dimanche 25 septembre 2016

Carte postale du 26.09.1916



Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 26 Septbre 1916

Ma Chérie,

Dès réception de ta lettre sans date (timbre du 13) avec les lignes de Penhoat, j’ai envoyé un mot à ce dernier pour qu’il somme L. simplement de lui fournir les comptes arrêtés soit le 1° Janvier 16  soit le 1° Octobre. Après vérification des comptes ou en cas de refus de L. on peut toujours envoyer la 2° sommation, comme prévu. C’est là un moyen ferme et qui nous permettrait en même temps de voir où nous en sommes. Je pense que tu ne te plaindras pas de ma correspondance cette fois-ci, mais je suis aussi à bout de cartes maintenant.
Bien à toi.

Paul


mercredi 21 septembre 2016

Lettre du 22.09.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Touahar, le 22/9 16

Ma Chérie,

Voici une journée presque de repos pour moi : Je suis à la corvée d’eau aujourd’hui, c.à.d. j’ai à remplir à la source les sacs d’eau qu’un mulet emporte ensuite au camp. Cela me fait à peu près 1 à 1 1/2 heures de travail réel dans la journée et me permet de me laver comme il faut et de laver en outre mes effets. Je suis assis ici en plein bled, écrivant sur mon bidon qui se trouve sur mes genoux. Il fait, comme toujours depuis que nous sommes ici, un temps superbe et même le sirocco s’est calmé. Les bicots soumis (1) passent par ici pour vendre leur marchandise au souk (marché) à côté du nouveau camp. Je viens de faire emplette de 13 superbes oeufs pour 20 sous et d’un panier de raisin contenant de 2 1/2 à 3 kgs de raisin pour 10 sous. En échange d’une cigarette, un vieux Tsoul m’a donné une poignée de figues fraîches “mler, mler” (belles) (2) qui sont délicieuses, rafraîchies dans l’eau. Les raisins sont très bon marché parce que les Beni Kra Kra (3) (tribu soumise en janvier dernier) en plantent beaucoup. Nous y étions encore en Juillet, mais heureusement pour les Kra Kra (et pour nous) les raisins n’étaient pas mûrs à cette époque là. Les montagnes bleues et violettes en face plantées par ci par là d’oliviers  et parsemées de petits villages semblent si paisibles, les cigognes se promènent si près de moi et les figues et raisins sont si bons qu’on pourrait se croire dans un coin heureux si le canon du camp, celui de Bab Mersouka et celui de Koudiac (4) ne tonnaient pas à chaque instant. On voit alors un petit nuage blanc à l’endroit où l’obus éclate et, à l’aide de jumelles, souvent des hommes et des troupeaux fuyant vers le lointain. Des douzaines de cagnas ont été détruites et le grand village des Benim Garas complètement mis en ruine. 
Comme nous devons complètement terminer le poste pour que les hommes restant soient de suite bien logés, nous (les 6 Compagnies) (5) avons à faire jusqu’au 5 ou 10 Octobre au moins. Enfin, en attendant, nous ne faisons toujours pas de colonne ...
D’après ta lettre du 10 courant je comprends que la famille Penhoat est partie le 11. Tu vois une fois de plus que les espoirs que tu avais fondés sur cette visite se sont plutôt changés en ennuis. Je le regrette d’autant plus que j’avais, moi aussi, escompté une influence heureuse de cette visite sur ton pessimisme et ton délaissement.
Si tu vas au bureau, tu pourras y prendre, en dehors de mes lettres et copies de lettres personnelles, l’éléphant en ébène qui se trouve sur la bibliothèque ainsi que l’Histoire Naturelle (en allemand) qui est dedans. Je ne vois cependant pas beaucoup l’utilité, car si L. a fait ouvrir ce secrétaire il en connaît déjà le contenu et ce sera assez tôt que je le reprenne après mon retour.
Quant à ta pension (6), je te disais déjà sur ma dernière carte que c’est au séq. de porter soin à ce qu’elle te parvienne, faute de quoi tu serais à la charge de l’Etat et tu aurais même droit au paiement par la Mairie de 1 fr 25 par jour pour toi plus 50 cs pour chaque enfant contre production de mon certificat de présence au corps. Je connais nombre d’Allemands dont la femme et même la maîtresse touche cette allocation parce qu’eux sont à la Légion et cela depuis le début de la guerre, la famille n’ayant pas suffisamment de moyens d’existence. Je ne crois donc pas que Me Palvadeau (7) puisse refuser de s’occuper de cette affaire, car l’Etat devrait te payer alors pour depuis le début de la guerre près de 2000 Frs.
Penhoat étant Caporal Fourrier (8) et comme tel assimilé aux Sous-Offs vit naturellement bien plus cher que moi, sans toucher pour cela bien plus.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.

                                                         Paul

Un bonjour à Hélène.

Ne peux-tu t’habituer à faire le T majuscule comme ceci : T, on corrige toujours ton T (9) sur les lettres.




Notes (François Beautier)
1) - "bicots soumis" : il s'agit précisément de Marocains de la tribu des Tsoul, pacifiés de force en 1914 et en juillet 1916 (par la compagnie de Paul), qui depuis lors suivent les soldats français à la fois pour les approvisionner en aliments frais et pour razzier les villages rebelles dont l'armée prend le contrôle. Cependant l'essentiel de la tribu des Tsoul demeure dissidente (rebelle).
2) - "mler" : ce mot écrit phonétiquement conduit soit à l'idée de "dernières" (cueillies, donc les plus fraîches), soit à une allusion salace au sexe féminin (possible dans ces milieux exclusivement masculins).
3) - "Beni Kra Kra" : officiellement Beni Krakra, tribu berbère qui a conservé malgré l'islamisation des mœurs antérieurs, dont la viticulture (cependant de plus en plus résumée à la production de raisin de table). Cette tribu supposée pacifiée de force en janvier 1916 a de nouveau mobilisé contre elle la Légion en mai puis en juillet (Paul participa à ces trois colonnes contre eux). 
4) - "Koudiac" : en fait "Koudiat el Biad", poste de la Légion servant avec celui de Bab Merzouka à contrôler la vallée de l'oued Innaouen (passage obligé de la route et de la voie ferrée, et aussi du téléphone entre Fès et Taza). Pendant tout l'été et l'automne 1916 ces postes servirent de point de départ et d'appui à des expéditions de pacification forcée contre la rébellion des Rhiatas et de leurs alliés (tribus et clans Beni Krakra, Beni Ouaraïn, Beni M'Gara, Beni M'Tir...) soutenue par l'Allemagne.
5) - "les 6 compagnies" : par manque d'effectifs, les groupes mobiles (ou "colonnes") sont composés d'éléments prélevés sur des régiments différents. D'après ce qu'écrit Paul, les constructeurs du campement militaire de Touahar étaient ainsi issus de 6 compagnies différentes. Cependant c'est bien la Légion de Taza qui menait les opérations (de même pour la construction de la voie ferrée).
6) - "ta pension" : Marthe doit recevoir de Nantes (voir la carte postale du 20/9/1916) la part des bénéfices de la société L. Leconte & Cie qui revient à Paul. Sinon, Marthe et ses enfants seraient considérés comme ne disposant pas de ressources suffisantes et toucheraient, comme toutes les familles dans ce cas de soldats au front, une allocation dont Paul précise plus loin le montant.
7) - "Me Palvadeau" : l'un des avocats de Paul.
8) - "Caporal Fourrier" : par ces majuscules grandiloquentes Paul se moque du grade très modeste (caporal) et de la fonction peu glorieuse (fourrier, c'est-à-dire magasinier d'intendance, originellement distributeur de fourrage) de son ami Penhoat, cependant mieux loti que lui du simple fait de son grade. 
9) -"ton T" : Marthe calligraphie vraisemblablement le T de Taza (ou de Touahar) en majuscule gothique allemande (ce qui le fait ressembler à un C en cursive romaine) , au grand agacement de Paul qui souhaiterait sans doute passer inaperçu pour accroître ses chances d'obtenir sa naturalisation.

lundi 19 septembre 2016

Carte postale du 20.09.1916




Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 20/9 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 10 courant et suis réellement soulagé d’apprendre que la petite est complètement rétablie. Ici nous sommes même vaccinés avec un vaccin “paratyphoïdique” (1). Mais ne te fais donc pas de mauvais sang au sujet de l’envoi de Nantes (2). S’il ne le fait pas, tu écriras de suite à Me Palvadeau et Bonamy (3). Nous ne rentrerons pas à Taza avant le commencement du mois prochain.
1000 tendresses pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "vaccin paratyphoïde" : ce vaccin, inventé en 1896 en Angleterre et développé en France à partir de 1909 avait été rendu obligatoire par la loi du 28 mars 1914. Paul parle dans plusieurs lettres des nombreux rappels de ce vaccin que reçoivent les légionnaires. Sur la vaccination dans l'armée française pendant la guerre, voir http://www.cairn.info/revue-corps-dilecta-2008-2-page-41.htm
2) - "l'envoi de Nantes" : vraisemblablement un envoi d'argent non encore reçu par Marthe, adressé par L. Leconte au titre de la part des bénéfices de Paul dans la société L. Leconte & Cie.
3) - "Me Palvadeau et Bonamy" : les avocats de Paul dans ses demandes de levée du séquestre et de versement de ses parts de bénéfices.

vendredi 16 septembre 2016

Lettre du 17.09.1916

Portrait de Mme de Thèbes



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar, le 17-9-16

Ma Chérie,

J’ai ta lettre du 7 courant, et comme, par un hasard miraculeux, nous sommes de repos aujourd’hui, dimanche, je vais pouvoir te répondre sans trop de retard. Ce qui importerait en effet beaucoup en ce moment, ce serait de connaître aussi exactement que possible l’état de nos finances dans la maison L. L. (1) et Cie, tout en sachant combien L. a porté sur le fameux compte d’assurance pour loyers et patentes à payer après la guerre, notamment à Anvers et Gand (2). Je viens donc d’écrire dans ce sens à Mr. Penhoat qui venait de m’écrire précisément à ce sujet. Je lui ai recommandé de remettre son affaire à Me Bonamy qui, étant ainsi l’avoué de nous deux, sera un tout petit peu plus empressé de nous tenir au courant, bien que je n’escompte pas la levée du séq. avant la fin de la guerre. 
Pour ce qui est de l’avenir, je n’ai point d’idée bien arrêtée. Nous demandons la dissolution seulement pour le cas où il y aurait perte de 1/4 du capital, comme je l’ai dit dans la lettre. Je ne crois toujours pas que L. en voyant que j’obtiendrai la naturalisation consente à se séparer de nous, de crainte que nous lui fassions la concurrence.
Qu’est-ce que Mme Penhoat a donc de si intéressant à faire avec Mme Malaret ; et M. (3) n’a-t-il rien raconté de l’état actuel des affaires du bureau de Bordeaux ? Ou de celles de Mr. Siret ?
D’après le dernier cri de guerre (4), nous resterions ici jusqu’en Octobre ce qui aurait au moins ceci de bon que nous ne marcherions pas en colonne. Mais la tiraillerie ne s’arrête pas non plus et il y a eu déjà plusieurs affaires assez sérieuses ici. Et le cimetière de Touahar s’agrandit ... Les bicots (5) s’ingénient à détruire les lavabos, abreuvoirs et sources aménagés par nous à quelques centaines de mètres du camp dans un ravin et le matin en descendant, nos hommes ont eu à recommencer le travail de la veille. Maintenant le Commandant fait tous les soirs braquer deux mitrailleuses sur ce ravin et à chaque instant de la nuit cela crache - ce qui n’est pas précisément fait pour laisser dormir les poilus. Enfin, on s’y habitue avec le temps et les bicots s’abstiennent de nous embêter là-bas.
Sur le front cela a l’air de marcher et je reste toujours persuadé qu’on en finira cette année. Te rappelles-tu la petite histoire qu’on racontait déjà lorsque nous étions à l’école ? Lors de la révolution de 1848 Guillaume I, régnant alors à la place de Frédéric-Guillaume IV comme prince régent, devait se réfugier en Angleterre où il vivait à Londres sous le nom de Muller en 1848/49 (6). Il y consultait une bonne femme, genre Mme de Thèbes (7), sur son avenir. Celle-ci lui prédisait qu’il serait empereur en alignant les chiffres de l’année comme suit :
            1849                            1871
                   1                                   1
                   8                                  8
                   4                                  7
                   9                                  1
Empereur en 1871     Mort en 1888
Elle ajoutait que comme il y avait 3 fois le chiffre 8 dans le 1888, il y aurait 3 empereurs de la dynastie des Hohenzollern et se servant de nouveau de ce chiffre 3 et de 1888, elle prédisait la fin de la dynastie de la façon suivante : 1888
           1
   8
   8
   8
     1916
Il ne peut donc pas faire le moindre doute que la maison Hohenzollern finira en 1916 (8)
Qu’il en soit ainsi !
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - "L.L" : Lucien Leconte, dont Paul est l'un des deux associés. 
2) - "Anvers et Gand" : ports où la maison Leconte possède des bureaux, des succursales ou des parts de sociétés de courtage maritime.
3) - M., Malaret : ancien employé de Paul au bureau de Bordeaux, de même que Mr. Siret, qui est aussi le neveu d'Hélène, l'employée de Marthe.
4) - "cri de guerre" : la rumeur circulant dans le régiment.
5) - "les bicots" : il s'agit précisément de rebelles de la tribu des Rhiatas. La redoute de Touahar où stationne le groupe de Paul domine le col et le village indigène de Touahar, ainsi que l'oued Innaouen qui coule beaucoup plus bas. 
6) - Le prince Guillaume (frère cadet de Frédéric-Guillaume IV) fut temporairement chassé du pouvoir et d'Allemagne par la Révolution libérale de 1848. 
7) - Madame de Thèbes, de son vrai nom Anne-Victorine Savigny (1845-1916) était une célèbre voyante et chiromancienne française. Elle passe pour avoir été consultée par Marcel Proust, qui parle d'elle dans La Recherche. 

8) - la maison de Hohenzollern finira en 1916" : tout l'exercice de numérologie qui précède sert à "fonder" cette prédiction dont Paul souhaite "qu'il en soit ainsi". Cependant la Maison de Hohenzollern ne s'est éteinte ni en 1916, selon ce calcul, ni en 1918 avec l'abdication de Guillaume II empereur d'Allemagne et roi de Prusse puisqu'il existe toujours des descendants qui prétendent à ces titres. Quant à Guillaume, il ne "sort pas de" la révolution libérale de 1848 puisqu'il devient prince-régent de Prusse en 1858 lorsque son frère aîné Frédéric-Guillaume IV, atteint d'une congestion cérébrale, devient incapable de régner. Cependant, la révolution de mars 1848 l'a chassé de Berlin alors qu'il était gouverneur de Poméranie et chef de plusieurs régiments militaires. Surnommé "Prince la mitraille" après qu'il ait fait tirer sur les manifestants, il vit son château incendié et dût se réfugier quelques temps en Angleterre (l'emploi d'un faux nom n'est guère crédible que pour rendre visite à une diseuse de bonne aventure puisque Guillaume de Hohenzollern était officiellement accueilli par la branche saxonne de sa famille en tant que petit-fils de la Reine Victoria alors au pouvoir), ce qui "justifie" la date de 1849. Il devint effectivement empereur d'Allemagne en 1871 et mourut en 1888...

mercredi 14 septembre 2016

Carte postale du 15.09.1916

http://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1918_num_27_146_4194


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Au col de Touahar 15/9 16

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 7 courant avec les journaux des 4, 5 et 6 dont je te remercie. J’ose donc espérer qu’Alice est complètement rétablie maintenant. Encore aucun indice quand on rentrera à Taza. Le temps est toujours chaud, avec de temps à autre un sirocco (1) fantastique. C’est donc demain le grand anniversaire (2)... Drôle de façon de fêter cela sous une guignole (3)
Enfin, cela n’empêchera pas que je t’envoie, ainsi qu’aux enfants et à la famille Penhoat, mes meilleurs baisers. (Pour la famille P. de bons souvenirs seulement.)

                                                   Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "sirocco" : vent chaud venant du Sahara, fréquent à l'automne et au printemps. Est aussi dénommé "Chergui" au Maroc.
2) - "anniversaire" : 8ème anniversaire du mariage de Marthe et Paul, en 1908. Paul vivait en France depuis deux ans, et Marthe l'y rejoignit.

3) - "la guignole" : la petite tente militaire (pour 2 hommes).

mardi 13 septembre 2016

Lettre de Marthe du 20.09.1916

Hélène Siret, employée de Marthe
Nous intercalons ici une des rares lettres de Marthe que Paul ait conservées. Comme il s’en est déjà expliqué, le manque d’intimité et de place dans son paquetage justifiait qu’il détruisît systématiquement sa correspondance. Cette lettre avait dû, pour une raison que nous ignorons, être renvoyée à Caudéran.
Marthe avec Suzanne et Georges en mai 1914


Caudéran, le 20 Sept. 1916


Chéri, 

J’ai reçu aujourd’hui ta carte du 11 et ta lettre du 9 Sept. Cela fait, en effet, dans la semaine entre le 3 et le 9 Sept, 3 correspondances, deux lettres et une carte. Je suis toujours très déprimée et ne sais pas trop quoi faire pour me remonter. Leconte n’a toujours pas envoyé le mandat et je suppose qu’il a eu vent de notre démarche et qu’il ne s’exécutera plus ce qui sera pour le moins ennuyeux. Enfin, je tâcherai d’obtenir un laissez-passer pour Nantes et j’irai les premiers jours d’octobre, aussitôt après avoir consulté Me Lanos. 
Les enfants, heureusement, paraissent se remettre. La Petite ne mange toujours pas, mais elle est aussi gaie qu’autrefois. Quant à Georges, je ne m’explique pas bien ce qu’il a eu ou ce qu’il peut avoir pour avoir la figure si fatiguée. Il mange bien, s’amuse comme d’habitude et ne se plaint de rien. Peut-être qu’il grandit tout simplement. L’année dernière, il a eu aussi une très mauvaise passe, et après l’avoir surmontée nous avons constaté que c’était la croissance qui l’avait fatigué. Hél. est de nouveau comme d’habitude. Probable que sa fatigue était réelle et qu’elle avait besoin d’un peu de repos. Ce voyage chez ses parents a été une bonne diversion, quoiqu’accompli dans une douloureuse circonstance. 
Quant à Mme Penhoat, que veux-tu, je ne peux pas la juger sans toucher à la personne sacrée de ton ami… Comme je ne veux pas te froisser, je me suis abstenue tout à fait. Elle est d’ailleurs convaincue que son Jean, qu’elle aime follement, lui reviendra complètement changé, et je le lui souhaite. Malgré la gaieté de son tempérament, elle a cruellement souffert.
Je l’ai priée de passer chez la directrice de l’école hôtelière dont je t’ai parlé l’autre jour, pour lui exposer mon cas et lui demander si elle serait disposée à m’accueillir. Dis-moi donc ce que tu penses de cette idée. Pour entrer quelque part, il me faudrait évidemment une recommandation. J’ai parlé de ce projet à Mr. Wol. l’autre jour, mais lui aussi, il trouve toujours ma nationalité gênante dans tout ce que je pourrais entreprendre, quoiqu’il soit convaincu que cela ne devrait pas être ainsi… Mais voici encore une preuve comme ma situation est hargneuse: Mme Diet m’a rapporté ce matin un rideau que je lui avais prêté en Mars dernier et que je lui avais réclamé depuis deux fois par lettre. Elle s’excusait abondamment qu’elle avait eu des ennuis avec la Police à cause de ses visites chez moi, que son mari également a dû venir chez le Commissaire pour s’expliquer, qu’à la suite de cela probablement il a dû quitter Bordeaux, qu’en conséquence je devrais l’excuser, etc etc…
Alors, comment ne pas se désoler de plus en plus et toujours de nouveau? C’est sûrement très beau d’être martyr, mais il faut être né pour cela. Je ne le suis pas, et si je l’étais j’aurais mieux choisi une meilleure cause pour me sacrifier.
Je souffre et je secoue mes chaînes. Et toujours de nouveau je me trouve - et nous tous - pris comme dans un élan, qui au moindre mouvement en travers de notre part, semble prêt à nous broyer. Que cet affreux cauchemar ne trouve pas de fin aussi - c’est extraordinaire. 


(La fin de la lettre est perdue.)  

samedi 10 septembre 2016

Carte postale du 11.09.1916

Image Google


Carte postale  Mme P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 11/9 16

Ma Chérie,

Voilà une lettre du 27 Août arrivant 2 jours après celle du 10 Septbre. Tu as sans doute régulièrement reçu mes cartes et lettres d’ici, vu que je t’ai écrit 3 x par semaine. La petite Alice est-elle complètement rétablie ? Penhoat m’écrit également qu’il est d’accord avec ma lettre à Nantes. Quant à l’adresse d’un huissier à Nantes, le Didot-Bottin (2) les indique toutes. Savario (3) m’écrit de l’hôpital de Bel Abbès qu’il ira en convalescence à Caudéran ; il te rendra probablement visite. 
Meilleurs baisers pour tous.

                                                   Paul



Notes (François Beautier)
1) - "Taza" : il s'agit en fait de Touahar.
2) - "Didot-Bottin" : répertoire, révisé annuellement par son éditeur (la société parisienne Didot-Bottin), des professions, commerces et industries d'une ville ou d'un département (par localité) avec mention des (alors rares) numéros de téléphone.

3) - "Savario" : collègue légionnaire, originaire de Caudéran où habitent les Gusdorf. Il a des problèmes de vue que l'Armée semble avoir préféré résoudre par un traitement médical plutôt que par la démobilisation qu'il espérait.