aller vite et il est essentiel aussi en cas de dissolution judiciaire qu’une provision aussi élevée que possible soit versée par le liquidateur à Mr. Penhoat et moi, c.à.d. entre les mains de nos représentants respectifs (10).
Combien le notaire a-t-il fait payer la procuration ? Mr. Penhoat a peut-être raison sur la question des “restrictions” et j’accepterais de ne pas faire les opérations dont s’occupe la maison L. L. et Cie dans tous les ports où elle possède actuellement des succursales (11).
Je te parlerai dans une prochaine lettre du reste de mon voyage et notamment de Fez et d’Aïn Leuh. N’as-tu pas reçu aussi pour moi une grammaire espagnole que “le Sergent Bronté” (12) de Saleh-Rabat m’avait adressée ici et que le Sergent-Major a fait suivre à Caudéran ?
En fait de journaux, tu serais bien gentille de m’expédier chaque mois les N° des 7 et 8, 17 et 18, 27 et 28 du ”Pays” (13) ou de “l’Oeuvre” (14), de façon à ce que ces numéros partent juste avec le paquebot pour arriver ici 8 jours plus tard.
Mille baisers et caresses pour toi et les enfants. Le bonjour pour Hélène.

Paul

Du reste, rien ne prouve que Me Lanos se rappelle exactement de ses conversations avec toi et des détails. D’autre part - et même si c’était le cas - un homme d’affaires cherchera toujours à s’excuser d’une négligence.

*après toute cette passion amoureuse

**Et je ne voudrais pour rien au monde que tu coures un risque quelconque, ...

***Car ce qui me fait souffrir au plus profond de mon âme est la pensée que tu doives passer des jours difficiles entourée d’étrangers - à l’exception peut-être d’Hélène - dont aucun ne s’intéresse de près à toi, sans que je puisse être à tes côtés. Et puis tu es tellement influencée par cette malheureuse guerre, tu prends part à ce drame avec tant de passion que cela ne peut point rester sans influence sur l’enfant.


Notes (François Beautier)
1) - « Aïn Leuh » : Paul a parlé pour la première fois de ce poste, où est dorénavant affectée sa compagnie, dans son courrier du 4 novembre 1917. En la rejoignant, il passe du secteur militaire de Taza, dans l’ouest du Maroc oriental, à celui de Meknès, dans l’est du Maroc occidental. Et d’un milieu habitable, presque partout peuplé de paysans sédentaires, à une forêt d’altitude pratiquement vide d’hommes et sillonnée de multiples petites voies de passage à travers le Moyen Atlas servant essentiellement à des éleveurs et commerçants nomades (et, à cette époque, à des groupes de rebelles).
2) - « El Trarka » : poste dans lequel Paul a fait étape entre Taza et Tissa (voir sa lettre du 12 novembre 1917). Le courrier qu’il y a posté à destination de Marthe ne figure pas dans la liasse de ceux qui ont été retrouvés.
3) - « cartes de Fès » : ces cartes postales manquent aussi.
4) - « une carte » : idem.
5) - « Mein Herzlieber Mann » : « mon très cher époux ».
6) - « Mlle Campana » : cette personne, plusieurs fois nommée depuis septembre 1915 est vraisemblablement l’infirmière ou le médecin de la famille.
7) - « gymnastique » : Marthe est enceinte, elle l’a vraisemblablement annoncé à Paul dans sa lettre du 4 novembre, à laquelle il se réfère. Du coup on peut comprendre le risque que prend Paul en lui écrivant en allemand (puisque sa naturalisation française dépendra des preuves qu’il aura données de s’être durablement éloigné de l’Allemagne et de sa culture) : c’est pour (r)établir avec son épouse une intimité qui protège la pudeur de Marthe (et la sienne aussi) et qui lui permet de se présenter à elle à la fois comme un époux et un père (de ses enfants, mais aussi d’elle-même)... 
8) - « Maître Lanos » : Paul écrit pour la première fois en toutes lettres le titre de son avocat, sans doute pour impressionner Marthe qui, à ses yeux, se comporte comme une enfant (dont il se fait le père).
9) - « cette affaire » : Paul prend ici le ton autoritaire d’un père (celui de Marthe, et non plus de leurs seuls enfants).
10) - « nos représentants respectifs » : les affaires judiciaires en cours (levée du séquestre et restitution du capital investi par Paul et Penhoat dans la société Leconte) semblent avancer depuis que Paul, au cours de sa permission, a rencontré ses avocats de Nantes (Me Palvadeau) et de Bordeaux (Me Lanos).
11) - « succursales » : il apparaît que L. Leconte conditionne la dissolution de la société fondée par lui sous son nom à l’engagement que Paul devra prendre de ne pas concurrencer ladite société partout où elle exerce déjà ses activités.
12) - « le sergent Bronté » : sans doute un ami de Paul, affecté à Salé (et non Saleh) près de Rabat.
13) - « du Pays » : il s’agit de l’hebdomadaire massivement illustré de photographies « Le Pays de France », originellement touristique puis exclusivement consacré aux nouvelles du front dès le début de la guerre. 

14) - « l’Œuvre » : quotidien de Gustave Téry, dont Paul apprécie le style non-conformiste et les positions pacifistes depuis qu’il a publié en feuilleton « Le Feu » d’Henri Barbusse. Le séquençage par décades des envois qu’imagine Paul en fonction des dates de parution s’applique aux éditions de ce quotidien et non à celles de l’hebdomadaire « Le Pays de France ».

mardi 14 novembre 2017

Carte postale 15.11.1917

Carte postale Paul

Carte postale  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Fez, le 15/9bre 1917

Une bonne bise de la capitale du Maroc.

Papa


Apprends-tu maintenant avec Melle Arfeuille?

samedi 11 novembre 2017

Lettre du 12.11.1917

Porte Boujeloud, médina de Fes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Poste de Tissa (1), le 12 Novembre 1917

Ma Chérie, 

Le beau temps que nous avons eu jusqu’à Amlil (2) s’est gâté subitement le 10 au moment où nous allions camper à Trarka (3), soit à environ 25 km d’Amlil. C’est un camp abandonné de sorte que nous avons dû dresser nos guignoles sous les oliviers. Dans l’après-midi la pluie commençait à tomber, continuant toute la nuit et la matinée d’hier. Heureusement, nous avions trouvé suffisamment de paille, et campés dans un trou, à l’abri du vent, nous n’avons pas eu froid pendant la nuit, serrés comme nous l’étions l’un contre l’autre et couverts de notre capote et du couvre-pied. Mais les 25 km de Trarka à Tissa étaient pénibles sous la pluie tombant en rafales et sur les routes détrempées et boueuses. Un détachement de Zouaves qui marchait avec nous et qui se composait d’hommes mal entraînés arrivait dans un état lamentable, et plusieurs heures après nous, qui formions l’avant-garde. Mais nous étions, nous aussi, trempés jusqu’aux os ; un coup de soleil faisait heureusement sécher nos capotes dans l’après-midi, car comme on voulait nous loger dans une baraque sale et puante avec un tas d’indigènes qui ne faisaient que se gratter, nous avons préféré camper sous notre tente dehors, abondamment pourvus de paille. Cette marche dans la boue m’a causé du reste une douleur assez vive au genou qui n’est pas encore passée aujourd’hui, où nous sommes au repos. Le soleil est donc revenu, et j’espère qu’il nous accompagnera au moins jusqu’à Fez, 2 jours de marche, où nous devons arriver après-demain mercredi. J’étais tout à l’heure à l’Oued (4), prendre un bain et laver mes effets. Nous avons fait ensuite 25 oeufs (pour 30 sous) sur le plat pour 4 poilus, car le manger est exécrable ici au 128° Territorial (5). A midi on a manifesté à la cuisine où, comme légume, nous avions à peine 1 pomme de terre par homme. Nous en avons emporté quelques kilos et en ferons des frites ce soir.
Mais enfin j’ai repris mon équilibre et suis, malgré les petits inconvénients signalés dans un état d’esprit comme j’aurais voulu l’être lors de mon départ de Bordeaux. Je suis infiniment content des beaux jours passés avec toi et j’ai le ferme espoir que nos affaires s’arrangeront de façon à ce que tu sois à l’abri jusqu’à mon retour. Car c’est là toute ma raison d’être : te retrouver avec les enfants comme je vous ai quittés maintenant et vivre tranquillement sans trop d’ambitions ... Ai-je besoin  de dire que presque chaque nuit, en me réveillant sur ma paille, mes idées ne sont point au Maroc et que je ferme alors désespérément les yeux pour évoquer l’illusion des heures de Caudéran ? Cette nuit, lorsque je frottais une allumette pour regarder l’heure, il était juste 3 h. Oh, si je me suis mordu les lèvres !!!
Dis-moi donc si les enfants parlent beaucoup de moi et en quels termes. Si tu savais combien ce manque de nouvelles pèse sur moi, tu n’aurais certes pas manqué de m’écrire à Taza ...
Depuis le 5 je n’ai plus vu de journaux ; si tu as quelque chose d’intéressant sur le J.P. (6) tu m’enverras le numéro, n’est-ce pas ? Et, si possible aussi le “Canard Enchaîné” (7) qui paraît une fois par semaine - le mercredi. Je sais tout juste que le Comte Hertling (8) a été nommé chancelier et que les Anglais semblent y voir le premier pas vers la démocratisation (9) de l’Allemagne. Il est certainement extraordinaire qu’un Bavarois (10) - et encore un modéré - soit chancelier en Allemagne et, par cela même, Président du Conseil en Prusse.
Le pays commence à changer un peu d’aspect dans ces parages. Les villages arabes sont plus près les uns des autres et toutes les cagnas (11) blanchies à la chaux. La terre est plus cultivée et plus grasse, les arbres plus nombreux. Demain et après-demain nous descendrons dans la plaine et serons à Fez et Meknès au coeur du Maroc. Ici même il y a une tranquillité complète ; on ne dirait point que le Pays est en guerre (12)! Le poste, très mal construit, est du reste appelé à disparaître car le chemin de fer Taza-Fez ne passera pas par ici mais par Bab Norzouka-Touahar-Coudrat-Matmata (13). De loin, nous avons pu voir 1/2 douzaine de blockhaus construits après notre départ de Touahar pour protéger la voie ferrée.
Quand, bon Dieu, vais-je trouver tes premières bonnes nouvelles ? 
Je t’embrasse sur les yeux, les oreilles et la bouche qui sait dire des mots si doux quand je suis plus près de toi que maintenant.

Paul

Une bise aux enfants, le bonjour pour Hélène. 



Notes (François Beautier)
1) - « Poste de Tissa » : poste militaire contrôlant l’oued Lebene (ou Leben), sur le versant du Rif au nord de la ligne Taza-Fès, à environ 25 km au nord du cours de l’oued Innaouen et à une soixantaine de km à l’ouest de Taza.
2) - « Amlil » : poste militaire habituellement tenu par le 2e Régiment étranger, et halte ferroviaire, à un peu plus de 30 km à l’ouest de Taza. Paul y a stationné plusieurs fois en 1915,1916 et 1917. 
3) - « Trarka » : ce poste situé à l’aval de celui d’Amlil, à 25 km au sud de celui de Tissa, était déjà abandonné à cette époque. Il a depuis lors disparu sous les eaux de l’actuel lac de barrage Idriss 1er.
4) - « à l’oued » : le Lebene (ou Leben).
5) - « 128° territorial » : 128e Régiment territorial, composé comme son nom l’indique de « Gardes territoriaux », c’est-à-dire de soldats âgés et, de ce fait, affectés à des missions de surveillance et non plus de combat. À cette époque, Paul, né le 3 avril 1882, a 35 ans révolus depuis plus de 6 mois : selon la loi du 7 août 1913 concernant l’affectation des recrues de 34 à 49 ans, il devrait être versé dans un régiment territorial. Mais le manque d’effectifs dont souffrent les rangs de l’armée française affectée au Protectorat du Maroc conduit son chef, le général Lyautey, à ne pas respecter les règles - concernant notamment les permissions et les transferts dans la Territoriale, mais aussi les missions « de surveillance » des Territoriaux - dont la stricte application conduirait à le priver de combattants.
6) - « le J.P. » : le Journal du Peuple, dont Paul apprécie beaucoup la lecture (voir sa première mention de ce journal dans sa lettre du 26 janvier 1917).
7) - « Canard enchaîné » : journal satirique très apprécié par Paul qui, par le simple fait d’en réclamer par courrier les derniers numéros à Marthe, et sans doute d’en faire l’éloge auprès de ses collègues, se classe dans la catégorie des contestataires pacifistes plus ou moins révolutionnaires et internationalistes. Il prend ainsi le risque, à vrai dire couru par beaucoup des Poilus de 1917, d’apparaître à ses supérieurs, et au juge de sa demande de naturalisation, comme un antifrançais...
8) - « le comte Hertling » : Georg von Hertling, chef des centristes catholiques proparlementaires, a été nommé chancelier, suite à la démission, sur ordre impérial, de Michaelis, trop ouvertement antipacifiste. 
9) - « démocratisation » : les Anglais, et plus généralement les Alliés, impatients de voir l’Allemagne demander la paix, imaginent imprudemment que ce nouveau chancelier aura les moyens de mener la politique que sa réputation de centriste parlementariste (de surcroît catholique, donc sensible aux appels à la paix du pape Benoît XV) les incite à espérer…
10) - « Bavarois » : la Bavière, alors réputée libérale et pacifiste au sein de l’Empire allemand, faisait figure d’exact contraire de la Prusse. Cependant Paul faisait erreur : le chancelier Hertling était un Hessois et non un Bavarois.
11) - « cagna » : inspiré d’un mot annamite (ou vietnamien) signifiant « abri servant d’habitation », ce mot diffusé par les troupes coloniales françaises désignait, chez les Poilus, les abris souterrains où vivaient les combattants lorsqu’ils étaient affectés aux tranchées.
12) - « en guerre » : si la région de Tissa, au nord de l’Innaouen et de l’axe Fès-Taza, est alors effectivement tranquille, des affrontements violents entre le Groupe Mobile de Taza et des rebelles nationalistes marocains se déroulent au même moment au sud de cette ligne, notamment à 3 km au sud-ouest de Taza, autour du mont Toumzit, et à 7 km au sud-sud-est dans le secteur de Bou Guerba. 
13) - « Bab Norzouka… Matmata » : Paul énumère les futures stations du chemin de fer à voie étroite qui longera la percée (ou cluse) de l’oued Innaouen qui constitue le couloir naturel de l’axe Fès-Taza. La station qu’il nomme « Bab Norzouka » est en fait celle de Bab Merzouka, un site que Paul a plusieurs fois fréquenté depuis février 1915.

14)  - « Touahar » : Paul a souvent effectué des missions dans ces sites que Lyautey faisait équiper de fortins défensifs pour protéger l’axe Fès-Taza. Le dernier passage de sa compagnie à Touahar mentionné par Paul remonte à la fin novembre 1916 (voir son courrier du 3 décembre 1916). La percée de l’Innaouen, couloir stratégique étroit donc maillon faible du « Cordon d’acier » que Lyautey voulait établir entre les deux Maroc (l’Occidental et l’Oriental), n’a jamais cessé d’être contrôlé et renforcé par les Français depuis le début 1915. 

lundi 6 novembre 2017

Lettre du 07.11.1917

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22 Caudéran
Rare image d'un BMC au Maroc dans les années 20 (Wikipédia)

Dépôt des Isolés
Taza-Girardot (1), le 7 Novbre 17

Ma Chérie,

Je viens de voir le citoyen Maufret dans sa Compagnie à Taza-Ville et lui ai remis le petit colis avec un bonjour de Mme Robert (2). Il en était très touché (du colis, bien entendu) et laissait tout joyeux sa brouette avec laquelle il était en train de faire corvée de quartier. Pendant un grand moment il m’a entretenu de tous les paysans et copains de Cubzac, Libourne, Caudéran et Bordeaux (3) dont je n’ai jamais entendu parler, me dispensant du reste de répondre car il ne me laissait pas le temps de placer un mot. J’ai seulement pu dire que je croyais bien que le cochon de charcutier de la Route de St Médard (4) était appelé (5) aussi - pourvu seulement qu’il y ait un charcutier ! Une fois ces vieux souvenirs remués, nous avons causé politique, guerre et économie nationale. Ce pauvre homme de 40 ans avait une gentille petite embuscade (6) comme ordonnance (7) d’un officier d’administration, mais comme il a dû faire quelques colonnes il a vivement donné sa démission, et cherche maintenant à se débiner (8) du Maroc. Mais on lui a refusé une permission agricole (9), et comme sa permission de détente ne viendra qu’en Mars prochain il a écrit à son député ...
Il fait un temps superbe ici, et, ainsi que je te le disais sur ma carte d’hier, je vais partir demain avec le convoi sur Fez où nous devons arriver aujourd’hui en huit. De là en chemin de fer à Meknès et puis en 3 étapes ou 4 à Aïn Leuh, toujours en attendant les convois, de sorte que je ne serai pas rendu avant le 20 ou 25 au plus tôt. J’ai rencontré ici 1/2 douzaine de camarades avec lesquels je ferai route.
Ce qui me chagrine beaucoup, c’est de ne pas avoir trouvé une lettre ici ; je ne vais donc en avoir que vers la fin du mois à Aïn Leuh ce qui n’est réellement pas gentil de ta part. J’avais même l’intention de ne plus t’écrire avant d’avoir de tes nouvelles, mais comme je ne tiens pas à avoir des reproches, je me soumets plus vite qu’un bicot ... (10)
D’Oudjda à El Aouen (11) j’étais sur la plate-forme d’un wagon à marchandises avec deux jeunes mauresques qui se rendaient dans un établissement hygiénique de ce poste désigné communément par les initiales B.M.C. (12) Société charmante par excellence et situation agréable pour un poilu de se serrer, tout entouré de foulards et shawls  en soie, jupes en liberty  (13), bracelets aux jambes et aux bras - situation d’autant plus agréable qu’il faisait passablement froid. Dans les dépôts des isolés d’Oudjda et Taourirt (14)  il y a un méli-mélo indescriptible et on peut dire que là on ne les aura pas mais on les a déjà les totos (15) ! Je m’étais débrouillé à Oudjda pour coucher à l’infirmerie où j’ai fait la connaissance de 2 soldats du Génie évadés d’Allemagne, du camp de Friedrichsfeld (16). Ils y avaient été très bien traités et vantaient même beaucoup l’organisation et la méthode. Seulement la nourriture ...!!! Ici à Taza le dépôt, tout neuf, est très propre, bien organisé et on y mange très bien. Je pense avoir au moins 1 jour de repos à Fez et autant à Meknès pour visiter un peu ces villes, très intéressantes paraît-il.
Comment vas-tu et comment vont les enfants ? Alice n’a-t-elle pas encore délaissé son Kiki (17)? Georges travaille-t-il ? Et Suzi (18) se plaît-elle toujours à l’école ? 
Et nos affaires ?
Non vraiment je ne comprends point ton silence. Tu semblais toi-même si contente que nous nous soyons retrouvés si étroitement, et maintenant tu sembles t’amuser à m’irriter ...
Je t’embrasse néanmoins du fond du coeur ainsi que les enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Taza-Girardot » : désignation du camp militaire Girardot, à Taza, où se situe le Dépôt des Isolés. 
2) - « Mme Robert » : Paul s’est manifestement chargé de remettre à un soldat encaserné à Taza un colis et les salutations d’une dame habitant Caudéran ou une autre commune de l'agglomération de Bordeaux. 
3) - « Cubzac, Libourne, Caudéran, Bordeaux » : localités appartenant à l’agglomération bordelaise.
4) - « Saint-Médard » : vraisemblablement Saint-Médard-en-Jalles, petite ville située à la périphérie nord-ouest de l’agglomération de Bordeaux.
5) - « était appelé » : était mobilisé dans l’Armée.
6) - « une embuscade » : un poste tranquille (pour embusqué), une « planque ». 
7) - « ordonnance » : secrétaire particulier attaché à un officier supérieur.
8) - « se débiner » : s’éloigner, quitter… Paul emploie dans tout ce paragraphe la langue des Poilus, particulièrement méprisante pour les « embusqués ». Il se fond donc ici dans cette génération particulière de Français, les Poilus, et plus précisément dans celle des Poilus de 1917.
9) - « permission agricole » : comme son nom l’indique, ce type de permission est motivé par la nécessité pour le pays de faire face à ses obligations alimentaires donc agricoles. Ces permissions pouvaient se rajouter aux permissions de détente (instituées fin 1916) déjà prises puisqu’elles obéissaient moins au calendrier civil qu’aux variations climatiques.
10) - « je me soumets plus vite qu’un bicot » : l’absence de majuscule à « bicot » (Arabe) n’est pas le moindre défaut de cette déclaration inhabituelle chez Paul… Mais peut-être veut-il précisément parler comme les seuls Français auxquels il s'identifie alors, c'est-à-dire les Poilus (et particulièrement ceux de 1917) ? 
11) - « El Aouen » : en fait El Aïoun, petite ville et seconde station du chemin de fer à voie étroite à l’ouest d’Oujda.
12) - « B.M.C. » : « bordel militaire de campagne », appellation officielle.
13) - « shawl », "liberty" : mots anglais. Shawl est traduit par châle en français, et le liberty est un tissu de coton anglais,  imprimé de motifs de fleurs ou de dessins type cachemire. Ces précisions nous rappellent que Paul a travaillé dans le textile au début de sa carrière.
14) - « Taourirt » : petite ville à mi-chemin entre Oujda et Taza, et seconde station ferroviaire à l’ouest d’El Aïoun. 
15) - « les totos » : décidément soucieux de parler l’argot des armées, Paul évoque ici les poux, parmi lesquels les poux de pubis, dits « morpions ».
16) - « Friedrichsfeld » : l’un des grands camps allemands de prisonniers pendant la Grande Guerre, situé en Rhénanie du Nord, dans le coude du Rhin à l’aval de Cologne et de Duisbourg. À la fin de la guerre il retenait dans des conditions misérables (avec des cas attestés de torture) près de 80 000 prisonniers militaires et déportés civils, notamment français, russes et belges. 
17) - « son kiki » : chiffon ou peluche.
18) - « Suzi » : Suzanne, fille aînée des Gusdorf.

vendredi 3 novembre 2017

Lettre du 04.11.1917

Sur la route d'Aïn Leuh, 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Oudjda, le 4 Novembre 1917

Ma Chérie,

Me voilà de nouveau à Oudjda : dès mon arrivée hier soir je t’ai envoyé une carte (1) pour t’annoncer mon retour au Maroc et je pense que d’une façon générale tu ne te plaindras plus de ma correspondance. Je t’ai écrit au moins 3 fois (2) de Port-Vendres, 2 lettres et une carte d’Oran (3). Et, hélas, pas encore un mot de toi, et pourtant Dieu sait si je l’attends ! Je compte trouver une lettre à Taza où j’arriverai le 6 au soir.
Dès vendredi soir je suis allé à Bel Abbès (4), mais comme je le craignais, ma valise a disparu, sans laisser une trace. Je suis allé réclamer partout, j’ai fouillé tous les magasins : il y a eu tant de magasiniers et de sous-officiers comptables depuis 3 ans qu’une responsabilité ne peut être établie ... Ce qui me fait mal au coeur, c’est la perte de la montre en argent que mon père m’avait offerte en 1896, qu’il avait déjà portée lui-même et dans laquelle son nom était gravé ... La montre même ne valait plus grand chose et n’a jamais valu mon joli chronomètre “Lip” (5), mais c’était un des rares souvenirs de mon père ...
Tu ne te figures pas avec quels sentiments je revois ce bled marocain (6), quelles idées traversaient mon pauvre cerveau en passant sur le Parcours de Bel Abbès à Oujda, où les agglomérations deviennent de plus en plus rares, le paysage de plus en plus aride et sauvage. Ici au D.I.O. (7) j’ai retrouvé plusieurs camarades de ma Compagnie (8) partis avec moi mais revenus plus tôt. J’y ai trouvé aussi un homme de mon bataillon venu comme témoin au Conseil de Guerre (9) et qui m’a dit que la 24° Compagnie est maintenant à Aïn Leuh (10) (je ne connais pas l’orthographe exacte) et qu’on y est assez bien. C’est à 3 journées de marche de Meknès ; il paraît même qu’une des 4 compagnies du Bataillon est toujours pour un mois à Meknès. 
As-tu été chez Wooloughan (11) et au bureau ? Est-ce que l’agent de change a payé le cp. du M (12) ? Et Knudsen (13) a-t-il trouvé la serviette “Documents” et les factures dans le meuble américain ? As-tu des nouvelles de Me Palvadeau et de Penhoat ? De Me Lanos (14)?
Penses-tu encore un peu à moi ? Quant à moi, j’ai toutes mes idées à Caudéran. Je suis si heureux du temps passé auprès de toi, si malheureux de notre séparation et si fier d’avoir une petite femme si intelligente et courageuse que je ne suis toujours pas capable de concentrer mes idées sur un objet ou une conversation quelconque. Et, chose bizarre, j’ai une peur intime que de ton côté l’affection ne soit bien moindre, que tu ne t’éloignes de moi et que je ne finisse par te perdre complètement. C’est peut-être parce que je suis sans tes bonnes nouvelles depuis plus de 8 jours ou bien ... parce que je t’ai donné l’autorisation que tu sais ... (15) Pourtant je l’ai donnée dans un état d’esprit absolument calme et raisonné et je ne veux point la retirer. Mais, en secret, j’ai l’espoir que tu n’en useras pas ... C’est bête et je me conduis comme un gosse, mais tu me comprendras certainement ...
Comment vont nos enfants ? Georges et Alice ne toussent-ils plus ? Est-ce que Georges prend des leçons chez Melle Gabrielle (16)? Et la famille Lemaître (17) va-t-elle rester ? 
J’attends ta lettre à Taza comme un évangile (18), et te prie d’embrasser les gosses.
Reçois toi-même mes meilleures caresses et surtout écris-moi bientôt et souvent.

Ton Paul

Le bonjour à Hélène.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « une carte » : sans doute expédiée d’Oran, cette carte manque.
2) - « 3 fois » : l’un de ces courriers manque.
3) - « deux lettres et une carte d’Oran » : ces lettres manquent.
4) - « Bel Abbès » : Sidi Bel Abbès, siège de la Légion en Algérie.
5) - « « Lip » » : les guillemets encadrant ce nom d’entreprise horlogère alors renommée depuis plus d’un siècle, signalent que Paul sait manifestement qu’il s’agit de la contraction du nom de son créateur, Emmanuel Lipmann.
6) - « ce bled marocain » : la campagne marocaine.
7) - « D.I.O. » : Dépôt des Isolés d’Oujda (gîte militaire pour les soldats voyageant seuls en transitant par cette ville de garnison). 
8) - « ma Compagnie » : Paul appartient, depuis son affectation dans la Légion au Maroc en janvier 1915, à la 24e Compagnie du 6e Bataillon du 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger. 
9) - « Conseil de Guerre » : tribunal militaire réuni pour juger notamment des cas de désertion, de mutinerie, voire de trahison par passage à l’ennemi. En 1917, les Conseils de Guerre eurent à prononcer des « condamnations pour l’exemple » appliquées à des individus jugés par eux représentatifs de groupes supposés collectivement fautifs.
10) - « Aïn Leuh » : Paul, pour une fois, écrit du premier coup correctement un nom propre nouveau. Le poste d’Aïn Leuh, établi en altitude sur le versant nord du Moyen Atlas, se situe à 70 km au sud de Meknès à vol d’oiseau (et à 95 km par la route).
11) - « Wooloughan » : ami et collègue américain de Paul à Bordeaux. 
12) - « le cp. du M. » : le coupon de l’emprunt obligataire du Mexique.
13) - « Knudsen » : nommée pour la première fois ici, cette personne est vraisemblablement employée au bureau de Bordeaux de la société Leconte. En effet, c’est elle qui doit y fouiller pour Marthe le meuble de style américain où Paul rangeait ses papiers (voir la lettre du 20 octobre 1917). 
14) - « Me Palvadeau, Penhoat, Me Lanos » ces deux avocats et cet associé de Leconte interviennent dans les affaires judiciaires en cours de Paul.
15) - « l’autorisation que tu sais » : allusion au problème conjugal dernièrement réévoqué par Paul dans sa lettre du 1er novembre 1917 (voir la note « bonne volonté incontestable »).
16) - « Melle Gabrielle » : première mention de cette enseignante ou répétitrice privée. Marthe hésitait à envoyer ses enfants à l'école, craignant qu'ils ne soient stigmatisés en tant qu'Allemands.
17) - « famille Lemaître » : pour la première fois désignée par Paul au retour de sa permission (voir sa lettre du 28 octobre 1917), cette famille sous-loue une partie de la maison des Gusdorf. Entreprises par Marthe pour contribuer aux finances du ménage, ces sous-locations absorberont une bonne partie de son énergie.

18) - « comme un évangile » : Paul sacralise le courrier (qu’il attend) de Marthe.

mardi 31 octobre 2017

Lettre du 01.11.1917

Le S/S Marsa

Cette lettre est la suite de celle de la veille et se trouvait dans la même enveloppe.


Jeudi, le 1° Novembre 1917

Nous sommes au large de Valence, le cap sur Carthagène (1), vers le Sud. On s’en aperçoit du reste, car la température a changé complètement ; le soleil s’est levé tout rouge vers 6 1/2 h et me chauffe agréablement. Je suis assis sur un radeau - dans lequel j’ai eu moins froid cette nuit - et je regarde la côte espagnole toute baignée de lumière. Des cargos, surtout anglais et tout armés, sortent du port ; quelques-uns sont drôlement peints, gris et noir (2), et au large d’innombrables voiliers qui font la pêche. Un train va au loin vers Barcelone par Tarragone (3), des maisons toutes blanches se dessinent dans des bouquets d’arbres. Ordre formel de ne pas quitter notre ceinture de sauvetage (dite “de sauvage”) ; si le corset vous rend les mouvements aussi difficiles, je comprends facilement que tu en sortes les baleines (4). Il y a aussi sur le navire une quarantaine d’hommes surveillés par les gendarmes parce que, n’ayant pas obtenu leurs 9 jours de prolongation, ils les ont pris d’office (5). Cette nuit à 11 1/2 h, lorsqu’une forte discussion entre ces détenus me réveillait pour une heure, je réfléchissais que si tu m’avais dit le 27 au matin (6) ou le 26 de rester, je serais resté sans autre réflexion et sans me préoccuper des suites... Seulement, tu étais encore bien plus anxieuse que moi de me savoir rendu à temps, et même à la gare, où nous avions encore une bonne demi-heure avant le départ du train, tu n’as pas voulu essayer seulement de me retenir un moment. Il est vrai que tout cela m’est venu cette nuit et non point sur le coup, et que ce n’est peut-être pas juste de te le reprocher ainsi ...
Je suis pourtant bien plus calme qu’hier ; le bon soleil et la qualité de tes provisions de bord (que je n’ai touchées qu’hier et sans lesquelles je crèverais facilement de faim) y sont sans doute pour quelque chose. Et je ne retire point la permission ou plutôt le consentement que j’ai donné de te chercher par ailleurs la satisfaction dernière que je n’ai pu te donner jusqu’ici, malgré toute ma bonne volonté incontestable (7). Mais je te prierai de me le faire savoir une fois l’histoire finie et je te jure de ne pas en faire état ...
As-tu eu des nouvelles de Me Lanos ou de Palvadeau (8)? Je pense fermement que cette affaire, ou plutôt les deux, seront réglées ce mois-ci et même dans sa première quinzaine. Cela me sortirait quand même un gros poids de te savoir tranquille sous ce rapport et à peu près à l’abri. Si Me Lanos paie avant l’autre, tu attendras tout de même le règlement de l’affaire Leconte avant de payer Mme Robin (9), mais tu adresseras Frs. 200 à Me Palvadeau et tu verseras 35 Frs. pour les bijoux (10)
Que fais-tu en ce moment ? (8 h du matin). Tu es probablement à table avec les enfants. A quoi penses-tu ? M’as-tu déjà écrit à Oran ou à Taza ? Pour ta gouverne, si tout va bien je serai demain soir à Bel Abbès, samedi à Oudjda et mardi soir ou mercredi à Taza, au Dépôt des Isolés. Peut-être bien, si le beau temps persiste, que je n’aurai que peu d’arrêt à Taza et qu’on m’expédiera par camion-auto (11) jusqu’à Fez. Je suis le seul de mon Régiment de Marche sur le bateau, mais il y a plusieurs hommes de la Musique de Bel Abbès (12) et pas mal de légionnaires du 3° Etranger (13).

le 1° Novembre à midi

Nous venons de croiser le S/S Marsa (14) venant d’Alger avec des permissionnaires, que de mouchoirs en l’air ! A tribord les côtes d’Espagne se déroulent, changeant d’aspect à chaque instant. A l’instant nous passons à 80 à 100 m d’une île toute taillée en roches. Quelques misérables pins y poussent quand même comme des mendiants et un soleil de plomb plonge le tout dans une mer de lumière qui fait mal aux yeux. 
Voilà presque 3 ans que nous perdons, séparés l’un de l’autre et impuissants de sortir de cet engrenage. Nous étions-nous réellement perdus avant la guerre au point que tu me le disais ? Je n’en avais point le sentiment aussi net ; j’avais gardé au contraire un souvenir très doux des dernières semaines passées à Bayonne (15). D’une promenade solitaire que nous fîmes sur la route de Pau le soir de la Toussaint, vers mi-Novembre, et de la fin de notre promenade lorsque nous descendions sur les rives de l’Adour (16). Et de cette promenade-là j’avais conservé précisément l’impression très nette que notre amour n’était point mort et que, malgré les leçons que le temps nous a données, nous serions prêts tous les deux à recommencer l’expérience dans les mêmes conditions. Mais nos chemins, à partir de notre mariage, n’ont pas été parallèles. Avons-nous abouti enfin sur le même point - nous sommes-nous rendu compte que notre bonheur est dans nous, que nous nous complétons mutuellement et que - une fois cette tourmente terminée - nous devrons le tenir en nous tenant réciproquement l’un l’autre ? Je te jure que c’est là que se concentrent toutes mes idées et que les heures passées maintenant avec toi sont les plus douces de ma vie. Si comme je l’espère toujours je me tire de cette fournaise, nous serons plus heureux qu’autrefois ... malgré le point vide (17) de ta vie que je ne puis combler. Il est bizarre que ce détail me reste toujours présent à l’esprit ; s’il occupe une aussi grande place dans le tien, tu ne dois pas te sentir bien heureuse.
Les soldats ici à bord sont certainement bien plus mal que les plus pauvres émigrants (18). On couche où l’on trouve quelques centimètres carrés et, pour se couvrir, on a une pauvre petite couverture toute usée. Comme nourriture, mieux vaut ne pas en parler du tout, car il est inimaginable qu’un homme puisse vivre avec ça. S’il n’y avait pas les 2 quarts de pinard, tout le monde se révolterait.

à 18 h

Nous approchons de Carthagène (19), d’où nous devrons piquer droit sur Oran. Les ombres qui se prolongeaient déjà démesurément couvrent peu à peu tout, car le soleil disparaît. Je ne cesse point de penser à toi, me disant que je vais compter les jours et les heures jusqu’à mon retour près de toi. Il m’est matériellement impossible de fixer mes idées quelque part ; je crois toujours sentir la douceur de ton corps, ton souffle qui se confond avec le mien et entendre ta bonne voix me disant quelques mots venant du fond de ton âme ... Serais-je réellement ensorcelé ? Je commence à le croire ...
A toi plus que jamais

                     ton Paul

Je n’ai pas écrit à Alice, vu que son anniversaire a été fêté déjà le 26 (20).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « Valence, Carthagène » : grands ports de la côte méditerranéenne espagnole au sud du delta de l’Èbre. 
2) - « gris et noirs » : camouflés et armés, ces cargos - que Paul dit surtout anglais - s’approvisionnent en Espagne, pays neutre, en produits agricoles et miniers.
3) - « Barcelone et Tarragone » : les deux grands ports espagnols au nord du delta de l’Èbre.
4) - « baleines » : allusion aux arceaux (originellement faits à partir de fanons de baleines) des corsets de femmes.
5) - « ils les ont pris d’office » : ayant prolongé sans autorisation leur permission de 9 jours pour la rendre conforme au nouveau régime mis en œuvre à compter du 1er octobre 1917, ces soldats étaient passibles du Conseil de Guerre en tant que mutins ou déserteurs. Sauf exceptions, il semble que les autorités militaires aient préféré, face à l’adversité ambiante, ne pas donner suite. 
6) - « le 27 au matin » : date du départ de Paul de Caudéran.
7) - « bonne volonté incontestable » : Paul parle à mots couverts d’un problème conjugal déjà évoqué et auquel il propose de nouveau une solution remarquablement libérale : la libération sexuelle de sa femme, qu'il autorise à chercher hors mariage la satisfaction qu'il ne peut lui donner. 
8) - « Lanos, Palvadeau » : les avocats de Paul, dont il attend les règlements des deux affaires en cours, celle de la levée totale ou partielle du séquestre (Me Lanos), et celle de la participation aux bénéfices ou à la liquidation de la société Leconte (Me Palvadeau). 
9) - « Mme Robin » : la logeuse des Gusdorf, qui réclame le paiement des arriérés de loyers.
10) - « 35 Frs. pour les bijoux » : Marthe a vraisemblablement gagé ses bijoux en garantie d’un prêt (dont l’intérêt mensuel serait de 35 fr) pour faire face à ses dépenses en attendant le règlement des affaires en cours. 
11) - « camion-auto » : l’usage était plutôt de dénommer « auto-camion » les camions automobiles.
12) - « la musique de Bel-Abbès » : la fanfare militaire (ou clique), du siège de la Légion à Sidi Bel Abbès.
13) - « 3e Étranger » : 3e Régiment étranger d’infanterie de la Légion. Paul appartient au 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger.
14) - « S/S Marsa » : ce paquebot à vapeur (on disait alors « steamer ship ») appartenait à la Compagnie de navigation mixte depuis 1900 et était affecté à la ligne Alger-Port Vendres (il effectuait habituellement cette traversée en 22 heures).
15) - « Bayonne » : allusion nostalgique aux avant-derniers moments d'intimité du couple, en novembre 1914, alors que Paul, en cours d’instruction militaire à Bayonne, attendait son transfert au dépôt de la Légion à Lyon et que Marthe et les enfants, revenant d’Espagne, l’avaient rejoint en stationnant dans la ville pendant quelques jours. 
16) - « l’Adour » : le fleuve côtier qui relie Bayonne à l’océan.
17) - « le point vide » : nouvelle évocation pudique du problème conjugal évoqué plus haut dans cette lettre (voir la note « bonne volonté incontestable »).
18) - « émigrants » : allusion, par analogie de mode de transport, à la misère de la plupart des migrants européens vers le Nouveau Monde. 
19) - « Carthagène » : ce port espagnol juste au nord de celui d’Oran (Algérie) s’en trouve aussi au plus près, à moins de 250 km.

20) - « déjà le 26 » : l’anniversaire d’Alice se situant le 30 octobre, Paul l’a fêté la veille de quitter sa famille, le 26 octobre. Cette rationalité, ici exclusive de toute sentimentalité, traduit-elle un trait de caractère permanent ou la douleur de Paul d'être à nouveau éloigné de sa famille ?