vendredi 17 février 2017

Carte postale du 18.02.1917

Carte postale Paul


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 18-2-1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma lettre du 16. Tu vois ci-contre le drapeau de notre régiment. Le Capitaine Sallé (marqué 1) (1)  était mon commandant de Compagnie à Bayonne (2). Le Fourrier (3) est aujourd’hui mon Sergent-Major et le Lieutenant qui porte le drapeau a été blessé l’autre jour dans les environs de Taza (4).
Meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier)
1) - Les numéro marqués par Paul au-dessus du Capitaine Sallé, du fourrier, et du lieutenant, ne sont plus visibles que comme trois taches violettes.
2) - "Bayonne" : engagé dans la Légion le 21 août 1914, Paul a été versé dans le "détachement de Bayonne" du 1er régiment étranger de la Légion avec lequel il arrive à Lyon le 1er décembre 1914.
3) - "le Fourrier" : il s'agit vraisemblablement non pas d'un nom de famille mais d'une fonction militaire. Le fourrier, originellement chargé d'approvisionner les troupes en fourrage, est un agent des services d'intendance.
4) - "dans les environs de Taza" : Paul signale discrètement que le blocage des rebelles berbères d'Abdelmalek sur le versant sud du Rif par les troupes françaises auxquelles il appartient se traduit par des escarmouches autour de Taza. Cependant, les combats d'ampleur se déroulent beaucoup plus loin au sud-ouest, dans la région de Khénifra, temporairement pôle de la rébellion au Maroc occidental.

lundi 16 janvier 2017

Lettre du 17.01.1917

Tombe du bienheureux Chaminade au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux.


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 17 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale du 15, et réponds maintenant à tes dernières 3 lettres, arrivées ensemble comme je te le disais déjà. Ma permission est partie entretemps pour le bureau du Bataillon qui se trouve toujours à Touahar (1) et c’est là où je prévois la principale difficulté, vu que le Chef de Bureau du Commandant ne m’a pas précisément à la bonne - une vieille histoire qui s’est passée encore à Djebla mais que l’Adjudant-Chef en question n’a certes pas oubliée. Quant au Capitaine de ma Compagnie, il m’a donné une très bonne note et j’espère qu’il en sera de même avec le Colonel de notre Régiment de Marche et celui qui commande le Territoire de Taza. Reste ensuite le Général Gouraud (2). Mais comme déjà dit, tout dépendra de notre Chef de Bataillon à Touahar et comme je suis le 1° Allemand de la Compagnie qui a fait une demande, je ne suis pas trop rassuré. De toutes façons je ne pourrais arriver avant le milieu du mois de février et ne serai donc point avec toi le 30 courant. Force est donc que je t’embrasse encore une fois à 6 jours de distance pour ta fête (3), espérant que ce sera la dernière fois que nous serons séparés ce jour-là. Si seulement mes colis arrivaient entretemps ! J’ai réclamé encore une fois auprès de la Maison Magne (4) à Oran et attends sa réponse ces jours-ci. Je n’ai pas entendu parler du torpillage (5) d’un des paquebots de la Cie Gale Transatlantique (6) faisant le service entre Oran et Marseille ou Port-Vendres (7). De toutes façons la Compagnie ou plutôt le Chemin de Fer est responsable, mais j’aurais bien voulu qu’au moins mon colis de Taza te parvienne en parfait état.
Depuis 2 à 3 jours, nous avons de nouveau un temps de printemps ici, mais le ciel est aujourd’hui encore couvert, de sorte que nous aurons probablement la pluie ce soir. Les montagnes au fond sont toutes couvertes de neige, ce qui donne au paysage un drôle d’aspect. A 10 m du bureau dont la porte est ouverte, une dizaine d’enfants marocains chantent les chiffres français de 1 à 10, en dansant et jouant. Dire que nos gosses en font peut-être autant à cette heure-ci !
Quant au livre sur la vie de Jésus (8) dont tu me parles, je n’aurai pas le temps de le lire. Voici 15 jours que je suis sur un beau bouquin de Daudet, Alphonse, “Jack” (9), sans parvenir à terminer les 500 ou 600 pages pourtant bien intéressantes . Mes études espagnoles ne marchent pas non plus - on est toujours enclin à la flemme dans ce milieu, d’autant plus que les grandes chambres de 30 m de long sont glaciales et n’invitent pas précisément à l’étude. Que doivent dire les soldats au front dans leurs tranchées à cette saison-ci ? Comme je te disais déjà l’autre jour, le Groupe Mobile de Taza n’est pas sorti depuis notre retour de Touahar. Il s’agissait probablement du groupe de Tadla (10)!
Quant au rôle des missionnaires, je suis absolument de ton avis, estimant que leur rôle est au moins autant politique que religieux. Il y a certainement parmi eux de bons bougres, mais cela ne change rien au but prévu pour eux. Nous avons du reste ici aussi 2 aumôniers, un protestant et un catholique. J’ai eu quelquefois l’occasion de m’entretenir avec ce dernier, un capucin (11) qui est très intelligent. L’été dernier, pendant la grande chaleur, nous avions à traverser une chaîne de montagnes très haute. Le capucin, à cheval, marchait juste devant moi, et comme j’étais bien fatigué (c’était vers la fin de l’étape) j’attrapais la queue de son cheval pour me faire tirer - un moyen très usagé dans ce pays où les mulets ont une véritable spécialité de ces remorquages. Comme il faisait terriblement chaud, le cheval du Père Lorent suait à grosses gouttes ; le capucin s’aperçut alors de la double charge, descendait à terre et marchait à côté de moi, me parlant de tout excepté de la Religion. Il a eu depuis la Croix de la Légion d’Honneur, mais je ne pense pas que c’est pour la prouesse de son cheval au mois de Juin dernier. Ces histoires avec la tombe du prêtre à Bordeaux (12) sont tout simplement incroyables !
Sur le certificat d’hébergement, tu étais de presque 1 an en avant sur le calendrier, car tu l’as signé en date du 6 Décembre 1917. Et sur le certificat de bonne vie et moeurs le Commissaire de police a attribué notre bon village de Bisperode (13) à l’Hanovre alors que c’est le Duché de Brunswick (14)! Il faut donc croire que l’idée déjà de ma permission a mis tout Caudéran en émoi. Mr. Lagache (15) m’écrit aujourd’hui quelques lignes qui prouvent qu’il n’a pas beaucoup changé. Il a la spécialité des railleries mais il semble être convaincu aussi que la guerre tire à sa fin. A en croire les journaux, on serait tenté de croire le contraire, mais je ne crois même pas qu’il y aura encore une grande offensive au printemps (16).
Reçois, ainsi que les enfants, mes plus tendres baisers.


Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Touahar" : poste de la Légion contrôlant le col du même nom. En janvier 1917, le 6e bataillon auquel appartient Paul (qui reste au camp de Taza) y établit son siège de commandement pour empêcher les rebelles d'Abdelmalek, repliés sur le haut du versant sud du Rif, d'acheminer des renforts vers le sud-ouest du Moyen Atlas où leurs alliés Zayanes s'apprêtent à affronter les troupes françaises alors en route pour les combattre selon la phase 4 du plan de Lyautey (voir note "Bou Denib et Tadla" de la lettre du 3 janvier 1917).
2) - "Gouraud" : Henri Gouraud remplace Lyautey (Ministre de la Guerre) au titre de Commandant en chef de l'Armée française au Maroc et à la fonction de Résident général de France au Maroc.
3) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, le 30 janvier.
4) - "Maison Magne" : courtier maritime oranais auquel Paul a confié son colis de cadeaux de fin d'année à sa famille.
5) - "torpillage" : effectivement, le seul torpillage connu en Méditerranée en janvier 1917 toucha non pas un paquebot mais un cargo mixte ("l'Amiral Magon") appartenant à la Compagnie des Chargeurs réunis, réquisitionné et transformé en navire hôpital transporteur de troupes. L'événement eut lieu le 25 janvier 1917, donc à une date postérieure à cette lettre et à la reprise effective - le 9 janvier - de la guerre sous-marine à outrance (c'est-à-dire ciblant aussi les navires civils y compris des pays neutres).
6) - "Cie Gale Transatlantique" : Compagnie générale transatlantique, principale compagnie maritime française, elle desservait aussi depuis le début du siècle des lignes trans-méditerranéennes.
7) - "Port-Vendres" : ce port des Pyrénées orientales, le plus proche de l'Algérie à vol d'oiseau, est depuis la conquête de cette colonie (1830) spécialisé dans les relations maritimes civiles et militaires avec Alger et Oran. Cependant sa situation à l'extrême sud de la France et l'absence de grande voie naturelle de communication dans son arrière pays entravent son développement et le réduisent pendant la Première Guerre mondiale à un rôle d'appoint par rapport à Marseille.
8) - "Vie de Jésus" : il s'agit vraisemblablement de l'ouvrage d'Ernest Renan, qui fait toujours référence en matière de démystification du christianisme depuis sa publication en 1863.
9) - "Jack" : roman publié en 1873 par Alphonse Daudet (Paul précise le prénom pour qu'il n'y ait pas confusion avec le fils Léon, l'un des chantres du nationalisme français). Le personnage principal, Jack, est un enfant dont le roman décrit la vie malheureuse.
10) - "de Tadla" : Paul détrompe ainsi Marthe qui, ayant vraisemblablement lu dans la presse que le Groupe mobile avait regagné ses casernements, en déduit une diminution du risque de Paul d'être affecté à un nouvelle colonne d'intervention au moment même où il devrait partir en permission. Paul lui rappelle que le Groupe mobile de Taza auquel il participe habituellement n'est pas sorti depuis son retour de Touahar (c'est-à-dire depuis le 20 novembre 1916, donc depuis près de deux mois, ce qui implique une augmentation de la probabilité qu'il se reforme et sorte très prochainement). Paul ajoute ainsi une raison de ne pas espérer une prochaine permission. Mais il le suggère très indirectement, en évoquant une date que Marthe peut retrouver dans son courrier et en lui faisant observer que le Groupe mobile dont elle parle est "probablement" celui de Tadla (Kasbah Tadla).
11) - "capucin" : religieux catholique membre de la congrégation des Frères mineurs de l'ordre de Saint François d'Assise. Les Capucins font vœu de pauvreté et portent une robe de bure à capuche. 
12) - "tombe du prêtre à Bordeaux" : allusion à un fait divers qui n'a pas laissé de trace identifiable dans l'Histoire. Cependant il existe au cimetière de la Chartreuse à Bordeaux une tombe qui put en 1917 rassembler en nombre les adorateurs de la Vierge Marie : celle du père Guillaume Chaminade (1761-1850, béatifié en 2000),qui avait entrepris de rechristianiser Bordeaux au début du 19e siècle et pour ce faire fondé la Société de Marie (ordre ou congrégation des "marianistes"), laquelle connut un formidable regain d'adhésions dès le début de la Grande Guerre du fait de la croyance en une protection particulière de la France par la Vierge, et particulièrement pendant toute l'année 1917 qui marquait le centenaire de la fondation de cette société missionnaire.
13) - "Bisperode" : lieu de naissance de Paul, au sud de Hanovre, et peut-être lieu de sa rencontre avec Marthe, ce qui expliquerait qu'il écrive "notre village".
14) - "Brunswick" : dans sa lettre d'engagement dans la Légion, le 10 août 1914, Paul avait bien pris soin de situer son lieu de naissance dans le Duché de Brunswick que l'histoire rendait relativement indépendant de l'Allemagne (au point qu'il fut reconnu libre de 1918 à 1946). Il avait déjà insisté sur cette particularité du Brunswick par rapport au Hanovre et au reste du Reich dans sa lettre du 31 mai 1915.
15) - "Mr. Lagache" : déjà nommé par Paul dans une courte liste des "amis qui ne le renient pas" dressée à l'intention de Marthe dans la lettre du 26 décembre 1914. Puisque son ami Wooloughan figure parmi eux il est possible qu'il s'agisse d'une relation d'affaires.
16) - "printemps" : effectivement, la presse colporte avec plus d'enthousiasme (et de réalisme) la rumeur d'une vaste offensive finale des Alliés au printemps 1917 plutôt que celle d'une prochaine paix blanche (à laquelle Paul semble pourtant vouloir croire, sans doute pour rassurer Marthe).


samedi 14 janvier 2017

Carte postale du 15.01.1917

Exemple de certificat de bonne vie et meurs (Archives du Tarn)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 33  Caudéran

Taza, le 15 Janvier 1917

Ma Chérie,

J’ai reçu il y a 1/2 heure tes lettres des 4, 6 et 7 courant avec les certificats annoncés (1) qui sont suffisants comme cela. Mais ne te fais pas trop d’illusions : Si je réussis - ce qui n’est pas encore bien certain - ce ne serait certainement pas avant le début, voire le milieu du mois de Février, car il faut qu’on passe 1°) par la Compagnie 2°) par le Bataillon 3°) par le Régiment 4°) par le Colonel du Territoire 5°) par le Général en Chef à Rabat.
Enfin, je serais déjà bien content que je l’obtienne à n’importe quelle date.
A bientôt meilleurs baisers.

Paul

P.S. N’oublie toujours pas de m’expédier le mandat pour la fin de ce mois.



Note (François Beautier)
1) - "certificats annoncés" : Paul a reçu les deux documents (obtenus par Marthe du commissaire de police de Caudéran) nécessaires à l'établissement de sa demande de permission. Il s'agit d'une attestation d'hébergement garantissant son adresse pendant son congé ("permission") et d'un certificat de bonnes mœurs établissant que son hôte (Marthe) pendant ce congé est digne de confiance.

jeudi 12 janvier 2017

Lettre du 13.01.1917

Le télégramme Zimmermann, chiffré, avec la transcription par les analystes britanniques.

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 13 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je suis sans tes bonnes nouvelles depuis le 1° courant et attends avec impatience ta réponse à ma lettre du 25 Décembre avec le certificat d’hébergement ainsi que celui de bonne vie et moeurs que je t’ai demandé à te faire délivrer à la Mairie de Caudéran pour ma demande de permission. J’avais calculé que ces pièces pourraient être ici le 10/11 courant si tout marchait bien, mais c’est sans doute le trafic accru de Noël et du Jour de l’An qui a occasionné le retard. Je voulais être le premier de ma catégorie à présenter une demande de permission, mais de cette façon là je suis déjà devancé, et comme ces demandes doivent passer de nouveau par la résidence (1) de Rabat, tout espoir d’être le 30 avec toi est perdu. Enfin pourvu que cela réussisse seulement, même avec un retard ... ! Les correspondances d’Angleterre souffrent de la même façon : j’ai reçu hier le journal de Cardiff (2) daté du 23 Décembre ensemble avec les tiens (et la Baïonnette (3)) du 1° de l’an et quelques lignes de Siret (4), très gentilles, datées du 31/12. J’en conclus - de ces dernières - que la situation de Siret ne doit pas être aussi brillante qu’il ne souhaiterait pas travailler de nouveau avec moi !
Enfin, Penhoat (5) m’écrit une lettre de 4 pages pour me rendre compte de son entrevue avec Leconte - à peu près dans les mêmes termes que toi dans tes rapports. Bien entendu, les reproches et calomnies de L. sur moi se sont bornés à des phrases générales, sans aucune précision. Cependant, L. ne lui a pas promis un bilan officiel arrêté le 31-12-16, mais une notice générale sur la situation de la maison, faisant ressortir tout l’actif et tout le passif et qui, ainsi, remplirait les mêmes conditions. J’estime du reste que L. ne peut pas arrêter tout seul un bilan qui devrait être approuvé et signé par les 3 associés. Et comme en outre le débit passé à Penhoat aussi bien qu’à moi donnera sans doute matière à discussion, il est plus logique de ne pas arrêter un bilan définitif.
En ce qui concerne la paix, Penhoat, jusqu’ici très pessimiste, a également changé d’avis et il croit à une prochaine paix malgré les bruits contradictoires dont on entoure les négociations actuelles. Car je suis persuadé, malgré tout, qu’on négocie ferme en ce moment et je constate même que la réponse des Alliés au Président Wilson (6) ne détruit pas du tout tous les ponts. Je serais seulement content que la paix se fasse avant l’été prochain.
J’ai enfin reçu ton colis ce matin et te remercie de toutes les bonnes choses qui y étaient contenues. Le tout est arrivé en parfait état : seule la boîte de confiture avait perdu un peu de sorte que le gâteau de fruits était encore plus sucré, mais toujours bon. L’autre, l’espèce de plum-cake, est excellent et le saucisson de même. J’espère que mes colis sont également arrivés entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Le temps s’est complètement gâté ici, ce qui aura, je crois, au moins cet avantage de nous éviter de nouvelles sorties cet hiver, car les mois de Février, Mars et même Avril sont les mois de pluie. Le Général Gouraud (7) va être à Taza sous peu, il fait actuellement le tour de tout le Maroc. 
En ce qui concerne les négociations de paix, je lis sur l’Écho d’Oran de ce jour une déclaration d’un député italien qui se dit sûr que d’ici 2 mois on pourra réellement parler de pourparlers de paix, tout en déclarant que les négociations actuelles sont à considérer comme échouées (8)
J’ai également reçu la Feuille Littéraire (9) - l’Allemagne avant la guerre (10), dont un camarade m’avait déjà prêté un exemplaire il y a quelques jours et que j’ai presque fini. Certes, les jugements que l’auteur porte sur les différentes personnalités semblent assez objectifs, mais comme tu le dis, l’amertume du patriote belge ressort très souvent et le force à faire des comparaisons avec son propre roi et son propre pays dans des circonstances favorables à ces derniers. Quant aux diplomates et hommes d’Etat allemands, Beyens (11) professe beaucoup de respect sinon de l’estime pour feu Kiderlen-Waechter (12) et pour l’homme du jour, Zimmermann (13). C’est la première fois que j’entends dire du bien de ce dernier qui me semblait toujours un fonctionnaire quelconque comme tous les autres aux hauts postes du gouvernement allemand. Tu auras certes remarqué que la plupart des ministres et secrétaires d’Etat allemands ont ce caractère et ce tempérament impersonnel à la Bethmann Hollweg (14); des gens qui connaissent bien les rouages de leurs administrations, qui sont calés dans les statistiques, mais qui ont un langage si morne, si sobre et si monotone que la lecture de leurs discours n’a rien de bien attrayant. J’aurais cru que le Dr Helferich (15), un homme d’affaire de grande valeur, aurait fait exception à la règle, mais son étoile semble être déjà au déclin, comme Dernburg (16) n’a pas répondu non plus à toutes les espérances qu’on fondait sur son avènement. Ce doit donc être le milieu gouvernemental prussien qui décolore les hommes et les choses et qui leur imprime ce caractère collectif tel que le Professeur Oswald (17) l’a dépeint dans ses différents articles. Il est pourtant indiscutable qu’il existe dans les milieux commerciaux et industriels allemands des hommes de grande envergure - mais ceux-là ont probablement une tendance trop libérale pour être appelés à des fonctions gouvernementales importantes.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes meilleurs baisers.


Paul 



Notes (François Beautier)
1) - "la résidence" : le siège des services du Résident général au Maroc, à Rabat, qui délivre les permissions militaires.
2) - "Journal de Cardiff" : Paul reçoit par son ami et correspondant gallois Sanders ce journal du Sud du Pays de Galles (le "South Wales Daily News" ; voir la lettre du 6 octobre 1916).
3) - "la Baïonnette" : journal satirique de bonne tenue lancé en janvier 1915 sous le titre originel "À la baïonnette" par le caricaturiste Henri Maigrot dit Henri Henriot (1857-1933).
4) - "Siret" : ami des Gusdorf, employé de Paul au bureau de Bordeaux de la Société L. Leconte. Ce correspondant était le neveu  d'Hélène, l'employée de maison de Marthe. 
5) - "Penhoat" : associé de Paul et de Lucien Leconte dans la Société L. Leconte.
6) - "Président Wilson" : Woodrow Wilson, président des USA, alors pays neutre, a lancé à la mi-décembre 1916 une initiative visant à obtenir la paix entre les belligérants grâce à l'arbitrage diplomatique des USA. Les Alliés, pourtant alors décidément partisans d'une paix par la défaite militaire totale des membres de la Triplice (Allemagne en tête), prêtent une oreille attentive à l'arbitrage des USA, apparemment pour qu'il aboutisse à une paix blanche, mais en réalité pour qu'il conduise à l'entrée en guerre des USA à leurs côtés. En effet, l'Allemagne joue un coup de poker en misant sur l'incapacité des USA à l'affronter, ce qu'elle teste par des provocations comme l'appel au Mexique à combattre les USA (à la mi-janvier 1917) puis, le 31 janvier, par le lancement de la guerre sous-marine totale (qui vise donc les pays neutres, au premier rang desquels sont les USA) alors que le président Wilson appelle à une paix sans vainqueur depuis le 22 janvier.
7) - "Gouraud" : le général Henri Gouraud, auquel Lyautey - devenu Ministre de la Guerre - a confié le commandement général de l'armée française au Maroc et les fonctions (mais pas le titre) de Résident général de la France au Maroc (c'est-à-dire en fait de gouverneur d'un pays colonisé, bien que le Maroc - sous protectorat - ne soit pas officiellement une colonie).
8) - "échouées" : En effet, alors que la Conférence interalliée se tenait à Rome, du 5 au 7 janvier 1917, l'Allemagne provoqua les Alliés en leur proposant le 6 janvier une paix à des conditions inacceptables par eux puisqu'en échange du cessez-le-feu allemand, ils devaient attribuer à l'Allemagne le Congo belge, colonie nationale belge (ancienne propriété personnelle du roi des Belges Léopold II, léguée par lui à son royaume, à sa mort en 1908). Le député italien auquel se réfère Paul comptait vraisemblablement sur l'entrée en guerre des USA (à force de provocations allemandes) pour inciter - voire obliger - l'Allemagne à négocier sérieusement une paix acceptable par les Alliés. C'était là le raisonnement stratégique commun des opposants aux Empires centraux.
9) - "Feuille littéraire" : la plupart des grands journaux (aussi bien français que belges ou suisses) éditaient des suppléments dits "feuilles littéraires" dans lesquels ils publiaient sous forme résumée ou en feuilleton des écrits, critiques ou essais littéraires ou politiques ou philosophiques. Les mêmes journaux éditaient souvent par roulement des "feuilles" politiques, économiques ou commerciales.
10) - "l'Allemagne avant la guerre" : cet essai avait pour titre complet "L'Allemagne avant la guerre. Les causes et les responsabilités". Édité à Paris en 1915 par l'éditeur bruxellois G. van Oest et Cie, ce livre comptait 364 pages. Paul en lut sans doute une version résumée parue dans la feuille littéraire d'un grand quotidien français, suisse ou belge (délocalisé en France pendant la guerre). Le signataire de cet essai patriotique était le baron et diplomate belge Eugène Napoléon Beyens (Paris 1855 - Bruxelles 1934), qui avait été Ministre de la Maison du roi Albert 1er, ambassadeur à Berlin de 1912 au 3 août 1914 (il avait prévenu la France dès novembre 1913 de l'existence d'un plan de guerre allemand contre elle) puis Ministre des affaires étrangères en 1916 et 1917.
11) - " Beyens" : le baron diplomate belge Eugène Napoléon Beyens.
12) - "Kiderlen-Waechter" : Alfred von Kiderlen-Waechter (1852-1912), fils de banquier, vétéran allemand de la Guerre franco-prussienne de 1870, baron, diplomate en France, Turquie, Russie, il fut ministre allemand des Affaires étrangères de 1910 à sa mort en 1912 (ce pourquoi Paul écrit "feu Kiderlen-Waechter") et provoqua et géra sans succès la "Crise d'Agadir" (bras de fer germano-français) en 1911.
13) - "Zimmermann" : Arthur Zimmermann (1864-1940), ministre des Affaires étrangères du Reich allemand de novembre 1916 à sa démission en août 1917, il s'est particulièrement fait connaître le 16 janvier 1917 (trois jours après la lettre de Paul, qui l'évoque comme "l'homme du jour") en ordonnant à l'ambassadeur allemand au Mexique de conduire ce pays à une guerre contre les USA. Le texte de ce télégramme, immédiatement intercepté par le Royaume-Uni et divulgué aussitôt parmi les Alliés et aux USA, éclairait parfaitement la duplicité de l'Allemagne quant à son prétendu "désir de paix". Arthur Zimmermann y écrivait en effet : "Nous avons l'intention d'inaugurer la guerre sous-marine totale le 1er février (1917). Nous désirons cependant que les États-Unis restent neutres. Pour y parvenir, nous proposons une alliance au Mexique en lui promettant que nous ferons la guerre et la paix ensemble et que nous lui accorderons notre appui financier pour qu'il reconquière les territoires du Nouveau Mexique, du Texas et de l'Arizona. (...) Vous suggérerez au président du Mexique qu'il communique avec le Japon pour lui proposer d'adhérer à notre plan (...). Veuillez faire remarquer au président du Mexique que l'emploi sans merci de nos sous-marins obligera très bientôt l'Angleterre à nous demander la paix"...
14) - "Bethmann Hollweg" : Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier du Reich de 1909 à 1917. Hanté par le projet de rendre l'Allemagne dominante en Afrique c'est lui qui proposa le 6 janvier 1917 de négocier une paix avec les Alliés s'ils lui attribuaient - pour commencer à discuter - d'abord la propriété du Congo belge, puis à plus long terme, selon son plan de mai 1916, le Congo français, la Côte française des Somalis une partie de l'Angola, les colonies anglaises du Zanzibar et de la Somalie britannique...
15) - "Dr. Elferich" : en fait, Karl Theodor Helfferich (1872-1924), financier, homme d'affaires, auteur en 1913 d'un essai sur l'état économique du Reich visant à rassurer tous les Allemands sur leurs capacités et leurs avantages à gagner une guerre de grande ampleur. Ministre du Budget puis de l'Intérieur du deuxième Reich en 1915-1916, ami et conseiller de Theobald von Bethmann Hollweg, il est vice-chancelier de mai 1916 à novembre 1917 puis négociateur et ambassadeur d'Allemagne en Russie en 1918.
16) - "Dernburg" : Bernhard Dernburg (1865-1937), banquier et politicien. Il est financier et administrateur colonial allemand en septembre 1914, à l'époque où il est envoyé par le Reich pour plaider la cause de l'Allemagne auprès des Américains. Il vante auprès d'eux le bon droit de l'Allemagne à envahir la Belgique et à combattre les Alliés pour se doter d'un empire colonial, et les qualités de la civilisation allemande qui apporte à l'humanité, des ressources nouvelles bénéfiques à tous, par exemple une agriculture à hauts rendements grâce au chimiste Fritz Haber (1868-1934) qui mit au point en 1913 un procédé de synthèse de l'ammoniac permettant la production industrielle d'engrais chimiques (mais aussi - Dernburg ne le précisait pas - d'explosifs et de gaz de combat).
17) - "Professeur Oswald" : Paul a déjà évoqué ce personnage au nom très courant dans sa lettre du 14 novembre 1915. Il semble qu'il s'agisse de Hans Oswald, phénoménologue et socio-anthropologue allemand qui réunit autour de lui à Berlin aux débuts du 20e siècle une équipe de jeunes chercheurs intéressés par la sociologie des groupes minoritaires (dont les élites) des grandes agglomérations. Ce Professeur publia entre 1904 et 1908 une série de 51 livres et articles connue sous le nom de “Grosstadt-Dokumente”. Son groupe influença beaucoup le devenir de la discipline dans tous les pays et notamment l’École de sociologie de Chicago.


dimanche 8 janvier 2017

Lettre du 09.01.1917



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 9 Janvier 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du Jour de l’An qui, enfin respire un peu de confiance ! J’attends maintenant ta réponse à mes lignes du 25 Décembre et les 2 certificats (d’hébergement et de bonne vie et moeurs). Il y a un fait nouveau à signaler pour le régime des permissions : Celles-ci - du moins pour la Région - sont de nouveau soumises au Résident Général à Rabat (1), alors que depuis quelque temps le Colonel Commandant le Territoire de Taza (et qui était Commandant de notre Bataillon) avait le droit de les accorder. Y a-t-il eu des abus pour qu’on revienne à l’ancien système ? Je n’en sais rien, mais enfin l’histoire sera maintenant bien plus longue, et peut-être aussi plus dure ! 
Espérons que d’ici l’été les négociations de paix soient réellement en bonne voie. Personnellement, je crois qu’une nouvelle grande offensive au printemps (2) n’aura pas de résultat décisif ni d’un côté ni de l’autre. Certes, les Alliés gagneront encore un peu de terrain par ci, un peu de terrain par là, mais “la victoire” sans contestation, le bris des lignes allemandes, j’ai bien de la peine à y croire. Cela d’autant plus qu’il faudrait des sacrifices énormes de vies humaines. La tâche incomberait logiquement sur le front occidental aux Anglais, du moins dans sa majeure partie - car il est indiscutable que les plus lourds sacrifices ont été consentis jusqu’ici par les Français. Or, à moins qu’on arrive du côté des Alliés à une supériorité écrasante du matériel et de l’artillerie - ce qui sera très difficile - il me semble peu probable que la guerre soit terminée cette année sur les Champs de Bataille. La prolonger au-delà de 1917 - je ne crois pas qu’un gouvernement quelconque envisage cette possibilité, non seulement à cause du moral des combattants qui, forcément, va en diminuant, mais encore et surtout par rapport à la situation économique des différents pays. Si l’on songe à la diminution constante des exportations et l’augmentation croissante des importations, tout à fait hors proportion comparées avec une année normale, on se demande si l’on ne va pas sciemment à la ruine. C’est naturellement l’Etat qui devient débiteur de toutes ces sommes énormes et comme ses propriétés produisantes (Postes, Chemin de Fer, Télégraphe etc.) ne rapportent pas autant qu’autrefois et ne rattraperont pas si vite le terrain perdu même une fois la paix rétablie, il ne lui reste que le recours aux contribuables. Il y aura certes autant de grosses fortunes après la guerre qu’avant, et même davantage, mais comme les intérêts des emprunts représentent des sommes fantastiques, il faudra bon gré mal gré arriver à rembourser ces emprunts. Peut-être va-t-on être obligé dans pas mal d’Etats à recourir à un moyen extrême qui représente presque une faillite, savoir de décréter que 2 titres de rente de 1000 Frs. chacun seront convertis en un seul ne représentant que 1000 Frs. On taperait naturellement sur les grosses coupures, c.à.d. sur les titres de 20 000, 40 000 Frs. de rente et davantage pour ne pas frapper la petite épargne et il ne m’étonnerait pas du tout qu’un tel projet de loi fasse son apparition un jour ou l’autre ....... une fois la paix conclue bien entendu !
Mr. Penhoat (3) ne m’a point écrit encore et attendra sans doute son retour au front pour le faire. Il serait en effet très intéressant de connaître le bilan de la maison (4) arrêté au 1° Janvier, car on pourrait s’y faire une idée exacte de la situation financière. Je serais donc réellement content de voir ce document, ou tout au moins la copie. Note bien que si L. (5) n’a pas déduit un certain pourcentage pour la dépréciation (6) du mobilier, ce serait tant pis pour lui en cas de partage, c.à.d. si je sortais de la Société, car je devrais me baser sur le bilan de Décembre 1914. Ordinairement nous avons déduit annuellement 10 à 20% sur la valeur du mobilier.
Ton paquet n’est pas arrivé non plus, mais il est vrai qu’il est parti 8 à 10 jours après le mien. Quant au colis de fruits, j’ai déjà énergiquement réclamé auprès de la maison Magne à Oran (7), mais je suis encore sans réponse.
As-tu pensé qu’en gardant Fox (8) tu devras payer maintenant une taxe très élevée ? Je crois même 50 Frs.! Ce pauvre Fox est pourtant presque de la famille et les enfants doivent y être particulièrement attachés.
Pourquoi doutes-tu donc que tes lettres me fassent autant de plaisir que les miennes à toi ? Tu as réellement quelquefois de ces idées ... !!! Je ne sais pas s’il existe un livre sur la gymnastique dite suédoise (9), mais je le crois bien, car elle est pratiquée presque partout et même au régiment. Tu n’avais naturellement plus besoin de pratiquer le petit exercice que ton amie de Stockholm t’avait enseigné et qui, si je me rappelle bien, a eu un bon effet.
Je t’embrasse bien sincèrement, ainsi que de bonnes bises aux enfants.

Paul

Le bonjour à Hélène.

N’oublie pas de me rappeler la clause pour le renouvellement de notre bail (10), c.à.d. si pour annuler le bail nous devons le dénoncer, ou bien si notre silence est interprété comme l’intention de ne pas renouveler.


Notes (François Beautier)
1) - "Résident général à Rabat" : Paul évite de le nommer car il hésite face à une récente et embrouillée attribution des titres. Le Résident général de France au Maroc (à Rabat, la capitale) n’est de fait plus Hubert Lyautey (Ministre de la Guerre depuis le 12 décembre 1916), mais ce n'est pas non plus le général Henri Gouraud, qui pourtant le remplace au Maroc dans ses fonctions de Résident général et de Commandant des forces françaises au Maroc, sans avoir officiellement le titre de Résident général, lequel est conservé par Hubert Lyautey (qui en reprit la fonction dès sa démission du Ministère de la Guerre le 14 mars 1917). Quoi qu'il en soit Lyautey en tant que Ministre de la Guerre avait gardé de son expérience au Maroc la préoccupation de préserver ses effectifs en limitant les permissions. Cependant les réclamations (et bientôt mutineries) des soldats l'obligèrent à appuyer les initiatives de certains généraux qui, à l'exemple de Pétain, ordonnèrent à leurs officiers d'appliquer strictement le nouveau régime des permissions d'octobre 1916. Au Maroc, où les effectifs demeuraient notoirement insuffisants, le général Henri Gouraud se garda bien de donner des ordres allant dans ce sens. Paul, en évoquant le passage du Ministère de la Guerre sous la coupe de Lyautey, indique donc à demi-mots, à Marthe, sans nommer aucun de ses chefs, que la perspective d'une permission s'éloigne encore plus.
2) - "offensive au printemps" : en janvier 1917, aucun des belligérants ne semble accorder un quelconque crédit à l'idée d'une paix sans vainqueur ("paix blanche") et à la réussite de l'initiative du président des USA, Woodrow Wilson, lancée à la mi-décembre 1916, d'y aboutir sous l'arbitrage américain. La presse française, sauf exception pacifiste socialiste, attise l'espoir d'une offensive finale mettant la Triplice à genoux. Ce courant belliciste trouve sa source et son écho en Allemagne, qui après avoir, le 6 janvier, provoqué les Alliés en leur proposant la paix en échange de l'attribution à son profit du Congo belge, accentue sa provocation en poussant le Mexique à entrer en guerre contre les USA (l'affaire est dénoncée à la mi-janvier aux Américains par les Britanniques) puis en déclenchant dès la fin du mois une guerre sous-marine totale.
3) - "Penhoat" : associé et ami de Paul, volontairement sous les drapeaux depuis mai 1915.
4) - "la maison" : la société L. Leconte et compagnie.
5) - "L." : Leconte.
6) - "pourcentage pour la dépréciation" : on dirait aujourd'hui "amortissement".
7) - "maison Magne à Oran" : vraisemblablement un courtier maritime auquel Paul aurait confié le transport de ses cadeaux de Noël (voir sa lettre du 2 janvier 1917).
8) - "Fox" : le chien des Gusdorf, qui devront payer la "taxe sur les chiens". Cet impôt communal perçu depuis 1856 ne pouvait légalement excéder 10 francs par chien. Du fait de la guerre, les recettes fiscales des communes chutèrent considérablement : la limitation supérieure de la taxe fut déclarée caduque à compter du 1er janvier 1917 (la taxe elle-même fut abrogée par la loi du 7 juin 1971). 
9) - "gymnastique dite suédoise" : la première théorisation de cette gymnastique préventive et curative dont le nombre des adeptes croît très vite au début du 20e siècle (notamment en Scandinavie et en Europe centrale) est attribuée au pédagogue suédois Per Henrik Ling, au début du 19e siècle.
10) - "notre bail" : il s'agit du bail régissant la location aux Gusdorf, par les Robin, de leur maison, située à Caudéran.

lundi 2 janvier 2017

Lettre du 03.01.1917

Femmes zayanes (Wikipedia)


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 3 Janvier 1917

Ma chère petite femme,

Faisant suite à mes lignes d’hier, je te retourne aujourd’hui, sous pli séparé, la 3° feuille de Nantes, de sorte que tu pourras maintenant relier de nouveau ce document. Ce qui choque dans ce jugement, c’est la généralisation de tous les cas qui ne sont pas examinés dans leurs détails, mais condamnés en bloc, sans aucune exception. Et l’esprit du jugement est aussi étroit que celui des Nantais ou des Bretons (1) en général - je dirais presque qu’il est royaliste et je ne crois point qu’à Paris ou à Bordeaux par exemple on aurait jugé si superficiellement une chose pourtant si grave pour les intéressés. Ce qui m’a fait réfléchir aussi plus que de raison, ce sont les prétendues raisons que L. peut invoquer pour avoir si radicalement changé d’opinion à mon égard. Il ne peut avoir aucun motif tant soit peu sérieux ; cela ressort déjà de son attitude d’au début de la guerre où il semblait même être réellement soulagé de ma résolution de m’engager dans la Légion. Je pourrais aussi tracer un parallèle avec son attitude dans la question religieuse. Libre penseur et presque libertaire autrefois, il se moquait de l’église (2) et du clergé et divorçait pour se remarier peu après, ce qui est contraire aux lois de l’église. Mais déjà lors de la première communion de Jean (3) il avait viré de bord et commençait à faire l’homme dévot ; d’après Penhoat il serait donc maintenant presque orthodoxe. Les raisons n’en sont certainement pas à chercher dans ses idées religieuses, mais uniquement dans une pensée pratique ! C’est qu’il sent enfin - à son âge - que dans le milieu du haut commerce de Nantes (pays essentiellement royaliste - Mr. le marquis de Dion (4) député) la religion peut lui être utile ! Il doit en être de même avec le chauvinisme. Ayant très peu de connaissances et de fréquentations, il tire ses convictions des journaux - il a donc dû arriver à cette conclusion que pour être bon Français il faut être chauvin (5) et c’est dans cet ordre d’idée qu’il a commencé sa campagne contre moi en changeant complètement d’idée - car il ne peut avoir aucune raison sérieuse contre moi. Seulement il se trompe rudement en se figurant qu’il m’a complètement dans sa poche et sous sa coupe. Laissons finir la guerre et nous verrons.
Je m’étonne que pour la question d’une permission pour moi tu sois restée jusqu’au dernier moment optimiste, tout à l’encontre de ton tempérament. As-tu réellement cru que la petite lettre - très gentille du reste - écrite par Suzette (6) au Colonel et adressée ou plutôt arrivée chez le Colonel Commandant le Territoire de Taza aurait un effet ? J’ai pu voir cette lettre ici il y a quelques jours et si je n’insiste pas à ce sujet, c’est pour éviter une nouvelle discussion aigre-douce entre nous. Je sais bien entendu que vos intentions (de toi et des enfants) sont les meilleures - mais que tu ne veuilles pas comprendre que des interventions de ce genre ne peuvent que me rapporter des désagréments !!!! Je n’ai pas perdu un jour pour t’annoncer qu’il va y avoir un changement dans le régime des permissions, et si je n’en obtiens pas, ce ne sera réellement pas de ma faute. Mais de ton côté, tu ne devrais pas non plus t’acharner à me créer artificiellement des obstacles, alors que tu sais de ta propre expérience qu’en ce moment les autorités ne se laissent point guider par leurs sentiments (7).
Ton information au sujet d’une sortie du Groupe Mobile de Taza était inexacte. C’étaient les Gr. M. du Sud et de l’Occidental (Bou Denib et Tadla (8)) qui ont eu quelques rencontres très sanglantes, mais victorieuses, avec les rebelles. Nous autres cependant allons incessamment sortir si le temps reste beau, probablement contre Abd el Malek (9), qui se tient toujours contre la frontière du Rif espagnol. Avec le temps actuel, il fait bon marcher dans la journée, mais les nuits sont froides, surtout avec un seul couvrepieds sous la petite tente.
Est-ce que mes deux colis sont enfin arrivés ? Et les enfants n’étaient-ils pas désappointés par suite du retard apporté par le Père Noël ? J’espère que les 2 paquets sont au moins arrivés pour le 1° de l’an.
Lucien Leconte (10) n’aura certainement pas le temps long (11) s’il est parti pour le front avec le 1° Zouave. Car ces troupes d’Afrique sont des régiments de choc et il serait étonnant que L. s’en tire sans égratignure. Comme il était toujours un peu fainéant de nature, il changera peut-être de caractère ou plutôt il s’en achètera un. Mais comme homme d’affaire il ne vaudra certes pas grand’chose, car il manque complètement d’initiative.
Mes meilleurs baisers pour toi et les gosses, bien le bonjour pour Hélène.

Paul

Si j’avais la chance de venir au moins pour ta fête (12). Je l’ai rêvé cette nuit !




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des Nantais ou des Bretons" : ces amalgames surprennent sous la plume de Paul, habituellement plus respectueux des différences individuelles puisque victime, lui-même, d'amalgames iniques. La surprise est d'autant plus grande qu'il met dans le même sac (celui des républicains ?) Paris et Bordeaux !
2) - "l'église" : en fait l'Église (catholique romaine).
3) - "Jean" : d'après le contexte il s'agit vraisemblablement du fils cadet de Lucien Leconte, ici pour la première fois dénommé dans le courrier de Paul. 
4) - "Dion, député" : Jules-Albert de Dion (1856-1946), aristocrate déjà très célèbre en tant que cofondateur de l'entreprise de construction d'automobiles "De Dion - Bouton", fut député (de 1902 à 1923) puis sénateur (de 1923 à 1941) ultra-catholique d'extrême droite de la Loire inférieure (actuel département de la Loire Atlantique, chef-lieu Nantes). Antidreyfusard, violemment opposé à la séparation de l'Église et de l'État et à la saisie des biens des congrégations, viscéralement réactionnaire, il n'était pas aussi clairement royaliste que Paul le dit.
5) - "être chauvin" : l'idée que pour être bon Français il faut être chauvin n'était alors pas propre à Leconte. Paul, toujours prompt à dénoncer le chauvinisme allemand, sait par expérience ce qu'est le chauvinisme français. En s'exprimant ainsi il prend le risque d'être incompris par son éventuel censeur militaire (qui pourrait facilement confondre patriotisme et chauvinisme) et par le juge des naturalisations (qui pourrait s'émouvoir de voir Paul accuser implicitement la justice nantaise, donc française, d'aveuglement plus ou moins royaliste et chauvin).
6) - "Suzette" : Suzanne, l'aînée des enfants de Paul et de Marthe, n'a alors que 7 ans et demi. 
7) - "par leurs sentiments" : par crainte de manquer d'hommes, les chefs militaires n'appliquent pas le nouveau régime des permissions fixé en octobre 1916 à 3 fois une semaine par an. Les mutineries qui commencent en France en février 1917 ont pour principale origine le non respect de ce droit.
8) - "Bou Denib et Tadla" : Bou Denib (actuel Boudnib) abritait un camp de la Légion au sud du Haut Atlas, à 250 km à vol d'oiseau au sud de Taza. Un bruit avait couru au début 1915 (voir la lettre du 3 mars 1915) selon lequel le bataillon de Paul s'y déplacerait. Tadla (en fait Kasba Tadla) se situe à mi-chemin de Fès à Marrakech, à l'extrémité occidentale du Moyen Atlas, à 280 km au sud-ouest de Taza. Paul avait rapporté dans sa lettre du 25 février 1916 la rumeur disant que son régiment s'installerait sous peu à Tadla. Marthe se réfère à la presse, qui annonce par anticipation la mise en route de la phase 4 du plan de Lyautey de pacification générale du Maroc par une attaque simultanée contre les rebelles de l'Ouest et du Sud. Paul, lui, se réfère aux combats qui ont commencé le 2 janvier 1917 contre les Zayanes à partir de Tadla et contre les Beni Ouaraïn (repliés au sud car vaincus depuis un an dans le secteur de Taza) à partir de Bou Denib.
9) - "Abd el Malek" : le chef des rebelles nationalistes du Maroc septentrional, Abdelmalek, déstabilisé et affaibli par la défaite des Beni Ouaraïn et la prise de son propre camp de Souk el Had des Gheznaïa par la Légion le 27 janvier 1916, recommence à faire parler de lui en septembre 1916. Il a en effet retrouvé des forces et réorganisé sa guérilla à partir du versant sud du Rif (dont le Groupe Mobile de Taza - auquel participe Paul - verrouille les sorties vers le sud-est et le sud-ouest du Maroc).
10) - "Lucien Leconte" : il s'agit du fils aîné de l'associé de Paul, Lucien Leconte, également prénommé Lucien. Il est le fruit du premier mariage mentionné plus haut.
11) - "le temps long" : Paul veut sans doute dire que Lucien Leconte ne va pas s'ennuyer. On ne peut exclure que, subconsciemment, il pense aussi que ce soldat "n'en aura pas pour longtemps" (ses jours sont comptés, il ne fera pas long feu... ). Si telle est sa pensée, Paul n'apparaît pas ici sous son meilleur jour, mais il exprime la profondeur de la trahison dont il se sent victime de la part de son associé.

12) - "ta fête" : l'anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.