dimanche 21 mai 2017

Lettre du 22.05.1917

Hangar pour les compagnies de grande navigation, dessin 1917
http://bordographe.com/2015/11/02/bordeaux-un-jour-utopies-cyprien-alfred-duprat/


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 22 Mai 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir en même temps tes lettres des 10 et 11 courant et te confirme les miennes des 18 et 19 (1).
Espérons que Me Crimail (2) se montrera un peu plus communicatif que son confrère Bonamy et surtout que ce dernier lui a remis le dossier complet, y compris l’original de notre contrat d’association et les autres pièces que tu avais laissées entre ses mains. Pour ce qui concerne ton attitude momentanée vis à vis de Mr. Penhoat, je crois t’avoir dit déjà que je me l’expliquais uniquement par ton amertume provoquée par les évènements (3) qui sont de nature à chavirer même une nature plus sereine que la tienne ! 
Je note aussi ton appréciation toujours sombre de l’avenir. Je partage certes ton avis que mon rôle, plus encore que celui des autres “absents” de la vie civile, sera difficile ; si je conserve néanmoins quelque espoir, c’est en me basant sur la conviction que mon activité a été utile à la plupart de mes clients. Ce n’est donc pas à leur gratitude que je compte faire appel, mais à leur mémoire uniquement, car dans les affaires ce sont surtout les bénéfices qui comptent ! Enfin, nous verrons bien, et comme je le disais déjà, l’idée de lever l’ancre et d’essayer “my chance” ailleurs m’a été assez familière depuis pas mal de temps déjà. Mais il serait illogique autant qu’inconséquent de ne s’appuyer que sur cette idée (4)
Le récit de ton pèlerinage aux Docks (5) me prouve que tu as quand même peu changé depuis que nous sommes mariés et cela, en dépit des apparences extérieures pendant les dernières années avant la guerre. Le plus grand mal dans cette guerre est fait par les journaux qui empoisonnent l’opinion publique à tel point que le retour à l’état normal sera très difficile à moins d’un bouleversement général et total. Si l’on reproche à bon nombre de journalistes de “bourrer le crâne” à leurs lecteurs, on pourrait, avec presque autant de raison, reprocher à ceux-ci de se “laisser bourrer le crâne” avec complaisance. L’explication de ce phénomène peu réjouissant est sans doute à chercher dans le fait que malgré 3 ans d’une guerre monstrueuse et d’efforts gigantesques, on n’a pas encore réussi à dégager les territoires envahis (6), et pris ainsi une revanche éclatante sur l’agresseur. Car par le fait que la vengeance n’est pas assurée, celui ou ceux qui la projettent deviennent de plus en plus aigris, ayant constamment l’objet sous les yeux et la blessure au flanc. En lisant ta lettre, je craignais même que tu n’eusses adressé la parole à l’un ou l’autre, dans ta curiosité de te rendre compte de la situation et des sentiments. Je suis content que tu aies su te retenir.
L’encombrement des Docks de Bordeaux ne doit donc plus être aussi grand puisque tu as constaté qu’un hangar de marchandises à proximité des quais ne sert pas à entreposer les marchandises ; de là même à conclure que la Société Commerciale (7) n’est pas surmenée d’affaires, il n’y a qu’un pas.
J’attends avec curiosité le résultat des démarches de W. (8) Je sais que la chose est très difficile, mais le parent de L. (9) est dans une situation telle que s’il voulait, il pourrait bien délivrer le certificat en question (10). J’étais avec lui à la Préfecture, où il fut reçu comme un “légume” (11)! Enfin, attendons. Je n’ai pas non plus une réponse du Colonel (12). Ou bien c’est l’opération de la colonne qui est la cause de ce retard, ou bien la réponse a été enlevée l’autre jour avec le courrier par les Rhiatas (13). De toutes façons j’attendrai la rentrée de la colonne pour exposer au besoin par écrit ma demande d’une enquête sérieuse.
D’après les dernières nouvelles de Russie, il est encore difficile de se rendre compte de la situation intérieure et des intentions de ce pays. Ce qu’il y a de certain, c’est que le désir de la Paix est tel en Russie que les Milionkoff (14), Broussiloff (15) et toute la série des “off” et des “ski” démissionnent les uns après les autres. Peut-être découvrira-t-on encore que la “main de l’Allemagne” après avoir étreint le tsar, continue toujours son oeuvre ... (16) Quant à moi, je ne puis pas croire que la Russie conclura une paix séparée, mais je m’imagine qu’elle exerce une forte pression sur les Alliés en faveur de la paix. Toutefois, le refus du gouvernement allemand de désigner nettement les buts de la guerre forme un gros obstacle aux négociations... (17)
J’attends avec la plus grande impatience ta réponse au sujet de ta situation financière. Me Crimail n’a-t-il pas demandé tout de suite une avance de fonds ?
Inclus une 2° feuille de l’aff. “Dém. de l’O.”  (18) en retour.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "des 18 et 19" : ces lettres n'ont pas été conservées. On peut imaginer que dans l'un de ces courriers Paul ait évoqué la grande nouvelle de la mi-mai, c'est-à-dire la démission du général Robert Nivelle de son poste de commandant en chef des armées françaises à la suite de l'échec sanglant de son offensive sur le Chemin des Dames, et son remplacement par le général Philippe Pétain, chargé en catastrophe de maîtriser l'épidémie de mutineries de soldats qui en avait résulté. 
2) - "Me Crimail" : sans doute le remplaçant de Maître Bonamy, que Paul avait chargé depuis décembre 1914 d'obtenir la levée du séquestre au tribunal de Nantes.
3) - "les événements" : les courriers conservés ne permettent pas de savoir de quoi il s'agit. Cependant Paul a déjà plusieurs fois évoqué l'attitude réservée voire méfiante de Marthe vis-à-vis de Penhoat, le troisième associé de la société L. Leconte.
4) - "cette idée": Paul caressait alors le projet d'émigrer vers les États-Unis, ce qui explique en partie le travail de Marthe pour apprendre l'anglais.
5) - "les Docks" : Marthe a vraisemblablement recherché pour Paul, parmi ses anciens clients et confrères établis sur les docks de Bordeaux, des témoins de loyauté, comme il en avait imaginé la possibilité dans sa lettre du 13 mai 1917.
6) - "territoires envahis" : effectivement, depuis le début avril 1917 le recul allemand à l'est de Bapaume s'est arrêté ; l'offensive du Chemin des Dames a échoué à la fin avril et est abandonnée depuis la mi-mai 1917 ; l'armée allemande occupe toujours l'essentiel de la Belgique ainsi qu'une grande partie du Nord et de l'Est de la France ; les anciens départements français de Moselle et d'Alsace sont toujours allemands... Aucune partie du territoire allemand n'a encore été envahie par les armées alliées. 
7) - "Société commerciale" : il s'agit vraisemblablement de la Société commerciale bordelaise de houilles et agglomérés de Bordeaux, dont Paul (au nom de la société L. Leconte) était l'un des partenaires. En 1919, cette entreprise bordelaise devint la Société générale de houilles et agglomérés et établit son siège à Paris.
8) - "W." : Woolougham, ami américain de Paul. 
9) - "L." : Leconte.
10) - "certificat en question" : certificat de loyauté.
11) - "un légume" : une personne importante, une "huile".
12) - "du Colonel" : le Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, commandant la colonne de Taza (à laquelle Paul, alors au Col de Touahar, ne participait pas) était à ce moment occupé à l'organisation des actions conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek.
13) - "les Rhiatas" : tribu rebelle berbère qui revendique le contrôle du couloir de l'oued Innaouen depuis le col de Touahar (où se trouve alors Paul) jusqu'à Taza (où se trouve le commandant du régiment de Paul), et qui participe aux attaques des places fortes françaises formant passage entre le Rif (où s'est replié Abdelmalek) et le Moyen Atlas.
14) - "Milionkoff" : le Professeur d’Histoire Pavel Milioukoff (on écrit aujourd'hui "Milioukov") était l'un des chefs et députés du parti constitutionnel-démocrate (“cadet”) russe à la Douma depuis 1905. Connu pour son inclination monarchique et son refus de tout compromis avec les révolutionnaires (les minoritaires bolchéviques), il avait été appelé au premier gouvernement provisoire du prince Gueorgi Lvov en tant que Ministre des Affaires étrangères (Alexandre Kérenski y était ministre de la Justice). Intensément pris à parti par les pacifistes et les antitsaristes il en démissionna le 15 mai 1917. Alexandre Kérenski, libéral et républicain, devenu premier ministre en juillet 1917, ne lui donna évidemment aucun poste ministériel. Milioukov réapparut sur la scène politique au début septembre 1917 en tant que membre actif du putsch (raté) du général Kornilov contre Kérenski.
15) - "Broussiloff" : le général tsariste Alexeï Broussiloff (aujourd'hui "Broussilov"), qui avait été nommé par le gouvernement provisoire Commandant en chef des armées russes et avait acquis une grande renommée lors des avancées victorieuses de la campagne en Galicie de juin 1916, était considéré par les soldats comme un "boucher" et par le peuple comme la main armée de Kérenski (lequel voulait maintenir la Russie en guerre parmi les Alliés). Au contraire de ce qu'en dit Paul, Broussilov ne démissionna pas en mai 1917. Cependant - à la suite de l'échec de sa seconde offensive massive en Galicie en juillet 1917 - il perdit le commandement des armées (remis en août 1917 au général belliciste Lvar Kornilov). Devenu opportunément bolchévique en 1920, il reprit du service au sein de l'armée (devenue révolutionnaire) avant de prendre sa retraite en 1924. Dénoncé en 1929 comme antibolchévique, il disparut de l'Histoire officielle. Il ne la réintégra qu'en 1956, à la faveur de la déstalinisation.
16) - "son œuvre" : la thèse d'un soutien intéressé de l'Allemagne à Lénine et aux bolchéviques est amplement étayée par les faits (dont le plus célèbre est celui du "wagon plombé" qui permit à Lénine et à une trentaine de ses compagnons de passer de Suisse en Russie en avril 1917). Pour autant, la thèse d'une corruption des membres du gouvernement du tsar puis du gouvernement provisoire russe par l'Allemagne, pour affaiblir le parti des bellicistes, voire précipiter la prise du pouvoir par les bolchéviques, afin d'aboutir au plus vite à la signature d'une paix séparée germano-russe permettant au Reich de concentrer toutes ses forces sur le front occidental renforcé par l'entrée en guerre des USA, est largement crédible, mais jusqu'à maintenant faiblement documentée. Paul indique ici qu'elle était formulée par la presse dès cette époque.
17) - "négociations" : ce refus de l'Allemagne de préciser ses buts de guerre en réponse à l'enquête du Président Wilson, remonte au 26 décembre 1916. Le 31 janvier 1917 l'Allemagne exposa que la reconnaissance de sa politique d'annexion par les Alliés constituait un préalable à toute négociation de paix, ce qui conduisit les USA a rompre les relations diplomatiques avec elle le 3 février, puis à lui déclarer officiellement la guerre le 6 avril. 

18) - "l'aff. Dém. de l'O." : le journal "La démocratie de l'Ouest", édité à Saint-Nazaire, avait publié en février 1915 un article dénonçant le bureau de Paul à Bordeaux comme étant une officine allemande. Il semble que Paul ait toujours pensé que son associé L. Leconte était à l'origine de cette affaire, par laquelle il expliquait - du moins jusqu'à la mi-mai (voir sa lettre du 13) - le refus de sa demande de permission militaire. 

dimanche 14 mai 2017

Lettre du 15.05.1917

Main dite "de fatma"

Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 15 Mai 1917

Mon cher petit Georges,

Maman m’a écrit l’autre jour que tu allais prendre ta première leçon chez Mademoiselle Airfeuil (1), et que tu saurais bientôt m’écrire une petite lettre tout seul. Donc, dans la prochaine de Suzette tu mettras les quelques lettres que tu connais déjà pour que je voie les progrès. 
J’ai été content d’apprendre que le petit portefeuille t’a fait plaisir. As-tu remarqué la main qui est brodée au verso et qui se trouve également sur le bouton? C’est un signe sacré des arabes (2), tout comme le croissant ou la croix en Europe.
Je te prie de donner une gosse bise pour moi à Maman, Suzette et Ali et de dire le bonjour à Hélène.
Je t’embrasse bien fort.


Papa



Note (Anne-Lise Volmer)
1) - Il n'est toujours pas question pour Marthe d'envoyer les enfants à l'école, où elle craint que leur qualité d'allemands ne leur vaille des désagréments. 
2) - "signe sacré": erreur de Paul, la main étant dans la culture populaire une sorte de talisman bien antérieur à l'islam.

vendredi 12 mai 2017

Lettre du 13.05.1917




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza (1), le 13 Mai 1917

Ma Chérie, 

Je te confirme ma carte postale du 11 courant, et viens de recevoir également ta lettre du 29 écoulé après celles du 30 Avril et 1° Mai.
Je vais te renvoyer - sans en avoir eu besoin - la coupure de la Démocratie de l’Ouest et la copie de la lettre de Leconte avec la réponse du même journal (2), car j’ai pu me rendre compte entretemps que la fiche de renseignements en question n’émane pas des autorités civiles mais concerne uniquement ma “carrière militaire”. Elle contient même des indications si manifestement fausses sur mon passage à Lyon (3) qu’il ne sera point difficile aux autorités militaires de se convaincre de l’erreur, si toutefois ils se donnent seulement la peine de faire une petite enquête. Mais voilà que la colonne de Taza (4) est à nouveau en route, ainsi du reste que celle de Fez, et bien que le Colonel Batbedat (5) soit probablement resté à Taza, il y aura de ce fait un retard sensible parce que les pièces partent d’ici au Bureau du Bataillon qui se trouve en route pour être transmises après au Bureau du Régiment. Enfin la réponse doit bien arriver un des prochains jours et je verrai alors. Dans tous les cas, je ne laisserai pas l’affaire là, tu peux en être certaine.
Tu ne souffles toujours pas mot sur ta situation financière et si tu t’es procuré de l’argent - assez pour tenir jusqu’à ce que l’envoi de Nantes (6) reprenne comme je l’espère bien. C’est là pourtant le point qui m’intéresse le plus, car je ne veux en aucun cas que tu te prives de quoi que ce soit, les enfants et toi. Tu me rendras donc compte dans ta prochaine lettre que tu as fait suivant mes instructions ! (7)
J’ai fini la lecture du “Feu” et je te retournerai le livre après l’avoir donné à lire à quelques camarades. C’est certainement un livre vécu, non seulement par un homme mais par des milliers sinon des millions. Il n’y a que la fin, la conclusion finale où l’on sent l’inspiration du poète qui monte à des hauteurs où la moyenne des hommes ne se lève pas, bien que Mr. Barbusse fasse prononcer ces conclusions par des humbles dans un milieu qui est bien celui de la guerre et de la misère et dans des expressions et tournures qui n’ont rien de celles d’un académicien (8). J’y souscrit comme j’ai rarement souscrit à une idée généreuse - mais je conserve un doute : Crois-tu vraiment que cette spécialisation sur la guerre, son commencement et son but, soit générale, du moins dans les milieux qui ont une certaine instruction et liberté de vue ? Barbusse est sans doute bien situé pour le savoir, Penhoat aussi émettait des idées dans ce sens (9), mais dans la pratique, dans l’exécution, je n’ai rien vu jusqu’ici, rien !!! Ce qu’il y a de certain, c’est que pendant les moments, les heures, les jours de grande fatigue on oublie les haines et querelles ordinaires pour tourner toute sa colère contre ceux ou celui qui sont les auteurs directs de la fatigue en question. Mais une fois reposé, ces détails s’oublient rapidement. Voilà ce que j’ai souvent observé, pendant nos colonnes notamment.
A propos, je t’ai envoyé ces jours-ci un numéro du Canard Enchaîné dans deux enveloppes, l’as-tu reçu, ainsi que la “Guerre des Mômes” (10) que j’avais retourné comme imprimé au mois d’Avril ou même fin Mars ???
Je ne crois point que les hommes en rentrant dans leurs foyers trouveront leur femme changée autant que tu le dis. Toute la vie sociale est telle qu’une fois le travail intérieur à la maison accompli, la femme (qui tient autant à ses aises que l’homme) ne voudra pas renoncer tout à fait au repos et au plaisir pendant les quelques heures qu’elle garde libres. Que la jeune fille tâchera, s’efforcera même de conquérir une plus grande place dans les carrières dites libérales ou scientifiques, je le crois volontiers, mais pas la femme mariée (11). Du reste, la secousse donnée par la guerre s’apaisera petit à petit et si en politique par exemple l’influence de la femme se fera plus sentir à l’avenir, ce ne sera pas encore cela qui changera beaucoup à la vie sociale. Pendant les premiers dix ans qui suivront la conclusion de la Paix, il y aura du reste tant de blessures à panser qu’il ne faudra pas compter sur des changements profonds dans les vieilles habitudes ! C’est du moins mon avis.
Je me rappelle assez bien l’exposé ou la préface de la “Lyrique” de Busse (12) qui est, d’une façon générale, très clair et assez juste à part son jugement téméraire sur H. Heine (13) que je mets plutôt sur le compte de la jeunesse de l’auteur qui n’avait que 26 ou 27 ans lorsqu’il écrivait ce livre. Mais c’est W. Bolsche qui parle dans “Hinter der Welstadt” (14) de l’institution d’universités libres, accessibles aux femmes etc., et non Busse ?
Comment vont les enfants ? Est-ce qu’Hélène a trouvé quelque chose pour la journée ? Je pense quelquefois à elle, en me demandant si c’est réellement son sentiment qui l’attache aussi solidement ou bien l’intérêt qu’elle y trouve, bien qu’en ce moment surtout les bonnes places ne doivent pas être rares pour elle ? (15)
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.

Paul

Je suis curieux si Woolougham réussira à obtenir le fameux “certificat de loyalisme” (16).
Inclus 1 copie en retour (17).




Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "Taza, le 13 mai 1917" : à cette date Paul était en réalité au Col de Touahar.
2) - "réponse du même journal" : Paul avait demandé à Marthe, dans sa lettre du 19 avril 1917, de lui expédier ces documents. Elle l'avait donc fait.
3) - "passage à Lyon" : Paul stationna au dépôt-siège de la Légion de Lyon du 30 novembre 1914 au 4 janvier 1915. 
4) - "colonne de Taza" : Paul n'en fait alors pas partie puisqu'il stationne à Touahar avec un détachement de son régiment. Mais l'organisation de cette colonne partant de Taza (en coordination avec celles de Msoun à l'est et de Fès à l'ouest) sera évidemment traitée en priorité par rapport à la requête adressée par Paul à son chef. 
5) - "Colonel Batbedat" : il s'agit en fait du Lieutenant-Colonel Lucien Batbedat, qui commanda le 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger de 1915 à 1918. Paul a déjà demandé à ce supérieur (sans le nommer) de diligenter une contre-enquête pour corriger sa fiche de renseignements militaires (voir sa lettre du 19 avril 1917). En mai 1917, le Lieutenant-Colonel Batbedat était occupé à l'organisation des sorties conjointes des Groupes mobiles de Fès, Taza et Msoun contre les rebelles d'Abdelmalek. On trouvera une biographie succincte à l'adresse http://www.fanion-vert-rouge.fr/biographie/batbedat2.htm (site non institutionnel).
6) - "l'envoi de Nantes" : il semble que la société L. Leconte ait cessé d'envoyer chaque mois à Marthe une somme de 300 francs prélevée sur les intérêts de la part du capital de Paul dans cette société, et que le relais soit en attente d'être pris par l'administrateur du séquestre, établi à Nantes.
7) - "mes instructions" : Paul conseillait à Marthe de vendre des titres (voir sa lettre du 29 avril 1917).
8) - "académicien" : Barbusse fut membre de l'Académie Goncourt (il en avait reçu le prix pour "Le Feu" en décembre 1916) mais pas de l'Académie française. 
9) - "dans ce sens" : il semble que Paul doute alors que le petit peuple soit par nature généreux, pacifique et fraternel, et que le monde aille nécessairement vers la lumière... Cet état dépressif parfaitement crédible rend nécessaire et urgente - pour n'importe quel lecteur  - la délivrance d'une permission "de détente".
10) - "Guerre des mômes" : livre d’Alfred Machard (1887-1962) publié en 1916 chez Flammarion avec pour sous-titre “L’épopée au faubourg”. Paul avait annoncé qu'il en enverrait un exemplaire pour l'anniversaire d'Alice en novembre 1916, puis - n'ayant pas pu l'expédier - pour son cadeau de Noël (voir les lettres des 26 novembre et 7 décembre 1916). 
11) - "pas la femme mariée" : c'est-à-dire Marthe ! Paul continue à nier que le désir de Marthe de faire une carrière et de s'accomplir en tant que personne soit autre chose qu'un caprice inspiré par les circonstances... 
12) - "Busse" : Carl Busse (1872-1918), principal fondateur du "Cercle des auteurs lyriques allemands", critique littéraire et poète, il fut notamment l'inspirateur de quatre lieder de Richard Strauss. Engagé dans la défense civile allemande (le Landsturm) à partir de 1916, il publia plusieurs recueils de chants en privilégiant les textes d'inspiration chrétienne protestante, patriotique et militariste, défendant notamment le thème nationaliste "Dieu avec l'Allemagne". C'est sans doute à l'un de ces recueils que Paul se réfère.
13) - "H. Heine" : l'un des plus grands écrivains allemands, Heinrich Heine (1897-1856), d'origine juive (il disait cependant que la religion chrétienne était le principal accès à la civilisation européenne, idée à laquelle souscrira Paul quand il s'agira de l'éducation de ses enfants ) constituait un modèle d'esprit critique vis-à-vis des conformismes de tous ordres : on comprend que Busse ait souhaité (mais n'ait pas osé) l'attaquer...
14) - "Hinter der Welstadt" : Wilhelm Bölsche (1861-1939), auteur d'une étude remarquée sur H. Heine en 1888, se fit surtout connaître par la publication en 1901 de "Hinter der Weltstadt. Friedrichshagener Gedanken zur ästhetischen Kultur” (traduit en français ce livre aurait pu avoir pour titre "Au-delà de la ville. Réflexions sur l'esthétique par le cercle des écrivains naturalistes du quartier de Friedrichshagen à Berlin"). Ce texte constituait le manifeste d'un groupuscule d'adeptes du monisme (philosophie dont le concept central est l'indivision du monde naturel, aussi bien entre le matériel et le spirituel qu'entre les espèces vivantes ou les genres à l'intérieur de l'humanité), dont W. Bölsche était l'un des quatre fondateurs et le meilleur propagandiste. 
15) - "rares pour elle" : Paul n'a pas pris conscience du changement radical que la guerre a entraîné en deux ans sur le système économique, notamment par le recours massif à la main d'œuvre féminine et à la mécanisation, par la stagnation voire la baisse des productions (non militaires) et par la chute générale du pouvoir d'achat. Au contraire de ce qu'il imagine, les offres d'emplois - surtout de services privés non spécialisés - s'étaient considérablement raréfiées. 
16) - "loyalisme" : il s'agit en fait d'un "certificat de loyauté". Mais il paraît étonnant que Woolougham, jusqu'alors "étranger ressortissant neutre", devenu depuis l'entrée en guerre effective des USA le 6 avril 1917 "ressortissant allié", ait eu besoin de prouver sa loyauté envers la France. Ce faisant, Paul pointait le risque que son ami américain n'obtienne pas un certificat de loyauté, et ainsi prévenait Marthe que lui-même aurait sans doute encore beaucoup plus de mal à s'en faire délivrer un. 

17) - "copie en retour" : il s'agit de la copie annoncée au début de cette lettre.

mercredi 10 mai 2017

Carte postale du 11.05.1917

Mariage au Maroc


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 11 Mai 1917

Chérie, 

Tes lettres des 30 Avril et 1° Mai ainsi que les journaux des 28 et 29 Avril me sont parvenus et je t’en remercie. Je te répondrai après-demain, dimanche, tu auras sans doute reçu entretemps mes dernières lettres datées des 6 et 9 (1) courant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants. 

Paul 

Un bonjour pour Hélène.
Est-ce que Siret (2) est parti ?


Notes (François Beautier)
1) - "des 6 et 9" : ces deux courriers n'ont pas été reçus ou conservés.
2) - "Siret" : ami des Gusdorf, neveu d'Hélène, ancien employé de Paul. 

dimanche 30 avril 2017

Carte postale du 01.05.1917

Avions à Taza (Delcampe)


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 1° Mai 1917

Ma Chérie,

Je suis sans nouvelles depuis ta lettre du 20 à laquelle j’ai déjà répondu le 29 Avril ; j’attends avec impatience la suite donnée à l’affaire par Me Lanos.
Le mois de Mai débute très mal ici, car des pluies violentes ont succédé aux beaux jours d’Avril. Les sorcières semblent donc fêter la nuit de Walpurgis ici de la même façon qu’au Brocken ... (1)
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Note (François Beautier)
1) - "Brocken" : point culminant du massif du Harz, en Allemagne centrale, où Paul avait l'habitude de passer la nuit de la fête de Walpurgis (fête païenne du printemps, christianisée tardivement et partiellement, caricaturée en sabbat de sorcières). Il y emmena Marthe au moins une fois puisqu'il lui en rappelle le souvenir, comme il le fit dans sa lettre du 11 mai 1915.

vendredi 28 avril 2017

Lettre du 29.04.1917

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Artilleurs
Touahar, le 29 Avril 1917

Dimanche

Ma chérie

Je te confirme ma carte postale d’hier et reviens aujourd’hui sur ta lettre du 17 ainsi que sur celle du 20 qui m’est parvenue à midi.
Inutile de te dire que je comprends ton explosion de colère,  bien que j’eusse souhaité que tu prennes ou considères toute cette question comme une affaire, posément, froidement. Je sais bien que c’est là une question de tempérament, mais en se laissant aller au désespoir on ne voit plus clair, et une décision prise sous l’emprise de la colère est rarement bien à propos. Comme je te le disais dans ma lettre du 6 (1), mes réflexions, consignées dans ma lettre à Penhoat, dont tu as la copie, ne sont point des protestations platoniques, mais des idées à suggérer par Penhoat à l’avocat qui, en représentant P., défend aussi bien et en même temps nos propres intérêts. Ma lettre du 20 (2), à Mr. Penhoat, qui est passée par tes mains, est le complément de mon appréciation de la situation : tu en as vu que comme toi, j’envisage une séparation radicale de Leconte et cela dans le plus bref délai possible. Mais en ce qui concerne Penhoat, je ne suis point de ton avis. Il s’est comporté en bon ami vis à vis de nous, sans arrière-pensée et d’une franchise parfaite. S’il ne s’est pas reconnu dans les lignes de Leconte, ce n’est point si étonnant que cela car Penhoat n’est pas comptable de profession, n’y a jamais travaillé pratiquement, et enfin la comptabilité de Nantes, tout en étant bonne, est assez compliquée. 
Ceci dit, j’ajoute que je n’ai aucun plan pour travailler en commun avec Penhoat après la guerre, mais je suis décidé à soulever, en plein accord avec lui, la question de la liquidation de la maison. Quant au problème si nous restons en France après la guerre, il faut attendre la fin du cataclysme pour prendre une décision, mais je t’ai avoué il y a assez longtemps que je ne me cramponne nullement à cette idée. On fait du pain partout (3), et bien qu’en m’engageant au début de la guerre je caressasse l’espoir de vivre à Bordeaux comme par le passé, je ne suis pas assez buté pour ne pas changer d’avis si les circonstances elles-mêmes changent ... Mais ne perd pas de vue que Penhoat, qui est pourtant français, et même français mobilisé, se trouve pour le moment vis à vis de Leconte dans la même impuissance que moi (4). S’il n’y a pas une lacune grave dans la législation, cette situation aussi injuste que lamentable doit être changée promptement, aussi bien pour lui que pour nous, sur l’intervention de la justice. Et malgré les expériences amères que j’ai déjà faites durant cette guerre, j’ai encore l’espoir que tes démarches et celles de Penhoat ne resteront pas sans résultat.
En attendant, il faut naturellement vivre et je te répète ce que je t’ai dit à plusieurs reprises : Vends 2 obligations Communales 3% 1912 (5) qui te donneront environ 390 Frs. en attendant la solution. Renseigne-toi aussi quel prix on pourrait retirer des Amazones (6) et demande à Me Lanos (7) d’obtenir la délivrance de nos titres et intérêts au C.N.E.P. (8) Surtout, ne t’impose pas de privations à toi et aux enfants. Je pense que pendant mon séjour à Touahar je n’aurai plus besoin d’argent. 
Et je sens de nouveau combien il serait nécessaire que je vienne te voir ! D’ici 8 jours je compte descendre à Taza, car le Colonel doit rentrer la première semaine du mois de Mai. Sois certaine que je ne laisserai aucun argument de côté pour obtenir ma permission et qu’au besoin je demanderai la résiliation de mon engagement, et mon internement dans un camp de concentration.
Ici à Touahar c’est la vie monotone et décourageante dans le bled (9). 250 à 300 poilus (10) dans un camp sur un col de montagne, entourés d’une haute tranchée et d’un réseau de fil de fer. Autour de nous, à perte de vue, des mamelons, des montagnes, dont la dernière chaîne çà et là encore couverte de neige. Dans la vallée en bas, l’Inaouen (11) décrit ses lacets ; au delà du fleuve, à quelques kilomètres d’ici, la Kasbah des Beni M’Gara (12) détruite plusieurs fois par nous et complètement en ruines. Mais, par des jours clairs, on distingue là-bas à la jumelle des bicots qui, malgré les coups de canon envoyés dans leurs villages, y vivent encore comme si tout était calme. Hors du poste, c’est le grand silence, troublé seulement par le vent qui, dans cette hauteur, souffle souvent en tempête et fait trembler les baraques et leurs toits en tôle. En regardant le lointain, qui semble sans vie et éternellement muet, ou en faisant le tour du poste par un de ces jours brumeux comme aujourd’hui, où le monde semble enveloppé dans une couche épaisse d’ouate, on se demande vraiment pourquoi on est sur la terre, et s’il ne vaut pas mieux de n’être jamais né ... (13)
J’ai commencé la lecture du “Feu”. Ce livre, qui n’a rien du roman, est vraiment vécu, je suis même étonné que la dame Censure ne se soit pas opposée à sa publication, car les conclusions - très justes du reste - sont de nature à faire sérieusement réfléchir les grands patriotes de l’arrière, ainsi que les familles des combattants (14).
Je te laisse, ma chérie - ne t’abandonne pas au désespoir et supporte stoïquement l’averse actuelle. Nous aussi, nous verrons de meilleurs jours, et peut-être plus vite que nous ne pensons. Mais les injustices dont on est victime ont ce résultat qu’on devient égoïste à outrance et qu’on finira par se soucier uniquement de sa propre peau.
Mes plus tendres caresses et 1000 baisers pour toi et les enfants. Un bonjour pour Hélène.

Paul 




Notes (François Beautier)
1) - "du 6" : lettre perdue.
2) - "du 20" : cette lettre n'a pas été conservée puisque Paul l'adressait via Marthe à son associé Penhoat.
3) - "On fait du pain partout" : cet argument est à la fois une menace adressée à un éventuel censeur militaire, donc à la Légion et au-delà à la France, et un constat rassurant destiné à Marthe, qui reproche implicitement à Paul de ne pas avoir quitté la France, voire l'Europe, avec toute la famille, dès la déclaration de guerre.
4) - "que moi" : L. Leconte ne verse pas leurs parts de bénéfices à ses deux associés, qui le poursuivent en justice (le cas de Paul étant compliqué par la mise sous séquestre de ses biens, donc aussi de son capital et de ses intérêts dans la Société L. Leconte).
5) - "3% 1912" :il s'agit de l'emprunt obligataire à 3% d'intérêt lancé en 1912 par le Crédit Foncier de France pour un montant de 500 millions de francs destiné à financer les prêts aux communes. Les titres étant établis au porteur, Marthe pouvait en disposer. À l'émission en 1912, chaque obligation valait 250 francs : le cours est à la baisse (la demande ayant fléchi du fait de la guerre) puisque Paul l'évaluait en novembre 1915 à 200-205 francs (voir sa lettre du 29 novembre 1915) et maintenant, en avril 1917, à 390 francs pour deux obligations (soit 195 francs l'une).
6) - "Amazones" : l'État brésilien d'Amazonie ne paie plus les intérêts de ses obligations depuis 1914. La France négocie depuis 1915 la reprise de leur paiement mais, en attendant, le cours de ces obligations au porteur s'effondre. 
7) - "Me Lanos" : avocat de Paul à Bordeaux.
8) - "C.N.E.P." : Comptoir national d'escompte de Paris, qui gère notamment les emprunts effectués en France par les États étrangers, dont il conserve les titres aux noms de ses clients (ceux de Paul étant placés sous séquestre).
9) - "le bled" : désigne en argot français la campagne, et en langue arabe le territoire dépendant d'une autorité (le “Bled el Makhzen” désignait ainsi le territoire sur lequel le sultan était légitimement souverain).
10) - "poilus" : l'absence de majuscule pose la question de savoir si Paul se considère à part entière comme un Poilu (les derniers combats auxquels il a pris part étaient assez violents pour qu'il en revendique la légitimité) ou s'il s'y refuse, conscient de mener au Maroc une guerre prioritairement coloniale, d'une autre nature et d'une autre forme que la Grande Guerre des Poilus.
11) - "Inaouen" : officiellement Innaouen, mais à l'époque noté phonétiquement de diverses façons (Inaouène, Inawene... ).
12) - "Beni M'gara" : clan rebelle lié à la tribu des Beni Ouaraïn. Son territoire s'étend au nord (et un peu au sud) de l'oued Innaouen autour du Col de Touahar. La kasbah des Beni M’Gara, installée dans un méandre de l'oued à l'ouest immédiat du col, avait été détruite par la Légion en juillet et septembre 1916, elle constituait depuis lors un poste militaire français ; les villages situés plus au nord, sur le versant du Rif, avaient été pilonnés en mai 1914 par le général Gouraud puis en juillet 1916 par la Légion. Paul a décrit les ruines de cette kasbah et de ces villages dans sa lettre du 23 octobre 1916. 
13) - "n'être jamais né" : Paul sait que le motif devenu majoritaire des permissions est "la détente". Autant en manifester ici un besoin urgent... 

14) - "combattants" : effectivement, la question du laxisme de la censure se pose à propos de ce roman-témoignage - très critique envers l'Armée et plus généralement envers le bellicisme - qu'elle laissa publier d'abord en feuilleton à partir d'août 1916. En fait, les autorités militaires et les représentants de la nation avaient déjà pris conscience de la lassitude des civils et des militaires face au "bourrage de crâne", à la censure et à l'exploitation forcenée des soldats aussi bien que des ouvrières (la rédaction dès l'été 1916, puis le vote le 28 septembre 1916, par l'Assemblée nationale, de la “Charte du permissionnaire”, en atteste). Laisser paraître "Le Feu" participait de l'objectif de ne pas laisser le malaise se renforcer et s'étendre (ce ne fut pas le cas : "Le Feu" - avec la première description d'une exécution pour l'exemple - annonça et suscita en partie les troubles de l'année 1917 ainsi que le passage à l'extrême-gauche de son auteur et de beaucoup de ses lecteurs). Par ailleurs, cette question se pose aujourd'hui parce que l'habitude fut prise après 1917 de considérer cette prise de conscience comme le résultat des mutineries des soldats du rang et des agitations ouvrières de l'année 1917, dans une conception populiste et/ou marxiste de l'Histoire, alors que ce furent bel et bien les cadres - l'élite - de l'armée et de la nation qui l'initièrent dès 1916, y compris en reconnaissant Henri Barbusse comme l'un des porte-parole du peuple qu'il importait sinon d'écouter, du moins de faire mine d'entendre. 

jeudi 27 avril 2017

Carte postale du 28.04.1917


Avertissement: Chers lecteurs, une lettre égarée récemment retrouvée, datée du 12 avril 1917, vient d'être remise à sa place dans le blog, avec les notes de François Beautier, et je vous invite à la consulter. Anne-Lise Volmer 


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet  Caudéran

Touahar, le 28 Avril 1917
  Samedi

Ma Chérie, 
Je viens de recevoir ta lettre du 17 ainsi que le livre de Barbusse “Le Feu” (1); mille mercis. L’installation dans notre nouveau poste étant à peu près terminée, je t’écrirai demain une lettre.
J’espère que mes lettres des 6 (2) (de Souk el Had) et 20 (3) (de Taza) au sujet de Leconte sont parvenues entretemps et attends tes bonnes nouvelles à ce sujet.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul




Notes (François Beautier)
1) - "Le Feu" : sous-titré "Journal d'une escouade", le roman-témoignage de guerre plus ou moins autobiographique de l'engagé volontaire Henri Barbusse (qui avait plus de 40 ans au début de la guerre) parut en feuilleton en 24 chapitres dans l'Œuvre à partir d'août 1916 avant d'être publié chez Flammarion, en un seul tome de plus de 400 pages, en novembre 1916 et d'obtenir en décembre le prix Goncourt. (Voir sur Instagram "lirelesgoncourt)
2) - "6" : cette lettre n'a pas été reçue ou conservée. Elle aurait été écrite le jour même de la prise du camp d'Abdelmalek, à laquelle Paul contribua de loin - en le contournant par le nord avec sa colonne alors que l'autre Groupe mobile l'attaquait par le sud - mais cependant d'assez près pour que son livret militaire en porte la mention.
3) - "20" : il s'agit vraisemblablement de la lettre datée du 19.