jeudi 23 août 2018

Lettre du 24.08.1918



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Col de Foun-Kheneg (1), le 24/8 1918

Ma Chérie,

Nous voilà depuis 48 heures arrivés sur un plateau où nous serons probablement pendant plusieurs semaines pour garder le col de Foun-Kheneg. C’est un col qui livre passage à la route de Timavid (2) à Larbalou-Arbi (3), la haute Moulouya et le Sud marocain (région de Bou-Denib (4)) ; la route en suivant une petite rivière passe en défilé la montagne qui, des 2 côtés, s’élève à pic, et continue ensuite vers le Sud à travers la plaine. Comme le gros du Groupe Mobile de Meknès se trouve dans la région de Larbalou-Arbi et celui de Bou-Denib sur la haute Moulouya et au-delà où se font en ce moment d’importantes opérations militaires (5), un trafic, très intense pour un pays comme celui-ci, se fait du matin au soir sur ladite route pour ravitailler les colonnes et les postes de Becrit (6), Itzer (7), Tameyoust (8) etc. etc. Nous avons rejoint ici deux autres Compagnies de notre Bataillon ainsi que de l’Artillerie, de la Cavalerie, etc., assurant ainsi la communication et réparant en même temps la piste (9) qui livre du matin au soir passage à des camions automobiles, des charrettes, des chevaux, mulets et à la troupe. Si en route nous avons passablement souffert par la chaleur, nous avons froid ici la nuit car nous sommes à l’altitude de Timhavit (10), soit 2000 m. A part cet inconvénient des nuits fraîches, la vie pour nous est plutôt plus agréable ici qu’à El Hammam (11): il s’agit surtout d’assurer la protection, c.à.d. de faire 3 à 4 km par jour, et de rester sur place à observer le travail de réfection de la route n’est pas non plus aussi pénible et poussé comme les constructions à El Hammam dont les travaux se trouvent forcément ralentis par notre départ, vu qu’il n’y reste que la moitié des troupes. 
Pour moi personnellement, je vois naturellement ma permission (12) retardée considérablement, car d’après nos précisions nous ne rentrerons pas à Aïn Leuh avant la fin Septembre. Je vais faire des mains et des pieds pour pouvoir partir vers le milieu ou au moins la fin d’Octobre, mais dans ces conditions, je ne puis encore rien préciser.
Je t’avais déjà répondu brièvement à tes lettres des 26 Juillet et 1° Août par une lettre commencée à El Hammam et terminée à Aïn Leuh (13). Je ne sais pas comment tu as accueilli la nouvelle de ce départ précipité et du retard en résultant pour ma permission. De toutes façons, il n’y a qu’à se résigner, car on ne peut pas aller contre. Comme je te le disais déjà, la marche des tours de permission est si mal réglée et tellement compliquée qu’il aurait été fou de croire que j’aurais pu partir dès réception des papiers nécessaires comme ont voulu te faire croire les gens de la mairie (14). Il y a ici des hommes mariés, engagés pour la durée de la guerre et au Maroc depuis Septembre 1914 qui ne sont pas encore allés une seule fois en permission !! La pénurie d’hommes (15) est telle que pendant la saison des colonnes il n’y a que 5 ou 6 permissionnaires par Compagnie dehors et comme cette saison des colonnes dure de Mars-Avril à fin Octobre ...
Le prix des denrées que tu signales est dû en grande partie aux spéculations. Songe que l’administration vend le riz ici au Maroc à 1 Fr 87 le kilo, c.à.d. à moins de moitié prix que le commerce en France. C’est tout de même inadmissible comme différence ! Les haricots blancs coûtent toujours à l’Administration 1 Fr. 88 le kilo, le saindoux 5,00, l’huile 3,62 le litre et la farine 0 Fr. 78, le pain 0 Fr 60 le kilo ; et le pain est sûrement meilleur que celui que tu achètes en ce moment ! (16)
De la guerre, toujours aucune fin à prévoir, rien qui pourrait faire entrevoir une solution quelconque ! Je constate que tu as abandonné le “Journal du Peuple” pour le “Populaire” (17) qui a peut-être une tournure plus officielle d’organe du socialisme. L’article de l’autre jour sur l’acceptation par la Social Démocratie allemande du programme des neutres pourrait réveiller quelques espoirs si l’on ne connaissait pas l’optimisme exagéré du parti pour l’action de son internationale (18).
Je te laisse Chérie pour le moment en t’envoyant ainsi qu’aux enfants mes meilleurs baisers.

Paul


Notes (François Beautier) 
1) - « Foun-Kheneg » : en fait Foum Kheneg, petit poste établi par la Légion en 1915 juste au sud de Timahdite (voir le courrier du 16 juin 1918), à 30 km à vol d’oiseau à l’est-sud-est d’Aïn Leuh (où se trouvait précédemment Paul, comme il le précise un peu plus loin). Ce poste de contrôle du col du même nom est devenu stratégique pour la Légion depuis juillet 1918 puisqu’il verrouille la route Meknès - Midelt - Boudnib par laquelle les rebelles du nord-ouest et du sud-est du Maroc cherchent à se rejoindre.
2) - « Timavid » : en fait Timahdite, ville étape entre le Moyen et le Haut Atlas, installée au franchissement de la vallée du haut Guigou par la route Meknès - Midelt, à 8km au nord du col de Foum Kheneg. Ce secteur constitue la bordure nord du territoire ancestral de la tribu berbère rebelle des Beni M’guild, c’est-à-dire la Haute vallée de la Moulouya (que contrôle localement la ville étape de Midelt).
3) - « Larbalou-Arbi » : en fait Arhbalou-Larbi, petit poste de la Légion, installé au début 1918 dans une forêt de cèdres, en haute montagne, à environ une quinzaine de km à vol d’oiseau à l’est du col de Foum Kheneg. Les rebelles Beni M’guild ont vainement tenté par la force, le 19 juin 1918, d’empêcher une colonne de la 21e Compagnie du 5e Bataillon de troupes mobiles de s’y installer.
4) - « Bou-Denib » : actuel Boudnib, à 190 km au sud-est de Foum Kheneg, poste fortifié de la Légion, destiné depuis 1908 à contrôler les relations vers le nord et l’ouest de la région du Tafilalt (à l’époque « Tafilalet »), située à 100 km à vol d’oiseau au sud-ouest de Boudnib . Cette vaste oasis fut occupée pacifiquement à partir de décembre 1917 sur l’ordre du Résident général Hubert Lyautey. Elle sera précipitamment évacuée sur son ordre, en octobre 1918, face à une rébellion pourtant assez peu dangereuse menée par la tribu berbère des Aït Atta, ce qui donna aux rebelles berbères l’illusion d’être victorieux et encouragea tous les nationalistes marocains à transformer la guérilla anticoloniale en une vraie guerre antifrançaise de libération nationale, dite « Guerre du Rif ».
5) - « opérations militaires » : depuis le printemps 1918 les différentes tribus berbères tentent vainement de reprendre le contrôle de tous les axes permettant de relier le Maroc du nord-ouest (dit « Occidental ») au Maroc du sud-est (dit « Oriental »), que Lyautey cherche à maintenir séparés pour les pacifier de force puis les unifier sous son seul contrôle. 
6) - « Becrit » : en fait Bekrite, petit poste à environ 25 km à vol d’oiseau à l’ouest-sud-ouest de Timahdite, en miroir de celui d’Arhbalou-Larbi par rapport au poste de Foum Kheneg, en pleine forêt de cèdres comme celui d’Arhbalou-Larbi et à une altitude de plus de 2000 m (Paul écrit dans son courrier du 4 décembre 1917 que c’est le plus élevé qu’il connaisse au Maroc). 
7) - Itzer : petit poste d’altitude à 3 km au sud-ouest du milieu du trajet par la route entre Timahdite et Midelt, donc sur le versant sud du Moyen Atlas et en plein territoire des Beni M’guild.
8) - « Tameyoust » : en fait Tamayoust, petit poste urbain établi par la Légion en 1917 à moins d’une vingtaine de km au sud de celui d’Arbalou-Larbi, en bordure nord de la haute plaine de la Moulouya, sur la route reliant Midelt à Fès par Boulemane, donc sur un point stratégique du territoire tribal des Beni M’guild.
9) - « la piste » : il s’agit de routes carrossables non revêtues, donc de « bonnes » pistes, dont Paul - en tant que soldat en âge d’être versé dans la réserve territoriale (il l'a peut-être été lors de son 34e anniversaire, sans changement d'affectation comme la loi du 5 août 1914 le permet, mais il ne se dit devenu « territorial » ou « pépère » dans aucun des courriers conservés) - assure la surveillance des chantiers de maintenance et d’entretien, ce qui ne l’exempte pas des risques de combats puisque le contrôle du secteur est convoité par les rebelles. 
10) - « Timhavit » : en fait Timahdite, dont l’altitude de 1815 m est à peine inférieure à celle du col et du camp de Foum Kheneg, à 1921 m. 
11) - « El Hammam » : poste situé à 40 km à vol d’oiseau à l’ouest de Foum Kheneg, où Paul fut précédemment affecté du 17 mai 1918 (voir sa lettre du 19 mai 1918) jusqu’à la mi-août 1918.
12) - « ma permission » : il s’agit d’une permission exceptionnelle dite « de naissance ». Elle n’était aucunement obligatoire mais elle devint pratiquement automatique à la suite des « troubles » de l’année 1917. Or elle ne peut être demandée et délivrée qu’au siège du commandant de la Compagnie, c’est-à-dire à Aïn Leuh (la lettre du 1er septembre 1918 indique que ce chef de bataillon n’est toujours pas rentré d’El Hammam).
13) - « Aïn Leuh » : cette lettre annonçant au début-août le transfert d’El Hammam à Foum Kheneg via Aïn leuh, n’a pas été conservée. 
14) - « la mairie » : celle de Caudéran, où réside Marthe.
15) - « la pénurie » : le manque d’hommes qui oblige Lyautey à réduire ses opérations et à retarder les tours de permission s’explique par l’affectation prioritaire des soldats de l’armée française sur les fronts métropolitains, où les autorités espèrent que s’obtiendra la victoire finale.
16) - « en ce moment » : ces relevés de prix confirment la cherté du coût de la vie provoquée par la pénurie en métropole et non pas, comme le suppose Paul, l’existence d’une spéculation particulière qui y ferait flamber les prix environ au double de ce qu’ils sont pour les Français au Maroc. En somme Paul refuse une fois de plus (voir sa lettre du 13 avril 1918 et la note correspondante) de reconnaître (ou de dire qu’il constate) qu’il existe deux marchés distincts, celui de la métropole (où la guerre entraîne des pénuries) et celui de cette colonie particulière qu’est en train de devenir le Maroc, où l’administration et les colons se fournissent à vil prix et où l’inflation est faible parce que la guérilla anticolonialiste a beaucoup moins d’effet sur l’économie locale que la guerre en métropole. Peut-être refuse-t-il de parler de ce marché colonial simplement parce qu’il s’identifie inconsciemment ou tient consciemment à être identifié comme Poilu de la Grande Guerre et non comme agent de la colonisation du Maroc par la France.
17) - « Le Populaire » : Marthe a peut-être détecté et refusé l’évolution de plus en plus révolutionnaire et léniniste (bolchévique), du Journal du Peuple originellement contestataire du vieux socialisme réformiste français. Au contraire, depuis ses débuts en 1916, Le Populaire n’a pas dévié de cette ligne socialiste humaniste, idéaliste, pacifiste et internationaliste qui lui vaut d’être très influent donc systématiquement censuré en 1918 par le pouvoir jusqu’au-boutiste.

18) - « son internationale » : comme le Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) espère que la Seconde Internationale (socialiste) à laquelle il appartient saura motiver les classes populaires des différents pays à poser les armes et à faire la paix sans victoire. Cependant, de même que le Parti socialiste français voit grossir en lui puis commencer à s’en détacher une aile révolutionnaire favorable à une Troisième Internationale (communiste, léniniste, qui sera officiellement créée à Moscou en mars 1919), le Parti social-démocrate allemand voit sa fraction révolutionnaire, qu’il a exclue en avril 1917 et qui a formé le Parti social démocrate indépendant (USPD, socialiste révolutionnaire), devenir de plus en plus influente et décidée à conduire la révolution politique et sociale (dite « spartakiste ») avant de (et pour) faire la paix. Face à cette perspective de guerre civile, des militants allemands modérés du Zentrum (le Centre, c’est-à-dire la droite libérale non belliciste, que l’on désigne alors aussi comme « Les Neutres » parce qu’elle souhaite - comme les pays neutres - seulement le retour à la paix pour que les affaires reprennent) et du Parti social-démocrate (la gauche non-révolutionnaire) se tendent la main pour obtenir rapidement la paix sans passer par une révolution sociale (la fin de l’empire leur apparaît comme une révolution politique absolument nécessaire). La principale figure de ce rapprochement à partir du début de l’été 1918 est le député et président du Parti social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925), qui propose à ses concitoyens modérés un gouvernement de coalition droite - gauche pour rétablir la paix, et un arrêt des luttes partisanes, c’est-à-dire un « compromis de classe » pour réformer l’Allemagne.

mercredi 18 avril 2018

Lettre du 19.04.191

La maison de Lessing à Wolfenbüttel

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 19 Avril 1918

Ma Chérie, 

J’ai tes lettres des 31 Mars et 3 Avril et lis avec satisfaction sur l’enveloppe de cette dernière que Mme Penhoat (1) ne s’est pas fait prier trop longtemps. En ce qui concerne la B.d.P. & P.B. (2)  j’ai lu qu’elle paie 35 Frs. mais je suppose que seulement la moitié est payée de suite ? 
Ce qui m’a effrayé terriblement, c’est ton récit sur la discussion avec les I. (3) et à l’heure qu’il est ils doivent être partis depuis 19 jours déjà, mais comment peux-tu t’exposer à tel point que tu crains un accident de cette nature (4) ? Bien entendu, c’est de la méchanceté et même incompréhensible si l’on considère l’attitude de ces gens au début ; il est probable que Madame était irritée au plus haut degré du départ inopiné de Mr. I. mais quel que soit le motif, dans ta position tu devrais avant tout éviter les émotions fortes. Rappelle-toi la naissance de Suzanne ! Mais il est amusant de voir la sûreté avec laquelle tu prévois un garçon ! Espérons que tu ne te trompes pas et que de cette façon-là nous aurons deux “couples complets” (5).
Merci encore une fois de tes voeux pour ma fête. Comme je te le disais déjà, j’étais en route pour Lias (6) le 3 Avril. Il faisait beau temps ce jour-là et on blaguait tout le long de la route. En vue de Lias, c.à.d. vers 14 1/2 h, je me rappelais que c’était mon anniversaire ; cela me venait si subitement que je ne pouvais pas m’empêcher de le penser tout haut ce qui m’attirait même une blague du Chef de Section, un Lieutenant, qui marchait à côté de moi. J’ai pensé ensuite beaucoup à toi et le bourdonnement dans tes oreilles a donc été une fois de plus une transmission instantanée d’idées ... Tu m’accuses réception de ma lettre du 15/3 sans cependant parler de ma carte du 13 ; mes lettres suivantes ont été datées des 17-20-23-26-28 et 29 Mars (7); j’ai écrit en outre le 20 une lettre à Georges (8) en y joignant un billet de 5 Frs. Est-ce que Georges est complètement rétabli maintenant ? C’est bizarre tout de même qu’à chaque instant les enfants se plaignent d’une chose ou de l’autre, alors qu’autrefois c’était plutôt rare !
Est-ce que les I. ont au moins laissé leur appartement et le jardin dans un meilleur état que la famille Lemaître (9) ? Et Madame Robin, ne l’as-tu jamais revue ? D’après ce qu’on lit dans les journaux, la nouvelle loi sur les loyers ne va même pas être appliquée (10). Il serait donc, vu l’incertitude de la situation, préférable que tu laisses la question du loyer en suspens jusqu’à la fin de la guerre. Il semble certain que, jusqu’à 6 mois après la signature de la Paix, aucun locataire sous les drapeaux ne pourra être forcé de payer ou de déménager. C’est juste le temps assigné à Leconte pour se libérer complètement (11) de sorte qu’à cette époque j’aurai précisément reconquis ma liberté de mouvements pour prendre une décision ...
La disparition de ta montre est en effet mystérieuse, tellement mystérieuse que je n’y crois pas beaucoup. Comment peux-tu croire que la jeune fille soit entrée pendant la nuit dans le bureau pour voler cette montre qui, en somme, n’avait pas une grande valeur intrinsèque. Je suppose plutôt que les enfants et spécialement Alice (12) l’a mise quelque part et qu’elle se retrouvera ... La mienne, celle que j’ai achetée à Bordeaux, marche très bien et avec une précision remarquable ...
Tes leçons te procurent donc beaucoup de distractions ? Je m’étonne un peu qu’on aille dans un lycée français jusqu’à étudier à fond Guillaume Tell ... (13) C’est précisément la pièce que concurremment avec Mina von Barnhelm (15) nous devions préparer aussi pour notre examen à Wolfenbüttel pour la composition. Je reçois régulièrement tes journaux et les possède jusqu’au 5 courant.
J’attends avec impatience tes communications au sujet des affaires Lanos et Palvadeau (16)  dont la solution, je pense, ne saura plus tarder.
Bons baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier)
1) - « Mme Penhoat » : épouse de Jean Penhoat, ami et associé de Paul. On ne sait pas à quelle requête elle aurait rapidement répondu : peut-être - selon la lettre du 15 mars 1915 - la fixation du montant du prêt que les Penhoat auraient de facto consenti à Marthe en lui avançant le montant de sa pension non versée ?
2) - « la B.d.P. & P.B. » : la Banque de Paris et des Pays-Bas, dont les Gusdorf possèdent quelques actions. Les courriers des 5 avril et 9 mai 1916 puis celui-ci permettent de suivre le rendement annuel de chacune de ces actions : 35 à 45 F avant-guerre, 0 F en 1915, 25 F en 1916, 35 F en 1918. Cette évolution, relevée par Paul, équivaut à dire à Marthe que ses avoirs se revalorisent, donc que sa situation financière s’améliore. 
3) - « les I. » : la famille Irigoin, sous-locataire de Marthe.
4) - « accident » : concernant vraisemblablement la grossesse de Marthe.
5) - « couples complets » : la famille a déjà 2 filles et un garçon ; avec un garçon de plus elle aurait « deux couples complets ».
6) - « Lias » : poste à partir duquel la Légion participe à la construction d’une route en direction d'Aguelmouss.
7) - « 3 avril » : date anniversaire de Paul, né le 3 avril 1882.
8) - « 17, 20, 23, 26 et 29 mars » : aucun de ces courriers n’a été conservé.
9) - « lettre à Georges » : ce courrier annoncé dans la lettre du 10 avril 1918 a été reçu (voir la lettre du 21 avril) et remis à Georges, par Marthe qui ne l’a donc pas conservé avec les autres.
10) - « famille Lemaître » : première famille sous-locataire de Marthe.
11) - « appliquée » : la loi du 9 mars 1918 ne fut appliquée que dans les grandes villes, pour y éviter des manifestations de familles de soldats.
12) - « libérer complètement » : Leconte devra verser dans ce délai de 6 mois après la fin de la guerre le solde de 10000 F qu’il devra encore à Paul au titre de sa participation au capital de la société.
13) - « Alice » : la plus jeune des enfants, elle a alors 4 ans et demi.
14) - « Guillaume Tell » : hymne à la liberté, écrit en 1804 par Friedrich von Schiller, grand poète et écrivain allemand (1759-1805), puis mis en musique par le compositeur italien Gioachino Rossini en 1829. Paul dit s’étonner que le lycée français où Marthe suit des cours, enseigne ce texte. Il est plus crédible qu’il en soit secrètement fier (autant pour l’Allemagne que pour la France et le monde). Si c’est le cas, on peut penser qu’il écrivit à l’intention d’un éventuel lecteur non-désiré « je m’étonne » en lieu et place de « un bon Français - bien chauvin - s’étonnerait… ».
15) - « Mina von Barnhelm » : la comédie de Gotthold Ephraïm Lessing (écrivain allemand, 1729-1781) titrée « Mina von Barnhelm oder das Soldatenglück », écrite en 1767 et traduite en français sous le titre « La fortune du soldat », constitue l’un des grands succès de cet auteur du mouvement allemand des Lumières (« Aufklärung ») particulièrement honoré dans le duché de Brunswick (car il y mourut) où Paul fit lui-même ses études (à la Samson Schule de Wolfenbüttel). Lessing fut  bibliothécaire à Wolfenbüttel, où il passa les dix dernières années de sa vie. 

16) - « Lanos et Palvadeau » : les deux avocats chargés de faire verser par la société Leconte une pension à Marthe puis de liquider cette société pour récupérer la part du capital appartenant à Paul.

jeudi 12 avril 2018

Lettre du 13.04.1918

Article de l'Écho de Bougie daté du 10 janvier 1909, annonçant la création de la société L. Leconte et Cie.
Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Aïn Leuh, le 13 Avril 1918

Ma Chérie,

Je viens de recevoir tes lettres des 24 et 27 Mars ainsi que celles des enfants et te confirme les miennes des 8 et 10.
Ce départ inopiné de Me Lanos avant le règlement de notre affaire qui traîne déjà tellement est réellement fâcheux. Puisque tu as un Bureau de Poste avec cabine téléphonique au Boulevard de Caudéran, à quelques pas de l’angle de la Route de St Médard, ne peux-tu pas lui téléphoner de temps à autre, ce qui t’éviterait la course et la perte de temps plus ou moins grande (1) ? Je pense toutefois qu’à l’arrivée de cette lettre, tu auras tout au moins touché les 3 mensualités de Février, Mars et Avril. De toutes façons, ne m’envoie plus d’argent avant le règlement !!!
J’ai reçu également les différents journaux, celui du Peuple (2) jusqu’au 27 inclus, le Canard (3) et la Petite Gironde (4) du 28. Quant à toi, il te manque donc ma lettre du 4 Mars (5)  dont je ne me rappelle plus le contenu ; tu ne m’as pas non plus accusé réception de ma lettre du 27 Février. Pardon, tu l’as fait le 20 Mars (6).
Pour ce qui touche l’accord avec Nantes (7), je t’ai exposé d’une façon très détaillée ma façon de voir et je n’y ai rien changé. A fourbe, fourbe et demi, et crois-moi, si je sors sain et sauf, comme je l’espère, de cette bouteille à encre, Leconte aura de mes nouvelles (8). Mais en-dehors des considérations déjà faites il faut tenir compte que pendant un laps de temps aussi long (4 ans au minimum) on perd forcément le contact avec l’ancienne clientèle. Telles que les choses seront en tout état de cause, il est peu probable qu’après la guerre nous resterons à Bordeaux (9); au surplus et pour ce qui concerne tout spécialement les charbons, les stocks seront tellement épuisés que les acheteurs, pendant un an au moins, auront fort à faire pour reconstituer leurs approvisionnements. Dieu sait même si l’ancien mode de livraison pour les charbons anglais sera jamais réadopté (10). Et puis songe qu’il y aura tant de façons de se prendre dans ce métier-là ! Je ne suis même pas si sûr que cela que six mois après la signature de la paix, surtout si celle-ci intervient à peu près promptement, j’aurai touché le solde de 10 000 Frs (11). Enfin, ne t’en fais pas pour si peu, une fois libre, je saurai trouver mon chemin ! 
L’offensive allemande (12), arrêtée pendant quelques jours, a recommencé avec autant de violence sur le front anglais ... cela sent la fin, décidément, une fin à tout prix, et je suis plus optimiste que jamais. L’armée allemande n’atteindra point son but et ce sera de part et d’autre une saignée formidable, après quoi la situation sera favorable pour ... “causer”, car la conversation une fois commencée, on s’entendra beaucoup plus vite qu’à Brest Litovsk (13). Tout le monde a besoin de paix, et comme la tentative allemande non réussie - malgré les forces énormes déployées - équivaudra à un échec retentissant, voire une défaite (voyez Yser (14) et Verdun (15)) l’honneur du côté des Alliés sera sauf. Tu remarqueras du reste que tous les journaux de l’opposition considèrent qu’un tel moment sera le plus favorable et reprochent précisément à leurs gouvernements respectifs d’avoir laissé passer sans en profiter les occasions précitées après la victoire de la Marne (16). Quant aux dirigeants des Alliés, ils se diront normalement ou logiquement après cette saignée monstre que si les troupes de choc allemandes n’ont pas pu réussir, il sera très très difficile de faire mieux de quelque côté que ce soit, d’autant plus qu’il ne faut guère plus compter sur le général “Famine” (17) si souvent invoqué avant l’effondrement de la Russie.
 Tout cela me raffermit dans l’espoir que nous verrons cet été la fin de cette tragédie et ... que ce sera la Russie qui paiera les pots cassés (18) ... Je suis effrayé d’apprendre la pénurie de certaines denrées à Bordeaux, notamment celle du sucre, alors qu’il y a 4 ou 5 grandes raffineries là-bas. Rien ne manque ici, et il est facile, à condition d’y mettre le prix, de se procurer 50 kg de sucre à Aïn Leuh, à raison de 4 à 5 Frs. (19) le kilo bien entendu. Seulement tous ces articles, viande, graisse, sucre, tabac, lait etc. ne peuvent ou ne doivent pas être exportés ; de cette façon la troupe et les indigènes ne s’aperçoivent pas de la gêne qui existe dans la métropole (20). Il me semble qu’autrefois, lorsque nous étions gosses, une toute petite pastille de saccharine était suffisante pour sucrer un litre de liquide ; en chimie on apprend que la puissance de sucre de la saccharine est 300 fois plus grande que celle du sucre. On a donc tripoté (21) aussi là-dedans ! De toutes façons, tâche de faire quelques provisions dès que tu pourras ! L’essentiel est que tu as réoccupé le rez-de-chaussée et le jardin et que vous ne manquez pas d’air de cette façon. Mme Ramsbott (22) a trouvé, comme j’apprends, un bon emploi dans l’usine de constructions métalliques de Bègles (23) où son mari travaillait autrefois. Et comme elle continue à toucher l’allocation pour elle et sa fille, elle ne manque, paraît-il, de rien. 
Tes accès de mauvaise humeur proviennent certainement de ta solitude et surtout de ton état ; pendant ma présence, tu étais - à part quelques rares jours - toujours contente et presque gaie !
Les lettres des enfants m’ont fait beaucoup de plaisir ; Suzanne se dégrossit peu à peu et j’espère que Georges en fera bientôt autant. As-tu de nouveaux locataires au 1° (24)? Et as-tu été à la maternité ? 
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je fais suivre une coupure du Journal du Peuple concernant la loi sur les loyers (25); d’après cela, le mieux pour nous serait peut-être d’attendre ! Tu peux écrire tout de même au Journal (26) ajoutant que le propriétaire consent à une réduction de 400 Frs. ce qu’ils conseillent de faire.


Notes (François Beautier)
1) - « plus ou moins grande » : Me Lanos, avocat de Paul à Bordeaux, est chargé de récupérer la pension due par la société Leconte à Marthe puis de la lui verser. Il semble contradictoire que cet avocat se soit inopinément retiré de cette affaire, ou qu’il soit parti de Bordeaux, et que Paul demande à Marthe de lui demander par téléphone où il en est dans le règlement de cette même affaire.
2) - « du Peuple » : du « Journal du Peuple ».
3) - « le Canard » : le « Canard enchaîné ».
4) - « la Petite Gironde » :  grand quotidien régional « du Sud-Ouest et du Midi » (selon son sous-titre), édité à Bordeaux.
5) - « 4 mars » : ce courrier de Paul n’a peut-être jamais été reçu par Marthe, ce qui expliquerait qu’il n’ait pas été conservé avec les autres. La probabilité de non-distribution de courrier envoyé par Paul était en effet renforcée, depuis l’été 1917, du fait des attaques maintenant bien préparées multipliées par les rebelles contre les postes avancés et les colonnes, mais aussi du fait des naufrages provoqués par les sous-marins allemands (au titre de la guerre sous-marine à outrance, décrétée le 31 janvier 1917 et depuis lors de plus en plus efficacement menée) en Méditerranée entre Oran et Marseille et en Atlantique entre Port-Lyautey (Kénitra) ou Casablanca et Bordeaux.
6) - « 20 mars » : le courrier du 27 février a donc bien été reçu par Marthe. Cependant il n’a pas été conservé : si Marthe l’a archivé avec les autres, il a pu être ultérieurement retiré de la liasse. On peut supposer d’après sa date d’envoi (27 février 1918) que Paul y racontait les combats qui venaient d’avoir lieu et se déroulaient encore contre la coalition des rebelles du territoire zayane aux alentours de Khénifra. Peut-être Paul y décrivait-il les épreuves et les dangers qu’il avait dû affronter, ou y exprimait-il des réticences personnelles face à la guerre coloniale qu’il se trouvait obligé de livrer à l’encontre de ses idéaux ? Dans ces deux cas, Paul ou l’un de ses proches aurait pu juger opportun, ultérieurement, d’isoler ce courrier, soit pour s’en servir de preuve du bon comportement de Paul au combat (par exemple pour appuyer l'une ou l'autre de ses cinq demandes de naturalisation française, et/ou pour attester sa qualité d’authentique ancien combattant dans l’Armée française), soit pour lui éviter d’être suspecté d’esprit antifrançais au cas où la liasse des autres courriers aurait servi à défendre son droit à la naturalisation française (au titre d’engagé volontaire dans la Légion étrangère pendant la durée de la guerre) ou l’authenticité de son engagement pour la France.
7) - « Nantes » : allusion globalisante aux différents acteurs du règlement des affaires en cours : le juge du séquestre (des biens de Paul), Lucien Leconte (auquel Paul est associé) et Maître Palvadeau (l’avocat de Paul à Nantes). 
8) - « de mes nouvelles » : Paul envisage de fonder sa propre entreprise de courtage maritime et chérit sans doute le projet de s’emparer des marchés de celle de Leconte.
9) - « Bordeaux » : selon l’accord avec Leconte, Paul ne pourra pas implanter des activités concurrentes de celles de son ancien associé dans les ports où celui-ci les exerce déjà (voir la lettre du 20 novembre 1917).
10) - « réadopté » : le charbon débarqué en vrac des cargos, stocké en tas sur les quais, était livré aux gros acheteurs par voie d’eau ou/et par route. De nouveaux modes de livraison, notamment par tapis roulant et par godets suspendus à des câbles, ont depuis lors fait leur apparition aux U.S.A.
11) - « 10 000 Frs. » : Paul devait récupérer en deux fois ses 30000 F de participation au capital de la société Leconte, par un premier versement immédiat de 20000 F, puis après-guerre par un second correspondant au solde de 10000 F.
12) - « l’offensive allemande » : l’échec, le 27 mars dans le secteur de Montdidier, de l’opération Michael, qui inaugurait la Bataille du Kaiser, conduit l’Allemagne à lancer le 9 avril l’opération dite Georgette, sur la Lys, dans le secteur d’Ypres et du Mont Kemmel, que les Alliés anglo-français avec participation des Portugais, tiennent résolument. Cette offensive s’achève par un constat d’échec de la part des Allemands le 29 avril 1918. Paul se montre très optimiste en y voyant la fin proche des combats…
13) - Brest-Litovsk : site de la signature - le 3 mars 1918 - de la paix imposée par les empires centraux à la Russie après une négociation difficile commencée le 21 novembre 1917 sur proposition de Lénine. 
14) - « l’Yser » : site d’une défaite cuisante de l’Armée allemande qui chercha vainement à franchir ce fleuve côtier franco-belge en direction de Dunkerque entre le 17 et le 31 octobre 1914. Environ 200 000 soldats des deux camps auraient été mis hors de combat lors de cette première grande bataille de position de la Grande Guerre.
15) - « Verdun » : allusion à la bataille qui, lancée par l’Allemagne contre la citadelle de Verdun le 21 février 1916, s’acheva par un constat d’échec allemand sur la rive droite de la Meuse à la mi-décembre 1916 (elle se poursuivit cependant sur la rive gauche jusqu’en août 1917). 700 000 soldats des deux camps y furent mis hors de combat, dont 300 000 tués. 
16) - « victoire de la Marne » : allusion à la bataille de la Marne (alors encore non-numérotée première puisque la seconde commença un bon mois après cette lettre, le 27 mai 1918), qui débuta le 5 septembre 1914 avec l’opération française menée par Galliéni pour empêcher une offensive allemande sur Paris (avec la célèbre mobilisation des taxis de la capitale), et qui s’acheva le 14 du même mois par la retraite des troupes allemandes sur la rive droite de l’Aisne, c’est-à-dire à l’abandon du plan Schlieffen d’invasion rapide de la France par l’Allemagne en passant par la Belgique.
17) - « général Famine » : par analogie avec le « général Hiver » qui avait jusqu’alors sauvé la Russie de toute invasion durable.
18) - « pots cassés » : le raisonnement spécieux évoqué ici - selon lequel une paix sans victoire serait, grâce à la défaite russe, rendue possible sans perte pour les Alliés occidentaux puisque les empires centraux pourraient assouvir en Russie leurs besoins immédiats (en vivres et matières premières) et leurs appétits expansionnistes et impérialistes - est repris par Paul de la presse pacifiste. En réalité, les alliés occidentaux sont à cette époque radicalement déterminés à imposer une paix par la victoire sur les empires centraux, ce que sait parfaitement Paul, qui cherche donc vraisemblablement à rassurer Marthe (et à se rassurer) sur l’imminence de son retour au foyer.
19) - 5 Frs le kilo » : c’est le prix au détail relevé par Marthe à Caudéran, et c’est 2,5 fois le prix pratiqué (fixé par le préfet) à Bordeaux pour les achats en gros. Contrairement à ce que semble vouloir dire Paul, ces prix très élevés dans un pays pauvre et sous-développé comme l’est alors le Maroc sont certainement ceux que les indigènes ont adaptés (en les gonflant) au pouvoir d’achat des Européens, très supérieur à celui des indigènes.
20) - « dans la métropole » : en négligeant de prendre en compte l’existence d’un double marché dans le protectorat (le second étant celui de la clientèle européenne), Paul s’empêche de comprendre que les ventes de produits indigènes aux Européens du Maroc équivalent à une exportation en métropole, donc d’observer que le niveau des prix pratiqués sur ce second marché révèlent une réelle conscience des Marocains quant à la pénurie et à l’inflation qui frappent la métropole. On peut s’étonner que Paul reprenne à son compte l’idée d’une volonté française de cacher aux Marocains l’affaiblissement économique de la France alors que l’encouragement par les Français au développement du second marché participe de la volonté de pacifier le Maroc en faisant accéder les producteurs indigènes à un marché européen dont les prix leur sont beaucoup plus favorables. Par ailleurs, la France n’interdisait bien évidemment pas l’exportation en métropole des marchandises marocaines dont elle avait besoin : simplement, elle les achetait et consommait totalement sur place puisque les surplus n’excédaient pas (en fait couvraient à peine) les besoins de ses troupes et de ses colons installés au Maroc. 
21) - « tripoté » : cette conclusion complotiste s’appuie sur le fait que le pouvoir sucrant du gramme de saccharine a évolué entre l’avant-guerre (il était alors évalué à 300 fois celui d'un gramme de sucre raffiné) et l’année 1918 (pendant laquelle les préfets - chargés de gérer le rationnement alimentaire - se référèrent à un pouvoir sucrant équivalent à celui de 400 grammes de sucre). De ce fait, ce n’est plus 3,3 mais 2,5 g de saccharine que l’on put se procurer en 1918 en guise d’un kilo de sucre. Cependant, l’utilisation de ces 2,5 g de saccharine vendus 0,85 F en pharmacie demeurait largement moins coûteuse que celle d’un kilo de sucre vendu de 2 F en gros en ville et jusqu’à 5 F au détail dans les épiceries des banlieues et des villages.
22) - « Mme Ramsbott » : voir les notes la concernant dans le courrier du 19 février 1918. 
23) - « Bègles » : commune de l’agglomération bordelaise.
24) - « au 1er » : au premier étage, que Marthe cherche à sous-louer.
25) - « la loi sur les loyers » : loi du 9 mars 1918.
26) - « au Journal » : Paul avait conseillé à Marthe de questionner, à propos du montant de son loyer, la rubrique des questions des lecteurs du Journal du Peuple (voir sa lettre du 8 avril 1918). Il apparaît ici que Marthe a obtenu de Mme Robin, la propriétaire, une réduction de 400 F (vraisemblablement sur les arriérés). Cette réduction exclut la famille Gusdorf du bénéfice de la récente loi du 9 mars 1918 interdisant toute augmentation des loyers pour les baux signés antérieurement au début de la guerre. Paul suggère de ne rien réclamer pour le moment à Mme Robin, tout en conseillant à Marthe d’exposer son cas aux journalistes et lecteurs du Journal du Peuple.


lundi 9 avril 2018

Lettre du 10.04.1918

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Femmes zayanes de la région de Khénifra
Aïn Leuh, le 10 Avril 1918

Ma Chérie,

Le 10 Avril - cela fait donc exactement 6 ans depuis l’arrivée de notre petit Geo (1) - arrivée qui m’embarrassait presque plus que toi, vu les circonstances ... l’absence du vieux médecin et de la sage-femme. Et je me rappelle encore fort bien qu’en rentrant de ma course, bien avant l’aube, tu avais tout préparé, jusqu’à l’eau chaude dans la baignoire. Seulement le petit arrivait plus vite que Melle Clément (2) et je n’osais même pas le toucher de peur de lui casser quelque chose et de te faire mal. Suzanne (3) prononçait ce matin-là au moins dix fois : “Il est fou le facteur” ... (4)
Il fait aujourd’hui un temps affreux et nous avons un feu monstre au bureau. Le bois de cèdre, à discrétion, flambe dans le fourneau qui est rouge à plusieurs endroits. Seulement la pluie et la grêle font un bruit sinistre sur le toit en tôle et les jointures de ces tôles laissent filtrer des gouttes de pluie dans l’intérieur de “l’estancot” (5). On est donc content d’avoir bien chaud, tout en entendant chanter dans les chambres la prière usuelle : “Pompez pompez Seigneur ...” (6) Bien entendu, les pauvres qui sont dehors en colonne ou travaillent sur la route de Lias à Guelmous (7) ne sont pas du même avis ...
Il n’y a pas beaucoup de travail ces derniers jours et j’en profite pour lire quelquefois tard dans la nuit. Je viens de finir un livre d’Abel Hermant, (8) “Les Grands Bourgeois”, un de Willy (9), “Retour d’Age” et suis actuellement sur un bouquin de Henri Bordeaux (10) “La croisée des Chemins”. Je ne sais pas si tu as lu des oeuvres de Bordeaux (“La Croisée des Chemins” et “les Roquevillard” ont paru dans la collection Nelson, “l’Amour qui fuit” chez Calmann-Lévy, je crois) ; dans tous les cas tu les lirais certainement avec plaisir car ce sont des idées profondes sur l’état d’âme, l’amour les ambitions et la vie de notre génération. Et ce qui me plaît surtout, c’est que les personnages, presque toujours originaires de Savoie, pays de l’écrivain, n’ont rien d’exclusivement français ; on peut facilement les transplanter dans n’importe quel pays européen (sauf peut-être les Pays du Nord) et leurs gestes et agissements s’y comprendront aussi bien qu’à Paris ou en France. Je ne me rappelle pourtant pas avoir vu une traduction d’un livre de Henri Bordeaux ni en allemand ni en anglais. Une caractéristique qui se retrouve dans tous ses livres, c’est que l’action repose toujours sur les liens de la famille, de la tradition - chose à laquelle tu attaches toujours une importance que je trouve quelque peu exagérée, surtout dans notre siècle où les innombrables impressions venant de dehors influent beaucoup trop sur le développement des jeunes gens ...
Abel Hermant est toujours le psychologue qui cherche à tous prix des effets par une tournure spirituelle de sa prose. Tu te rappelles sans doute ses “Contes du Journal” (11) d’il y a 5 ou 6 ans, entre autres “La Petite femme” (12), étude des moeurs anglaises, et une histoire qui traitait des moeurs cosmopolites et avait pour lieu d’action Venise, tout en mettant plutôt en relief un rastaquouère (13) et une aventurière française. Les romans de Willy (une femme du prénom de Colette) (14), par contre, étincellent d’esprit, tout en étant peut-être un peu trop cochons ou, disons pour atténuer, un peu trop sensuels. Je connaissais déjà “La Maîtresse du Prince Jean”, “Un Vilain Monsieur” et “Jeu de Prince” parus comme “Retour d’Age” chez Albin Michel et dans lesquels on retrouve toujours avec un certain étonnement un esprit et un humour qui peuvent dégriser (15) même des gens austères ...
Le dernier n° du “Canard Enchaîné” que tu m’as envoyé était également très spirituel. “Les voix dans les Ténèbres”, “La même justice pour tous”, “Le code d’honneur des journalistes” et quelques petits articles (16) sont bien réussis ; j’apprécie toujours l’humour placide de Rodolphe Bringer (17) qui rappelle un peu les dessins et caricatures anglais qu’il faut regarder longtemps pour les comprendre entièrement et qui ne sont jamais grotesques ou burlesques.
J’espère que ma lettre pour Georges avec le billet de 5,- Frs. (18) est arrivée à temps et qu’elle lui a fait plaisir. Dans une de tes prochaines lettres, j’apprendrai sans doute que Me Lanos a enfin commencé le paiement de ta pension et que notre avocat de Nantes t’accuse réception de ma confirmation qui, je pense, accélèrera la liquidation (19). Mais je ne compte point que Leconte crache les 20 000 Frs. d’un seul coup, non seulement parce qu’il se sépare difficilement de ses espèces sonnantes et trébuchantes, mais surtout parce que de cette façon il garde une garantie en main que jusqu’à paiement intégral je n’entreprendrai rien qui puisse le concurrencer (20). Ce que tu me dis sur la sincérité des gens par rapport à mes relations avec Siret (21) et sa famille est malheureusement vrai, trop vrai même.
Ci-joint enfin le certificat d’hébergement (22), qui serait à faire légaliser ensemble avec l’attestation que je t’ai envoyée avant-hier et le certificat du médecin. Le commencement de Juin, ou fin Mai, seraient peut-être les meilleurs moments de faire le nécessaire de façon à ce que je puisse être, si possible, avec toi à la fin du mois de Juin. 
J’espère que physiquement et moralement tu te portes bien maintenant et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul


Il serait peut-être bon que tu fasses quelques provisions (pommes de terre, sucre, légumes secs) dès que l’affaire Lanos sera réglée (23).


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « petit Geo » : Georges, fils de Paul et Marthe, né le 10 avril 1912.
2) - « Mlle Clément » : la sage-femme.
3) - « Suzanne » : elle avait alors moins de 3 ans.
4) - « Il est fou le facteur » : en cette année 1912, Ferdinand Cheval, facteur de son état, déclara achevé, après 33 ans de travaux, son extraordinaire « Palais idéal » édifié par lui, caillou par caillou, à Hauterives, dans la Drôme. Suzanne ne faisait que répéter la scie de la presse du moment. Peut-être lui avait-on dit que c'était le facteur qui apportait le petit frère...
5) - « l’estancot » : mot d’argot signifiant gargote, bistrot, cabanon, voire auberge ou boutique, ici employé par Paul pour traduire le fait que le bureau de la compagnie, à Aïn Leuh, est le lieu de rencontre et de bavardage de tous les soldats. 
6) - « pompez Seigneur » : citation de la chanson de Légionnaire « Pompez, pompez Seigneur, pour le bien de la Terre et le repos du pauvre militaire » se référant à l’usage de suspendre les corvées lorsqu’il pleut trop (« pompez » signifie ici « faites pleuvoir »).
7) - « Guelmous » : actuel Aguelmouss, carrefour en bordure du Pays zayane à 50 km au sud-ouest d’Aïn Leuh. La Légion le relie alors par une route carrossable à Lias, poste plus proche des garnisons de Meknès et d’Aïn Leuh, afin de leur permettre de rejoindre plus vite Oued-Zem sans passer par Khénifra.
8) - « Abel Hermant » : Paul, dans sa lettre du 10 juillet 1915, a déjà évoqué cet auteur français (1852-1950) prolixe et célèbre (il deviendra Académicien en 1927) et dit du bien de son roman « Histoire d’un fils de roi ». Celui qu’il évoque ici (« Les grands bourgeois ») est sous-titré « Mémoire pour servir à l’histoire de la société ». Il parut originellement chez Alphonse Lemerre (éditions Rencontre) en 1906 et fut réédité en 1920 chez Calmann-Lévy.
9) - « Willy » : de son vrai nom Henry Gauthier-Villars (1859-1931), cet écrivain célèbre, mondain et libertin, signa de son surnom bon nombre de livres écrits par Colette, dont il fut le premier époux, et par d’autres « nègres littéraires », sans qu’il soit possible de nommer précisément l’auteur de l’ouvrage évoqué par Paul (« Le retour d’âge » publié en 1909 chez Albin Michel). 
10) - « Henri Bordeaux » : écrivain prolixe, populaire, conservateur, nationaliste et régionaliste (attaché à sa région d’origine, la Savoie, et à sa cité de naissance, Thonon les Bains), Henry Bordeaux (1870-1963) a déjà été évoqué par Paul dans sa lettre du 10 juillet 1915. Il en lit maintenant « La croisée des chemins », paru en 1909 chez Calmann-Lévy, après avoir acheté dans la collection Nelson (ancêtre du livre de poche) deux autres titres «Les Roquevillard » (paru en 1906) et « L’amour qui passe » (et non pas « qui fuit » ; le premier roman de cet auteur, paru en 1902 chez Arthème Fayard) dont il conseille la lecture à Marthe. Paul s’étonne de la faible audience de Henry Bordeaux à l’étranger alors que tous les pays voisins disposaient chez eux d’auteurs tout à fait équivalents quant au fond traditionaliste et chauvin, et à la forme, bien-pensante et familiale.
11) - « Contes du Journal » : titre des pages consacrées par le quotidien Le Journal à la publication en feuilleton de livres à usage familial. Il ne s’agit donc pas d’un titre de roman. 
12) - « La petite femme » : étude des mœurs anglaises en forme de roman, republié chez Calmann-Lévy en 1924.
13) - « rastaquouère » : ce mot d’origine sud-américaine désigne un parvenu étalant grossièrement sa richesse. Paul l’emploie pour évoquer un roman d’Abel Hermant se déroulant à Venise, « Les noces vénitiennes », réédité chez Calmann-Lévy en 1924.
14) - « Colette » : Sidonie Gabrielle Colette, dont les premiers romans ont été signés par son mari « Willy » (Henry Gauthier-Villars, qui écrivait et faisait écrire sous ce même pseudonyme), avait officiellement divorcé depuis 1906 mais continuait - elle le fit jusqu’en 1923 - de publier sous le surnom célèbre de son ex-époux, faute de renom suffisant de son propre nom. Or ce Willy masculin publia ses propres ouvrages (et ceux de ses nègres littéraires ») sous ce même pseudonyme jusqu’en 1931. Paul s’avance donc beaucoup en disant que Willy est une femme (qu’il prénomme Colette alors que c’est son nom). 
15) - « dégriser » : effectivement, les romans ici cités par Paul, « La maîtresse du Prince Jean » (1903, signé Willy chez Calmann-Lévy), « Un vilain monsieur » (1898, idem), « Jeu de prince » (1906, idem) et la plupart des autres textes de cet (ou ces) auteurs sont relativement (pour la bourgeoisie de l’époque) libertins et égrillards. 
16) - « petits articles » : leurs titres seuls ne permettent guère de les retrouver…
17) - « Rodolphe Bringer » : de son vrai nom Rodolphe Béranger (1871-1943), écrivain et journaliste cofondateur de la revue « La Baïonnette » en 1916, pigiste dans de nombreux journaux dont « Le Canard enchaîné » (de 1916 à 1935), et directeur de l’hebdomadaire humoristique « Le Sourire » de 1917 à 1922, il est ici confondu par Paul avec l’un des nombreux dessinateurs et caricaturistes du Canard enchaîné.
18) - « billet de 5 Frs » : ce cadeau d’anniversaire d’un billet de 5 F à Georges, qui a 6 ans, représente le prix d’un kilo de sucre acheté au détail à Caudéran. Un cadeau d’abord révélateur du manque d’argent de Paul.
19) - « liquidation » : solution souhaitée par Paul (avec l’assentiment de son collègue et ami Penhoat) pour récupérer immédiatement les 2/3 de sa part du capital dans la société Leconte, soit 20 000 francs. La société avait été fondée en janvier 1909, et Paul (comme son ami Penhoat) y avait investi 30 000 francs.
20) - « concurrencer » : Paul s’engage auprès de L. Leconte à ne créer aucune entreprise concurrente de la sienne partout où elle exerce déjà ses activités (voir sa lettre du 20 novembre 1917). Il se lancera en effet après la guerre dans le commerce des engrais. 
21) - « Siret » : ancien employé de la société Leconte à Bordeaux, collaborateur et ami de Paul, et neveu d'Hélène, l'employée de Marthe. Paul semble avoir commencé à douter de la fidélité de cette personne à partir de l’été 1916 (voir les lettres des 12 et 22 juillet 1916). 
22) -« certificat d’hébergement » : document servant à déclarer Marthe comme logeuse de son époux pendant la permission qu’il souhaite obtenir dès l’accouchement de son épouse, qu’il prévoit fin-mai ou début-juin, de façon à la rejoindre à Caudéran à la fin-juin, en tenant compte du « délai de route ».
23) - « sera réglée » : inquiet de la forte inflation qui fait exploser les prix alimentaires depuis le printemps, et des pénuries qui s’aggravent, Paul donne ici un conseil avisé que Marthe ne pourra suivre qu’à la condition que l’avocat Lanos parvienne à lui verser les arriérés de la pension due par la société Leconte.