mercredi 19 juillet 2017

Carte postale du 20.07.1917

The Gathering, M'sila


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac du Djebel M’Lila (1)
                                           le 20-7-17


Ma Chérie,

Je te confirme ma carte du 18 (2). Nous sommes pour quelques jours ici, faire les premiers travaux pour l’installation d’un poste (3); nous serons probablement de retour à Taza dans une huitaine. Malgré la chaleur intense je me porte toujours bien. Comment vas-tu ? Je suis toujours sans tes nouvelles.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier)
1) - « Djebel M’Lila » : en fait « Djebel M’sila » (actuel M'sila), village et sommet du versant ouest de l’oued Lahdar, à 25 km environ au nord de Taza et à une douzaine de km au sud du poste de El Gouzat.
2) - « carte du 18 » : ce courrier manque.
3) - « un poste » : en position élevée à 700 m d’altitude, ce poste était destiné à empêcher les rebelles marocains installés sur le versant sud du Rif au nord de Taza de rejoindre ceux de l’Atlas (au sud de la ligne Fès-Oujda par Taza) alors qu’ils s’acharnaient à y parvenir au prix de combats de plus en plus violents depuis juin 1917.

mardi 6 juin 2017

Carte postale du 07.06.1917

Bivouac au poste de Touahar


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 7 juin 1917

Ma chérie, 
Je serais content de savoir si Suzette va mieux. Ne pourrais-tu pas, ces jours-ci au moins, m’écrire journellement une carte postale comme celle-ci?
Je t’ai adressé la semaine dernière 3 journaux sans bande (2° Tranchée; 1 extrait des Annales); les as-tu reçu ainsi que le Canard Enchaîné?
Mille baisers pour toi et les enfants.




Paul



Chers lecteurs, 

Entre cette carte postale datée du 7 juin, et une lettre adressée à Suzanne datée du 7 aout, une seule carte, envoyée d'un bivouac le 20 juillet, nous est parvenue.
Nous n'avons aucune explication à présenter pour cette interruption.
Peut-il s'agir d'une rupture dans la correspondance? La maladie de Suzanne, à laquelle  Paul fait allusion, a-t-elle entraîné ce hiatus? Une dispute entre les deux époux a-t-elle interrompu provisoirement le flot de courrier? C'est difficile à imaginer: leurs échanges, on l'a vu,  sont plutôt plus fréquents dans ce type de circonstances. 
On penserait  plutôt à des circonstances qui font que du côté de Marthe, les lettres n'ont pas été conservées, ont été détruites, ou perdues.
Tout peut être imaginé. 
Une intervention catastrophique des enfants, en âge maintenant de faire des bêtises, et peut-être jaloux de ce lointain étranger dont leur mère est occupée si souvent; une erreur ancillaire - quoiqu'on imagine mal la fidèle Hélène faisant disparaître des documents aussi précieux; un accident domestique, départ de feu ou inondation, duquel cependant la correspondance subséquente ne porte aucun trace; une remise en ordre de la maison, type nettoyage de printemps, au cours de laquelle les fragiles feuillets auraient été égarés...
Les échanges contenaient-ils des passages susceptibles de remettre en cause la permission tant attendue, dont les deux époux ne parlent plus depuis le 12 avril, et ont-ils été détruits pour cette raison?
Cent ans après, personne n'est là pour nous le dire.
Chers lecteurs, merci de votre fidélité, et à bientôt.

Anne-Lise Volmer-Gusdorf



vendredi 2 juin 2017

Lettre du 03.06.1917

Wolfenbüttel en 1917


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 3 Juin 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma lettre du 1° courant (1); depuis la tienne du 21 Mai je suis sans tes nouvelles.
C’est Dimanche aujourd’hui, mais dans ces petits postes on ne s’en aperçoit pas du tout. Le Commandant d’Heures (2) avait même l’habitude de faire travailler les hommes le dimanche, et ce n’est  que grâce à l’énergie de notre Lieutenant que cela a cessé et qu’il n’y a plus ce jour que corvée de lavage. Moi naturellement je travaille au bureau la matinée et y reste aussi après la soupe pour lire ou écrire. Il y a même sur notre table deux gros bouquets dans une douille d’obus que notre rouquin (3) s’efforce en vain de renverser. Nous avons planté en outre des fleurs dans des boîtes de conserve pour les placer sur les fenêtres. Mon Sergent, qui est grand horticulteur devant l’éternel, sème tous les légumes au jardin du poste situé entre les fils de fer et le mur d’enceinte. En sortant les graines hier nous avons trouvé aussi un petit sachet imprimé “Choux de Brunswick” (4) - j’ignorais complètement qu’il y avait là-bas des choux spéciaux - peut-être le sergent a-t-il raison en disant que c’est plutôt de la choucroute !
Le temps est beau, mais le vent continuel et violent empêche les grandes chaleurs. Je suis allé faire un tour dehors : des Tsouls (5) viennent vendre de grands paniers d’oeufs (1 Fr. la douzaine) qu’ils chargent sur des ânes comme on charge dans le Midi les couffins d’oranges, des artichauts sauvages, des oignons, de la volaille (30 sous un poulet) et des boeufs et moutons. Le bétail est aussi relativement bon marché ici : environ 17 à 18 Frs. un beau mouton qui pèse 20 kg., 270 à 290 Frs. un boeuf ou une vache de 300 kg. vivants. J’ai regardé ensuite à la jumelle le pays situé de l’autre côté de l’Inaouen (6) et que les Rhiatas travaillent pendant la nuit (7). Il y a là aussi un peu partout des bois d’oliviers, et j’ai pensé avec mélancolie que depuis fort longtemps je n’ai plus vu une forêt, alors que ma jeunesse était toute remplie de chênes, de frênes et de hêtres. Oh, ces belles forêts autour de Stadtodendorf ... Ces jolies excursions au Harz du temps de Wolfenbüttel et nos promenades ensoleillées à Rubeland, en Thuringe et dans la Forêt Noire (8)! Il y a encore aujourd’hui réellement quelque chose comme de la nostalgie en moi et la question - un peu angoissée, je l’avoue - si et comment je reverrai tout cela ! Même ces simples promenades nocturnes au Windwinklenberg (9), Nussberg (10) ou Paveljekke Holz (11), au clair de lune et à la floraison du lilas - comme c’était beau et comme c’est loin ! J’ai quelquefois besoin de réfléchir sérieusement pour croire et me convaincre que normalement je ne vivrai guère plus longtemps que j’ai déjà vécu. Et seule l’idée que l’enfance jusqu’à l’âge de 16/18 ans ne compte guère, puisqu’on s’y est formé, qu’on ne connaissait point la valeur de la vie, me console quelque peu. Mais je ne pense plus comme autrefois qu’à l’âge de 60 ans on ne doit rien attendre plus impatiemment que la mort.
Ton observation, que personne plus que toi ne peut vérifier le fait qu’aussitôt qu’on a la moindre fortune le coeur sèche et l’égoïsme devient implacable, est sans doute une pierre dans mon jardin (12). Je crois cependant que tu te trompes sur mon compte, car à vrai dire j’ai toujours été égoïste, mais peut-être moins que je ne le suis devenu par la force des choses. Je n’ai jamais possédé, vis à vis de mes parents et de mes frères et soeurs, ce qu’on appelle le sens de la famille et j’ai toujours aspiré à me hausser plus haut que précisément les autres membres de ma famille. Cela n’a changé un peu que du moment où je t’ai connue, je dirai même dès le premier moment. Je ne sais pas si je t’ai jamais parlé de cela plus tard : cette connaissance au DCL (13) où tu figurais comme la  “Dienerin Martha” (14) qui apporte une lampe a été pour moi un véritable coup de foudre et j’aurais très probablement fait quelque coup idiot si je n’avais pas réussi à prendre contact avec toi. Tu en retrouveras les traces dans mes lettres de chez SD Blanc (15) où j’attendais souvent une ligne écrite de ta main comme un malade son médecin. Ces premiers mois jusqu’à mon départ de B. (16) me reviennent du reste encore aujourd’hui à la mémoire comme une période de bonheur infiniment doux, où le doute, l’incertain et le réveil de l’homme contribuaient à me maintenir dans un véritable état de somnambule ... C’était un peu ce que Schiller (17) doit avoir ressenti, étant jeune, et ce qu’il a rendu dans la “Glocke” (O zarte Sehnsucht, süsses Hoffen) (18); je dis “ressenti”, car c’est là le seul sentiment que Schiller, l’homme des grandes phrases et expressions compliquées, a su exprimer sans grands mots, en quelques tout petits vers simples et saisissants ... Je disais donc qu’à ces moments-là, ou plutôt dans cette période, j’ai complètement cessé d’être égoïste, car je ne pensais qu’à toi, et encore d’une façon assez platonique. Cela a changé de nouveau plus tard à Hanovre (19), où, je crois, je me suis définitivement débarrassé des derniers sentiments enfantins et même de pas mal d’idéaux. Car c’est surtout là où je voyais autour de moi tant d’égoïsme, tant d’ambition et une telle fièvre de se faire une place au soleil, au risque bien entendu d’en écarter un autre, que je me rendais bien compte que sans cela on “n’arrive” pas. Et l’idée, caressée autrefois, “Raum ist in der kleinsten Hütte” (20), commençait à perdre singulièrement de sa valeur pour moi. Plus tard, après notre mariage, l’égoïsme s’est élargi dans ce sens qu’il ne comprend plus que la propre personne, mais la famille...
Que faites-vous aujourd’hui dimanche ? Où étais-tu le jour de la Pentecôte ?
Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu (21) - quand est-ce que ce sera enfin fini ? (22)
Je t’embrasse, ainsi que les enfants. Le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "1° courant" : ce courrier n'a pas été conservé. On peut imaginer que Paul y aurait évoqué le retour au Maroc du Résident général Hubert Lyautey, le 29 mai.
2) - "Commandant d'Heures" : il s'agit vraisemblablement du Commandant de poste, désigné à partir d'un jeu de mots de caserne portant sur "commandeur".
3) - "notre rouquin" : en argot miliaire il peut s'agir soit d'une mascotte animale (chat, chien, renard...), soit d'un soldat chargé de "faire la police" ("la rousse") à table ou à la cantine, soit encore de distribuer le vin de table ("le rouquin"). Ici il s'agit vraisemblablement d'un chat.
4) - "choux de Brunswick" : variété européenne de chou cabus à grosse pomme dense et lourde, principalement consommée sous forme de choucroute. 
5) - "des Tsouls" : la tribu Tsoul (par usage ce nom propre est invariable), berbère arabisée, occupait au moment de l'institution du protectorat, en 1912, le versant du Rif au nord-ouest de Taza. Les Tsoul se soulevèrent et furent partiellement pacifiés - de force - en juin 1914 mais leur territoire, qui comprenait le col de Touahar (où se trouve Paul en juin 1917) fut en 1915 occupé par les Rhiatas rebelles que la Légion commença à réprimer en juillet 1916 (Paul participa aux derniers combats, à Touahar, de la mi-août au début septembre 1916).
6) - "Inaouen" : officiellement "Innaouen". Paul, depuis le col de Touahar, voit "de l'autre côté" de l'oued (qui décrit un long méandre très serré et encaissé), c'est-à-dire à l'ouest et au nord, le versant sud du Rif (que les Rhiatas occupent).
7) - "travaillent la nuit" : façon discrète de dire que la Légion affame les vrais propriétaires de ces terres (ceux qui la cultivent)... 
8) - "Forêt Noire" : Paul cite les grandes forêts des massifs anciens ("hercyniens") allemands que lui évoque le paysage du Rif et dont Marthe et lui partagent la nostalgie. "Autour de Stadtodendorf" (en fait “Stadtoldendorf”, en Basse Saxe) ; "au Harz" (ou Hartz en français), dont vient le mot "hercynien" et qui s'étend en Basse-Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe (au sommet duquel - le Brocken - ils fêtèrent la nuit de Walpurgis du temps où Paul étudiait à Wolfenbüttel) ; "à Rubeland" (dans le Harz, en Saxe-Anhalt, à proximité de la Thuringe) ; "dans la Forêt Noire" (le massif frère des Vosges, de l'autre côté du Rhin, en Bade-Wurtemberg) que Paul nomme en français plutôt qu'en allemand ("Schwarzwald"). 
9) - "Windwinklenberg" : ce nom d'un point élevé ne paraît correspondre à aucun lieu remarquable ni en Allemagne, ni en Alsace. S'il s'agissait d'un "Windmühlenberg" ("mont du moulin à vent"), on pourrait hésiter entre plusieurs centaines de sites en Allemagne.
10) - "Nussberg" : cité médiévale perchée en nid d'aigle en Bavière orientale. 
11) - "Paveljekke Holz" : ce nom d'endroit boisé ne correspond à aucun lieu reconnu d'intérêt général en Allemagne ou en Alsace. Paul se réfère sans doute à une géographie strictement locale voire intime dont son couple connaît ce toponyme fondé sur le prénom Pavel, c'est-à-dire Paul.
12) - "une pierre dans mon jardin" : une attaque contre moi.
13) - "DCL" : la signification de ces initiales n'est pas connue. Il s'agit de l'entreprise où travaillait Marthe, sans doute comme couturière, quand Paul la vit pour la première fois.
14) - "Dienerin Martha" : l'expression peut signifier "Sœur Marthe". Une certaine "Dienerin Martha" œuvra au XVIIe siècle à la propagation du jansénisme en Allemagne. Les "sœurs", en tant que servantes (Dienerin) de Dieu, ont pour mission d'apporter la Révélation, c'est-à-dire la "Lumière" (d'où l'allusion de Paul à une lampe). Mais "Dienerin" a aussi le sens d' "employée"
15) - "SD Blanc" : il s'agit vraisemblablement de l'entreprise de textile alsacienne (établie à Mulhouse) où Paul travailla juste avant de s'installer à Nantes, en France, en 1907.
16) - "de B." : il semble que Paul évoque ici son départ de Brunswick, pour Hambourg, et Mulhouse, où il travailla à partir de 1902 avant de gagner la France.
17) - "Schiller" : Friedrich von Schiller est l'un des plus célèbres poètes et écrivains allemands du XVIIIe siècle (1759-1805), à la fois maître du classicisme et inspirateur du romantisme.
18) - "O Zarte... Hoffen" : citation tirée du poème de Schiller "Die Glocke" ("La cloche", devenu en 1799 le "Lied von der Glocke", en français "Le chant de la cloche") disant mot à mot "Ô tendre nostalgie, doux espoir".
19) - "Hanovre" : Paul est revenu à Hanovre en 1904 pour régler la succession de ses parents, après la rencontre de Marthe en 1900, et avant sa propre installation à Mulhouse, puis en France en 1906-1907.
20) - "Raum... Hütte" : citation de l'avant-dernier vers du poème de Schiller "Der Jüngling am Bache" (mot à mot "le jeune garçon près du ruisseau") dont les deux derniers vers disent "Raum ist in der kleinsten Hütte / für ein glücklich liebend Paar" (mot à mot "Il y a toujours de la place dans la plus petite des huttes / pour un couple d'amants heureux").
21) - "Bon Dieu" : ce juron que Marthe - protestante - n'approuvera certainement pas, est pour la première et dernière fois écrit ici par Paul, qui semble alors moralement bien mal en point. Cherche-t-il à inquiéter son épouse ou à rendre plus nécessaire aux yeux de ses supérieurs une permission de détente ?
22) - Cette lettre toute entière, où Paul parle de ses parents et de ses frères, de sa rencontre avec Marthe et des sentiments qu'elle lui inspira, et de ses idées de jeune homme, respire la nostalgie qu'il éprouvait alors. C'est la première fois dans la correspondance qu'il se livre ainsi.

dimanche 21 mai 2017

Lettre du 22.05.1917

Hangar pour les compagnies de grande navigation, dessin 1917
http://bordographe.com/2015/11/02/bordeaux-un-jour-utopies-cyprien-alfred-duprat/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 22 Mai 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir en même temps tes lettres des 10 et 11 courant et te confirme les miennes des 18 et 19 (1).
Espérons que Me Crimail (2) se montrera un peu plus communicatif que son confrère Bonamy et surtout que ce dernier lui a remis le dossier complet, y compris l’original de notre contrat d’association et les autres pièces que tu avais laissées entre ses mains. Pour ce qui concerne ton attitude momentanée vis à vis de Mr. Penhoat, je crois t’avoir dit déjà que je me l’expliquais uniquement par ton amertume provoquée par les évènements (3) qui sont de nature à chavirer même une nature plus sereine que la tienne ! 
Je note aussi ton appréciation toujours sombre de l’avenir. Je partage certes ton avis que mon rôle, plus encore que celui des autres “absents” de la vie civile, sera difficile ; si je conserve néanmoins quelque espoir, c’est en me basant sur la conviction que mon activité a été utile à la plupart de mes clients. Ce n’est donc pas à leur gratitude que je compte faire appel, mais à leur mémoire uniquement, car dans les affaires ce sont surtout les bénéfices qui comptent ! Enfin, nous verrons bien, et comme je le disais déjà, l’idée de lever l’ancre et d’essayer “my chance” ailleurs m’a été assez familière depuis pas mal de temps déjà. Mais il serait illogique autant qu’inconséquent de ne s’appuyer que sur cette idée (4)
Le récit de ton pèlerinage aux Docks (5) me prouve que tu as quand même peu changé depuis que nous sommes mariés et cela, en dépit des apparences extérieures pendant les dernières années avant la guerre. Le plus grand mal dans cette guerre est fait par les journaux qui empoisonnent l’opinion publique à tel point que le retour à l’état normal sera très difficile à moins d’un bouleversement général et total. Si l’on reproche à bon nombre de journalistes de “bourrer le crâne” à leurs lecteurs, on pourrait, avec presque autant de raison, reprocher à ceux-ci de se “laisser bourrer le crâne” avec complaisance. L’explication de ce phénomène peu réjouissant est sans doute à chercher dans le fait que malgré 3 ans d’une guerre monstrueuse et d’efforts gigantesques, on n’a pas encore réussi à dégager les territoires envahis (6), et pris ainsi une revanche éclatante sur l’agresseur. Car par le fait que la vengeance n’est pas assurée, celui ou ceux qui la projettent deviennent de plus en plus aigris, ayant constamment l’objet sous les yeux et la blessure au flanc. En lisant ta lettre, je craignais même que tu n’eusses adressé la parole à l’un ou l’autre, dans ta curiosité de te rendre compte de la situation et des sentiments. Je suis content que tu aies su te retenir.
L’encombrement des Docks de Bordeaux ne doit donc plus être aussi grand puisque tu as constaté qu’un hangar de marchandises à proximité des quais ne sert pas à entreposer les marchandises ; de là même à conclure que la Société Commerciale (7) n’est pas surmenée d’affaires, il n’y a qu’un pas.
J’attends avec curiosité le résultat des démarches de W. (8) Je sais que la chose est très difficile, mais le parent de L. (9) est dans une situation telle que s’il voulait, il pourrait bien délivrer le certificat en question (10). J’étais avec lui à la Préfecture, où il fut reçu comme un “légume” (11)! Enfin, attendons. Je n’ai pas non plus une réponse du Colonel (12). Ou bien c’est l’opération de la colonne qui est la cause de ce retard, ou bien la réponse a été enlevée l’autre jour avec le courrier par les Rhiatas (13). De toutes façons j’attendrai la rentrée de la colonne pour exposer au besoin par écrit ma demande d’une enquête sérieuse.
D’après les dernières nouvelles de Russie, il est encore difficile de se rendre compte de la situation intérieure et des intentions de ce pays. Ce qu’il y a de certain, c’est que le désir de la Paix est tel en Russie que les Milionkoff (14), Broussiloff (15) et toute la série des “off” et des “ski” démissionnent les uns après les autres. Peut-être découvrira-t-on encore que la “main de l’Allemagne” après avoir étreint le tsar, continue toujours son oeuvre ... (16) Quant à moi, je ne puis pas croire que la Russie conclura une paix séparée, mais je m’imagine qu’elle exerce une forte pression sur les Alliés en faveur de la paix. Toutefois, le refus du gouvernement allemand de désigner nettement les buts de la guerre forme un gros obstacle aux négociations... (17)
J’attends avec la plus grande impatience ta réponse au sujet de ta situation financière. Me Crimail n’a-t-il pas demandé tout de suite une avance de fonds ?
Inclus une 2° feuille de l’aff. “Dém. de l’O.”  (18) en retour.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des 18 et 19" : ces lettres n'ont pas été conservées. On peut imaginer que dans l'un de ces courriers Paul ait évoqué la grande nouvelle de la mi-mai, c'est-à-dire la démission du général Robert Nivelle de son poste de commandant en chef des armées françaises à la suite de l'échec sanglant de son offensive sur le Chemin des Dames, et son remplacement par le général Philippe Pétain, chargé en catastrophe de maîtriser l'épidémie de mutineries de soldats qui en avait résulté. 
2) - "Me Crimail" : sans doute le remplaçant de Maître Bonamy, que Paul avait chargé depuis décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre au tribunal de Nantes.
3) - "les événements" : les courriers conservés ne permettent pas de savoir de quoi il s'agit. Cependant Paul a déjà plusieurs fois évoqué l'attitude réservée voire méfiante de Marthe vis-à-vis de Penhoat, le troisième associé de la société L. Leconte.
4) - "cette idée": Paul caressait alors le projet d'émigrer vers les États-Unis, ce qui explique en partie le travail de Marthe pour apprendre l'anglais.
5) - "les Docks" : Marthe a vraisemblablement recherché pour Paul, parmi ses anciens clients et confrères établis sur les docks de Bordeaux, des témoins de loyauté, comme il en avait imaginé la possibilité dans sa lettre du 13 mai 1917.
6) - "territoires envahis" : effectivement, depuis le début avril 1917 le recul allemand à l'est de Bapaume s'est arrêté ; l'offensive du Chemin des Dames a échoué à la fin avril et est abandonnée depuis la mi-mai 1917 ; l'armée allemande occupe toujours l'essentiel de la Belgique ainsi qu'une grande partie du Nord et de l'Est de la France ; les anciens départements français de Moselle et d'Alsace sont toujours allemands... Aucune partie du territoire allemand n'a encore été envahie par les armées alliées. 
7) - "Société commerciale" : il s'agit vraisemblablement de la Société commerciale bordelaise de houilles et agglomérés de Bordeaux, dont Paul (au nom de la société L. Leconte) était l'un des partenaires. En 1919, cette entreprise bordelaise devint la Société générale de houilles et agglomérés et établit son siège à Paris.
8) - "W." : Woolougham, ami américain de Paul. 
9) - "L." : Leconte.
10) - "certificat en question" : certificat de loyauté.
11) - "un légume" : une personne importante, une "huile".
12) - "du Colonel" : le Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, commandant la colonne de Taza (à laquelle Paul, alors au Col de Touahar, ne participait pas) était à ce moment occupé à l'organisation des actions conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek.
13) - "les Rhiatas" : tribu rebelle berbère qui revendique le contrôle du couloir de l'oued Innaouen depuis le col de Touahar (où se trouve alors Paul) jusqu'à Taza (où se trouve le commandant du régiment de Paul), et qui participe aux attaques des places fortes françaises formant passage entre le Rif (où s'est replié Abdelmalek) et le Moyen Atlas.
14) - "Milionkoff" : le Professeur d’Histoire Pavel Milioukoff (on écrit aujourd'hui "Milioukov") était l'un des chefs et députés du parti constitutionnel-démocrate (“cadet”) russe à la Douma depuis 1905. Connu pour son inclination monarchique et son refus de tout compromis avec les révolutionnaires (les minoritaires bolchéviques), il avait été appelé au premier gouvernement provisoire du prince Gueorgi Lvov en tant que Ministre des Affaires étrangères (Alexandre Kérenski y était ministre de la Justice). Intensément pris à parti par les pacifistes et les antitsaristes il en démissionna le 15 mai 1917. Alexandre Kérenski, libéral et républicain, devenu premier ministre en juillet 1917, ne lui donna évidemment aucun poste ministériel. Milioukov réapparut sur la scène politique au début septembre 1917 en tant que membre actif du putsch (raté) du général Kornilov contre Kérenski.
15) - "Broussiloff" : le général tsariste Alexeï Broussiloff (aujourd'hui "Broussilov"), qui avait été nommé par le gouvernement provisoire Commandant en chef des armées russes et avait acquis une grande renommée lors des avancées victorieuses de la campagne en Galicie de juin 1916, était considéré par les soldats comme un "boucher" et par le peuple comme la main armée de Kérenski (lequel voulait maintenir la Russie en guerre parmi les Alliés). Au contraire de ce qu'en dit Paul, Broussilov ne démissionna pas en mai 1917. Cependant - à la suite de l'échec de sa seconde offensive massive en Galicie en juillet 1917 - il perdit le commandement des armées (remis en août 1917 au général belliciste Lvar Kornilov). Devenu opportunément bolchévique en 1920, il reprit du service au sein de l'armée (devenue révolutionnaire) avant de prendre sa retraite en 1924. Dénoncé en 1929 comme antibolchévique, il disparut de l'Histoire officielle. Il ne la réintégra qu'en 1956, à la faveur de la déstalinisation.
16) - "son œuvre" : la thèse d'un soutien intéressé de l'Allemagne à Lénine et aux bolchéviques est amplement étayée par les faits (dont le plus célèbre est celui du "wagon plombé" qui permit à Lénine et à une trentaine de ses compagnons de passer de Suisse en Russie en avril 1917). Pour autant, la thèse d'une corruption des membres du gouvernement du tsar puis du gouvernement provisoire russe par l'Allemagne, pour affaiblir le parti des bellicistes, voire précipiter la prise du pouvoir par les bolchéviques, afin d'aboutir au plus vite à la signature d'une paix séparée germano-russe permettant au Reich de concentrer toutes ses forces sur le front occidental renforcé par l'entrée en guerre des USA, est largement crédible, mais jusqu'à maintenant faiblement documentée. Paul indique ici qu'elle était formulée par la presse dès cette époque.
17) - "négociations" : ce refus de l'Allemagne de préciser ses buts de guerre en réponse à l'enquête du Président Wilson, remonte au 26 décembre 1916. Le 31 janvier 1917 l'Allemagne exposa que la reconnaissance de sa politique d'annexion par les Alliés constituait un préalable à toute négociation de paix, ce qui conduisit les USA a rompre les relations diplomatiques avec elle le 3 février, puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril. 

18) - "l'aff. Dém. de l'O." : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, avait publié en février 1915 un article dénonçant le bureau de Paul à Bordeaux comme étant une officine allemande. Il semble que Paul ait toujours pensé que son associé L. Leconte était à l'origine de cette affaire, par laquelle il expliquait - du moins jusqu'à la mi-mai (voir sa lettre du 13) - le refus de sa demande de permission militaire. 

dimanche 14 mai 2017

Lettre du 15.05.1917

Main dite "de fatma"

Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 15 Mai 1917

Mon cher petit Georges,

Maman m’a écrit l’autre jour que tu allais prendre ta première leçon chez Mademoiselle Airfeuil (1), et que tu saurais bientôt m’écrire une petite lettre tout seul. Donc, dans la prochaine de Suzette tu mettras les quelques lettres que tu connais déjà pour que je voie les progrès. 
J’ai été content d’apprendre que le petit portefeuille t’a fait plaisir. As-tu remarqué la main qui est brodée au verso et qui se trouve également sur le bouton? C’est un signe sacré des arabes (2), tout comme le croissant ou la croix en Europe.
Je te prie de donner une gosse bise pour moi à Maman, Suzette et Ali et de dire le bonjour à Hélène.
Je t’embrasse bien fort.


Papa



Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Il n'est toujours pas question pour Marthe d'envoyer les enfants à l'école, où elle craint que leur qualité d'allemands ne leur vaille des désagréments. 
2) - "signe sacré": erreur de Paul, la main étant dans la culture populaire une sorte de talisman bien antérieur à l'islam.

vendredi 12 mai 2017

Lettre du 13.05.1917




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 13 Mai 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 11 courant, et viens de recevoir également ta lettre du 29 écoulé après celles du 30 Avril et 1° Mai.
Je vais te renvoyer - sans en avoir eu besoin - la coupure de la Démocratie de l’Ouest et la copie de la lettre de Leconte avec la réponse du même journal (2), car j’ai pu me rendre compte entretemps que la fiche de renseignements en question n’émane pas des autorités civiles mais concerne uniquement ma “carrière militaire”. Elle contient même des indications si manifestement fausses sur mon passage à Lyon (3) qu’il ne sera point difficile aux autorités militaires de se convaincre de l’erreur, si toutefois ils se donnent seulement la peine de faire une petite enquête. Mais voilà que la colonne de Taza (4) est à nouveau en route, ainsi du reste que celle de Fez, et bien que le Colonel Batbedat (5) soit probablement resté à Taza, il y aura de ce fait un retard sensible parce que les pièces partent d’ici au Bureau du Bataillon qui se trouve en route pour être transmises après au Bureau du Régiment. Enfin la réponse doit bien arriver un des prochains jours et je verrai alors. Dans tous les cas, je ne laisserai pas l’affaire là, tu peux en être certaine.
Tu ne souffles toujours pas mot sur ta situation financière et si tu t’es procuré de l’argent - assez pour tenir jusqu’à ce que l’envoi de Nantes (6) reprenne comme je l’espère bien. C’est là pourtant le point qui m’intéresse le plus, car je ne veux en aucun cas que tu te prives de quoi que ce soit, les enfants et toi. Tu me rendras donc compte dans ta prochaine lettre que tu as fait suivant mes instructions ! (7)
J’ai fini la lecture du “Feu” et je te retournerai le livre après l’avoir donné à lire à quelques camarades. C’est certainement un livre vécu, non seulement par un homme mais par des milliers sinon des millions. Il n’y a que la fin, la conclusion finale où l’on sent l’inspiration du poète qui monte à des hauteurs où la moyenne des hommes ne se lève pas, bien que Mr. Barbusse fasse prononcer ces conclusions par des humbles dans un milieu qui est bien celui de la guerre et de la misère et dans des expressions et tournures qui n’ont rien de celles d’un académicien (8). J’y souscrit comme j’ai rarement souscrit à une idée généreuse - mais je conserve un doute : Crois-tu vraiment que cette spécialisation sur la guerre, son commencement et son but, soit générale, du moins dans les milieux qui ont une certaine instruction et liberté de vue ? Barbusse est sans doute bien situé pour le savoir, Penhoat aussi émettait des idées dans ce sens (9), mais dans la pratique, dans l’exécution, je n’ai rien vu jusqu’ici, rien !!! Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant les moments, les heures, les jours de grande fatigue on oublie les haines et querelles ordinaires pour tourner toute sa colère contre ceux ou celui qui sont les auteurs directs de la fatigue en question. Mais une fois reposé, ces détails s’oublient rapidement. Voilà ce que j’ai souvent observé, pendant nos colonnes notamment.
A propos, je t’ai envoyé ces jours-ci un numéro du Canard Enchaîné dans deux enveloppes, l’as-tu reçu, ainsi que la “Guerre des Mômes” (10) que j’avais retourné comme imprimé au mois d’Avril ou même fin Mars ???
Je ne crois point que les hommes en rentrant dans leurs foyers trouveront leur femme changée autant que tu le dis. Toute la vie sociale est telle qu’une fois le travail intérieur à la maison accompli, la femme (qui tient autant à ses aises que l’homme) ne voudra pas renoncer tout à fait au repos et au plaisir pendant les quelques heures qu’elle garde libres. Que la jeune fille tâchera, s’efforcera même de conquérir une plus grande place dans les carrières dites libérales ou scientifiques, je le crois volontiers, mais pas la femme mariée (11). Du reste, la secousse donnée par la guerre s’apaisera petit à petit et si en politique par exemple l’influence de la femme se fera plus sentir à l’avenir, ce ne sera pas encore cela qui changera beaucoup à la vie sociale. Pendant les premiers dix ans qui suivront la conclusion de la Paix, il y aura du reste tant de blessures à panser qu’il ne faudra pas compter sur des changements profonds dans les vieilles habitudes ! C’est du moins mon avis.
Je me rappelle assez bien l’exposé ou la préface de la “Lyrique” de Busse (12) qui est, d’une façon générale, très clair et assez juste à part son jugement téméraire sur H. Heine (13) que je mets plutôt sur le compte de la jeunesse de l’auteur qui n’avait que 26 ou 27 ans lorsqu’il écrivait ce livre. Mais c’est W. Bolsche qui parle dans “Hinter der Welstadt” (14) de l’institution d’universités libres, accessibles aux femmes etc., et non Busse ?
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Hélène a trouvé quelque chose pour la journée ? Je pense quelquefois à elle, en me demandant si c’est réellement son sentiment qui l’attache aussi solidement ou bien l’intérêt qu’elle y trouve, bien qu’en ce moment surtout les bonnes places ne doivent pas être rares pour elle ? (15)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul

Je suis curieux si Woolougham réussira à obtenir le fameux “certificat de loyalisme” (16).
Inclus 1 copie en retour (17).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza, le 13 mai 1917" : à cette date Paul était en réalité au Col de Touahar.
2) - "réponse du même journal" : Paul avait demandé à Marthe, dans sa lettre du 19 avril 1917, de lui expédier ces documents. Elle l'avait donc fait.
3) - "passage à Lyon" : Paul stationna au dépôt-siège de la Légion de Lyon du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915. 
4) - "colonne de Taza" : Paul n'en fait alors pas partie puisqu'il stationne à Touahar avec un détachement de son régiment. Mais l'organisation de cette colonne partant de Taza (en coordination avec celles de Msoun à l'est et de Fès à l'ouest) sera évidemment traitée en priorité par rapport à la requête adressée par Paul à son chef. 
5) - "Colonel Batbedat" : il s'agit en fait du Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918. Paul a déjà demandé à ce supérieur (sans le nommer) de diligenter une contre-enquête pour corriger sa fiche de renseignements militaires (voir sa lettre du 19 avril 1917). En mai 1917, le Lieutenant-Colonel Batbedat était occupé à l'organisation des sorties conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek. On trouvera une biographie succincte à l'adresse http://www.fanion-vert-rouge.fr/biographie/batbedat2.htm (site non institutionnel).
6) - "l'envoi de Nantes" : il semble que la société L. Leconte ait cessé d'envoyer chaque mois à Marthe une somme de 300 francs prélevée sur les intérêts de la part du capital de Paul dans cette société, et que le relais soit en attente d'être pris par l'administrateur du séquestre, établi à Nantes.
7) - "mes instructions" : Paul conseillait à Marthe de vendre des titres (voir sa lettre du 29 avril 1917).
8) - "académicien" : Barbusse fut membre de l'Académie Goncourt (il en avait reçu le prix pour "Le Feu" en décembre 1916) mais pas de l'Académie française. 
9) - "dans ce sens" : il semble que Paul doute alors que le petit peuple soit par nature généreux, pacifique et fraternel, et que le monde aille nécessairement vers la lumière... Cet état dépressif parfaitement crédible rend nécessaire et urgente - pour n'importe quel lecteur  - la délivrance d'une permission "de détente".
10) - "Guerre des mômes" : livre d’Alfred Machard (1887-1962) publié en 1916 chez Flammarion avec pour sous-titre “L’épopée au faubourg”. Paul avait annoncé qu'il en enverrait un exemplaire pour l'anniversaire d'Alice en novembre 1916, puis - n'ayant pas pu l'expédier - pour son cadeau de Noël (voir les lettres des 26 novembre et 7 décembre 1916). 
11) - "pas la femme mariée" : c'est-à-dire Marthe ! Paul continue à nier que le désir de Marthe de faire une carrière et de s'accomplir en tant que personne soit autre chose qu'un caprice inspiré par les circonstances... 
12) - "Busse" : Carl Busse (1872-1918), principal fondateur du "Cercle des auteurs lyriques allemands", critique littéraire et poète, il fut notamment l'inspirateur de quatre lieder de Richard Strauss. Engagé dans la défense civile allemande (le Landsturm) à partir de 1916, il publia plusieurs recueils de chants en privilégiant les textes d'inspiration chrétienne protestante, patriotique et militariste, défendant notamment le thème nationaliste "Dieu avec l'Allemagne". C'est sans doute à l'un de ces recueils que Paul se réfère.
13) - "H. Heine" : l'un des plus grands écrivains allemands, Heinrich Heine (1897-1856), d'origine juive (il disait cependant que la religion chrétienne était le principal accès à la civilisation européenne, idée à laquelle souscrira Paul quand il s'agira de l'éducation de ses enfants ) constituait un modèle d'esprit critique vis-à-vis des conformismes de tous ordres : on comprend que Busse ait souhaité (mais n'ait pas osé) l'attaquer...
14) - "Hinter der Welstadt" : Wilhelm Bölsche (1861-1939), auteur d'une étude remarquée sur H. Heine en 1888, se fit surtout connaître par la publication en 1901 de "Hinter der Weltstadt. Friedrichshagener Gedanken zur ästhetischen Kultur” (traduit en français ce livre aurait pu avoir pour titre "Au-delà de la ville. Réflexions sur l'esthétique par le cercle des écrivains naturalistes du quartier de Friedrichshagen à Berlin"). Ce texte constituait le manifeste d'un groupuscule d'adeptes du monisme (philosophie dont le concept central est l'indivision du monde naturel, aussi bien entre le matériel et le spirituel qu'entre les espèces vivantes ou les genres à l'intérieur de l'humanité), dont W. Bölsche était l'un des quatre fondateurs et le meilleur propagandiste. 
15) - "rares pour elle" : Paul n'a pas pris conscience du changement radical que la guerre a entraîné en deux ans sur le système économique, notamment par le recours massif à la main d'œuvre féminine et à la mécanisation, par la stagnation voire la baisse des productions (non militaires) et par la chute générale du pouvoir d'achat. Au contraire de ce qu'il imagine, les offres d'emplois - surtout de services privés non spécialisés - s'étaient considérablement raréfiées. 
16) - "loyalisme" : il s'agit en fait d'un "certificat de loyauté". Mais il paraît étonnant que Woolougham, jusqu'alors "étranger ressortissant neutre", devenu depuis l'entrée en guerre effective des USA le 6 avril 1917 "ressortissant allié", ait eu besoin de prouver sa loyauté envers la France. Ce faisant, Paul pointait le risque que son ami américain n'obtienne pas un certificat de loyauté, et ainsi prévenait Marthe que lui-même aurait sans doute encore beaucoup plus de mal à s'en faire délivrer un. 

17) - "copie en retour" : il s'agit de la copie annoncée au début de cette lettre.

mercredi 10 mai 2017

Carte postale du 11.05.1917

Mariage au Maroc


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Mai 1917

Chérie, 

Tes lettres des 30 Avril et 1° Mai ainsi que les journaux des 28 et 29 Avril me sont parvenus et je t’en remercie. Je te répondrai après-demain, dimanche, tu auras sans doute reçu entretemps mes dernières lettres datées des 6 et 9 (1) courant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Paul 

Un bonjour pour Hélène.
Est-ce que Siret (2) est parti ?


Notes (François Beautier)
1) - "des 6 et 9" : ces deux courriers n'ont pas été reçus ou conservés.
2) - "Siret" : ami des Gusdorf, neveu d'Hélène, ancien employé de Paul.