jeudi 17 août 2017

Carte-lettre du 18.08.1917

Sorcier vendant des drogues, 1917, Rabat http://maroc1915.hypotheses.org/1307

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem, le 18 Août 1917

Ma Chérie,

Je viens de recevoir ta lettre du 5/6 courant et suis effrayé que ton malaise persiste toujours. Ce ne serait pas un commencement de dysenterie (1)
La lettre de Me Crimail (2) dont tu parles n’était point jointe à la tienne de sorte que je ne sais pas du tout ce qu’il te dit ... Tu me la feras peut-être parvenir par le courrier suivant, car tu te doutes bien que je suis curieux de cette réponse. 
Pour ce qui est de ma permission, mon départ n’est plus qu’une question de temps, car la permission est accordée, et le titre revenu de Rabat (3). Seulement, car il y a un seulement, les permissions pour la France sont suspendues depuis 8 jours à cause de l’encombrement des dépôts d’Oudjda et Oran (4). Mais on compte que les départs reprendront à la fin du mois ou commencement Septembre et je serai parmi les tout premiers partants. Il y a donc beaucoup d’espoir que nous passerons le 16 Septembre (5) ensemble.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « dysenterie » : désignée comme « fléau séculaire des armées », cette maladie bactérienne épidémique provoqua environ 10% des décès de soldats au front pendant la Grande Guerre. Paul suppose que Marthe en est atteinte : il pouvait s’agir de gastro-entérite, de diarrhée infectieuse, d’entérocolite, c'est-à-dire de maux alors très graves (le premier antibiotique permettant de les traiter, la pénicilline, fut inventé en 1928). 
2) - « Me Crimail » : cet avocat nantais qui remplace Me Bonamy est chargé par Paul, depuis mai 1917, d’obtenir la levée du séquestre.
3) - « Rabat » : par suite de la rébellion de Fès contre les Français en 1912, Rabat est devenue capitale administrative du Maroc en tant que siège du Résident général du Protectorat du Maroc, le général Lyautey, qui supervise alors le cycle des permissions.
4) - « dépôts » : casernements de la Légion par où doivent passer les engagés aussi bien que les permissionnaires. 5) - « 16 septembre » : anniversaire du mariage des Gusdorf, en Allemagne en 1908. Paul vivait alors à Bordeaux depuis 1906 et Marthe vint l'y rejoindre. Elle décrivit ultérieurement leur première année de vie commune comme "la plus difficile de ma vie". 

mardi 15 août 2017

Carte-lettre du 16.08.1917

Groupe de Marocains, 1919

Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem, le 16 Août 1917

Chérie, 

Je suis sans tes nouvelles depuis le 31 Juillet et te confirme ma lettre du 13 (1). J’espère pourtant que ton état ne s’est point aggravé et que pourtant tu vas mieux. N’as-tu toujours pas reçu une réponse du Maire à la récente demande (2)? En ce qui concerne Mme Robin (3), m’est avis de ne plus s’occuper du tout d’elle. Si elle obtient le paiement du loyer, tant mieux pour elle ; sinon, nous n’y pouvons rien non plus, pouvant au contraire bénéficier d’une réduction de loyer (4) après la guerre. J’ajoute cependant qu’à mon avis cette réduction n’atteindra pas les loyers comme le nôtre dans une petite ville. Je suis sans nouvelles également de Mr. Penhoat (5) et je vais lui écrire du nouveau retard causé par cette colonne (6) qui, je le crains, nous tiendra dehors jusqu’à la fin du mois ou presque. Et Dieu sait si aussitôt nous ne sortirons pas pour une autre direction. 
La crise des effectifs se fait sentir ici, et malheureusement nous ne pouvons pas compter ici sur la relève par les Américains (7) ou les Anglais ! Et quand on est dans l’engrenage, on n’en sort plus. Enfin, je compte toujours sur un revoir (8) en Septembre et je serais rudement désappointé si cette fois-ci encore je n’avais pas satisfaction.
Embrasse bien les enfants pour moi et reçois mes plus tendres baisers.

Paul
Notes (François Beautier)
1) - « du 13 » : ce courrier manque.
2) - « réponse du Maire » : probable allusion à la demande officielle dont Paul avait fourni à Marthe le modèle dans son courrier du 21 juillet (voir sa lettre du 7 août 1917). Le fait que le Maire soit impliqué indique qu’il s’agit vraisemblablement d’un certificat de bonnes mœurs concernant Marthe, en tant qu’hôtesse prochaine de son époux permissionnaire.
3) - «  Mme Robin » : propriétaire du logement des Gusdorf à Caudéran. Il apparaît qu’elle aurait fait appel à la Justice pour s’en faire payer les loyers incomplètement honorés par le couple, qui cherchait au contraire à négocier à l’amiable une baisse du terme en s’appuyant d’une part sur le moratoire concernant le loyer des mobilisés et d’autre part sur la possibilité que lui accordaient les Gusdorf de les renvoyer après simple préavis de 3 mois à compter de la fin de la guerre.
4) - « réduction de loyer » : mesure de pacification sociale promise par les grandes villes en faveur des locataires anciens combattants. Caudéran était à cette époque (et jusqu’en 1965) une commune indépendante de celle de Bordeaux.
5) - « Penhoat » : associé de Paul et de Leconte.
6) - « colonne » : ce mot désigne une formation de combat alors que Paul avait décrit son stationnement à Sidi Belkassem comme un détachement destiné à parachever un poste militaire, ce qui correspondait à la réalité puisque les combats avaient été menés et remportés par un régiment de tirailleurs juste avant l’arrivée du détachement du 6e bataillon (auquel appartenait Paul) sur ce site. Il est donc vraisemblable que Paul ait voulu « noircir » sa situation pour mettre fin aux récriminations impatientes de Marthe le tenant responsable du report de sa permission.
7) - « relève par les Américains » : après les Britanniques venus épauler les Belges et les Français sur le continent dès le début d’août 1914, le premier détachement du corps expéditionnaire américain, conduit par le Général Pershing, a débarqué à Boulogne-sur-Mer le 13 juin 1917, le second arrivant à Saint-Nazaire moins de 15 jours plus tard. 

8) - « un revoir » : une permission permettant de rentrer à Caudéran.

mercredi 9 août 2017

Carte-lettre du 10.08.1917

Camp d'artillerie en montagne

Carte-lettre Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Bel Kacem (1), le 10 Août 1917

Ma Chérie, 

J’ai ta lettre du 29 et 30 Juillet et te confirme les miennes des 3 (2) et 7 courant.
Comme tu te fais tout de même du mauvais sang ! Je t’ai pourtant dit que j’aurai cette fois-ci ma permission et que je viendrai. Ce n’est qu’une question de temps, de quelques semaines de différence ! Mais il ne faut pas oublier qu’ici la question est plus longue et plus difficile à régler qu’en France, vu 1°) le manque de troupes actives, ou leur insuffisance numérique relative et 2°) la longueur des communications (3) avec Rabat. 
Mais le principe de la permission est maintenant résolu en notre faveur dans les mêmes conditions que les autres corps : 21 jours par an (4). Je ne peux pas te dire maintenant pourquoi la mienne se trouve remise jusqu’à fin Août (5), mais je puis te dire que je l’aurai ! Et je t’en supplie : Ne te rend pas complètement malade : je sais aussi bien que toi ce que j’ai à faire.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul


Notes (François Beautier)
1) - « Sidi Bel Kacem » : en fait Sidi Belkassem, site défensif dont Paul n’écrira finalement correctement le nom que dans son dernier courrier partant de ce lieu, le 23 août 1917. 
2) - « des 3 » : ce courrier manque.
3) - « communications » : pour ces raisons évidentes (insuffisance des effectifs et durée allongée des voyages des permissionnaires en métropole), Lyautey ralentit au maximum la rotation des tours de permission.
4) - « 21 jours par an » : Selon la Charte du permissionnaire discutée et votée à la Chambre le 28 septembre 1916, à compter du 1er octobre 1916, les permissions de détente sont de 7 jours par période de 4 mois (soit 3 permissions annuelles d’une semaine chacune). Ce dispositif est réaffirmé par le général Philippe Pétain pour tous les corps d’armée à compter du 1er février 1917, le temps de voyage aller et retour n’étant pas compté dans la permission mais évalué forfaitairement selon la distance. Le 1er octobre 1917 la durée annuelle de permission de détente sera portée à 30 jours et les délais de route seront établis non plus forfaitairement mais selon la durée réelle des voyages, constatée par les gendarmes ou les maires à l’arrivée en permission puis par les autorités militaires au retour à la caserne.

5) - « fin août » : les chefs de corps, notamment hors de la métropole, prirent l’habitude d’attendre le retour des premiers permissionnaires pour autoriser le départ des suivants. L’insuffisance - donc la lenteur - des systèmes de transport, accrue par les attaques des rebelles et par les torpillages des sous-marins allemands, se traduisit très vite par un retard croissant de ces cycles. Ceci permit aux chefs de corps de « justifier » le prolongement du maintien des hommes en activité alors qu’ils avaient droit à leur première permission de détente. 

dimanche 6 août 2017

Carte-lettre du 07.08.1917





Carte-lettre  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Sidi Ben Kassem (1), le 7/8 17

Ma Chérie, 

Nous sommes maintenant à l’endroit où nous devons construire un nouveau poste et où un combat très sanglant a eu lieu il y a quelques années (2). Cette fois-ci l’occupation a été moins coûteuse, bien que ... (3)
J’ai ta lettre du 27 et j’espère que tu auras reçu entretemps la mienne du 21 Juillet (4) avec modèle (5). Ma dernière lettre, adressée à Suz., date du 4 courant et de M’Conn (6).
Je compte toujours que nous rentrerons vers le 24/25 à Taza, mais naturellement on ne peut rien préciser encore. Pendant quelques jours, l’eau salée (7) de M’Conn et environs m’avait quelque peu déréglé, mais cela va de nouveau bien maintenant.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.
Paul



Notes (François-Beautier)
1) - « Sidi Ben Kassen » : en fait Sidi Belkassem, village et site d’un marabout, à 15 km environ au nord de Msoun, sur le versant sud du Rif . La Légion y établit un avant-poste, destiné à empêcher les rebelles du Rif d'atteindre la ligne reliant les deux Maroc entre Fès et Oujda via Taza.
2) - « quelques années » : il y a 3 ans, les 4 et 5 juin 1914.
3) - « … » : ces points de suspension laissent entendre que des combats eurent lieu. Effectivement, le 5e Régiment de tirailleurs africains y fut accroché par les rebelles le 5 août 1917, c’est-à-dire deux jours avant l’arrivée du détachement du 6e bataillon auquel Paul appartenait. 
4) - « du 21 » : ce courrier manque, à moins qu’il s’agisse de la carte du 20 juillet 1917.
5) - « modèle » : modèle de courrier administratif (il peut ici s’agir soit d’une déclaration concernant Marthe en tant qu’hôtesse de Paul lors de sa prochaine permission, soit en tant que partie prenante de l’une ou l’autre des affaires en cours de levée du séquestre, de versement d’une pension par la Société Leconte ou de report du paiement des loyers dus à Mme Robin).
6) - « M’Conn » : Msoun.

7) - « eau salée » : à cette période de l’année les oueds sont à sec et les nappes phréatiques n’alimentent plus suffisamment les puits, dont l’eau devient saumâtre.

jeudi 3 août 2017

Carte postale du 04.08.1917

Une aquarelle de Tranchant de Lunel, que Lyautey choisit comme directeur des Beaux-Arts pour le Maroc en 1920

Carte-lettre  Mademoiselle Suzanne Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

M’Conn (1), le 4 Août 1917

Ma chère petite Suzette (2),

Depuis hier nous sommes de nouveau sur les sentiers de la guerre (3) et campons à une trentaine de km à l’est de Taza. Je te remercie pour tes 2 lettres : la dernière m’a fait particulièrement plaisir car elle était très bien écrite. Et en lisant ta description, j’avais toute la maison sous les yeux, maman (4) avec son linge, toi assise dans un fauteuil en osier en train d’écrire - mais est-il vrai que Georges (5) se roulait par terre puisqu’il était en colère ? S’il a cette habitude il faudra que je le corrige lorsque je viendrai à la fin de ce mois (6) ! Et Alice (7) est-elle bien sage ?
Nous allons partir d’ici demain pour construire encore un poste au Nord de M’Conn (8). Mais je pense que nous rentrerons dans une quinzaine si tout va bien.
Mes meilleurs baisers pour toi, Maman, Geo (9) et Alice ; un bonjour pour Hélène.


Papa


Qu’est-ce que je pourrais bien t’apporter en venant ?


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « M’Conn » : en fait Msoun, poste de la Légion et station sur la voie ferrée Oujda-Taza, à une trentaine de km à l’est de cette dernière ville. Paul a stationné dans ce camp en 1915 et 1916.
2) - « Suzette » : Suzanne, fille aînée des Gusdorf, a fêté ses 8 ans le 1er juillet 1917. 
3) - « sentiers de la guerre » : allusion aux combats ponctuels menés par l’Armée française sur le versant sud du Rif pour bloquer les tentatives des rebelles nationalistes marocains d’Abdelmalek de franchir vers le sud la ligne Fès-Oujda afin de rejoindre la guérilla en cours au sud-ouest du Moyen Atlas et au nord-est du Haut Atlas. Le 6e Bataillon (du 1er Régiment de marche du 1er Régiment étranger) auquel appartient Paul a été particulièrement sollicité pendant tout l’été 1917 pour tenir ce barrage stratégique voulu par Lyautey.
4) - « maman » : Marthe.
5) - « Georges » : petit frère de Suzanne, il a alors 5 ans.
6) - « Alice » : cadette de la fratrie, elle a alors 3 ans.
7) - « à la fin de ce mois » : on apprend ici que Paul est enfin sûr d’obtenir la permission de détente qui lui permettra de rejoindre sa famille à Caudéran. Les informations sur les circonstances de l'obtention de cette permission se trouvent sans doute dans les courriers perdus...
8) - « au nord de M’Conn » : Paul a mentionné dans sa lettre du 4 janvier 1916 le poste de Sidi Belkassem, au nord-est de Taza et au nord de Msoun, où les rebelles affrontèrent l’armée française en juin 1914.
9) - « Geo » : Georges (pour la première fois désigné ainsi par son père). 


mercredi 19 juillet 2017

Carte postale du 20.07.1917

The Gathering, M'sila


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Bivouac du Djebel M’Lila (1)
                                           le 20-7-17


Ma Chérie,

Je te confirme ma carte du 18 (2). Nous sommes pour quelques jours ici, faire les premiers travaux pour l’installation d’un poste (3); nous serons probablement de retour à Taza dans une huitaine. Malgré la chaleur intense je me porte toujours bien. Comment vas-tu ? Je suis toujours sans tes nouvelles.
Bons baisers pour toi et les enfants.


Paul

Notes (François Beautier)
1) - « Djebel M’Lila » : en fait « Djebel M’sila » (actuel M'sila), village et sommet du versant ouest de l’oued Lahdar, à 25 km environ au nord de Taza et à une douzaine de km au sud du poste de El Gouzat.
2) - « carte du 18 » : ce courrier manque.
3) - « un poste » : en position élevée à 700 m d’altitude, ce poste était destiné à empêcher les rebelles marocains installés sur le versant sud du Rif au nord de Taza de rejoindre ceux de l’Atlas (au sud de la ligne Fès-Oujda par Taza) alors qu’ils s’acharnaient à y parvenir au prix de combats de plus en plus violents depuis juin 1917.

mardi 6 juin 2017

Carte postale du 07.06.1917

Bivouac au poste de Touahar


Carte postale  Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Touahar, le 7 juin 1917

Ma chérie, 
Je serais content de savoir si Suzette va mieux. Ne pourrais-tu pas, ces jours-ci au moins, m’écrire journellement une carte postale comme celle-ci?
Je t’ai adressé la semaine dernière 3 journaux sans bande (2° Tranchée; 1 extrait des Annales); les as-tu reçu ainsi que le Canard Enchaîné?
Mille baisers pour toi et les enfants.




Paul



Chers lecteurs, 

Entre cette carte postale datée du 7 juin, et une lettre adressée à Suzanne datée du 7 aout, une seule carte, envoyée d'un bivouac le 20 juillet, nous est parvenue.
Nous n'avons aucune explication à présenter pour cette interruption.
Peut-il s'agir d'une rupture dans la correspondance? La maladie de Suzanne, à laquelle  Paul fait allusion, a-t-elle entraîné ce hiatus? Une dispute entre les deux époux a-t-elle interrompu provisoirement le flot de courrier? C'est difficile à imaginer: leurs échanges, on l'a vu,  sont plutôt plus fréquents dans ce type de circonstances. 
On penserait  plutôt à des circonstances qui font que du côté de Marthe, les lettres n'ont pas été conservées, ont été détruites, ou perdues.
Tout peut être imaginé. 
Une intervention catastrophique des enfants, en âge maintenant de faire des bêtises, et peut-être jaloux de ce lointain étranger dont leur mère est occupée si souvent; une erreur ancillaire - quoiqu'on imagine mal la fidèle Hélène faisant disparaître des documents aussi précieux; un accident domestique, départ de feu ou inondation, duquel cependant la correspondance subséquente ne porte aucun trace; une remise en ordre de la maison, type nettoyage de printemps, au cours de laquelle les fragiles feuillets auraient été égarés...
Les échanges contenaient-ils des passages susceptibles de remettre en cause la permission tant attendue, dont les deux époux ne parlent plus depuis le 12 avril, et ont-ils été détruits pour cette raison?
Cent ans après, personne n'est là pour nous le dire.
Chers lecteurs, merci de votre fidélité, et à bientôt.

Anne-Lise Volmer-Gusdorf