lundi 22 août 2016

Carte postale du 23.08.1916

Carte postale Paul Gusdorf



Carte postale  Mme P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 23/8 1916

Ma Chérie

Voici enfin ta longue lettre du 2 courant qui vient d’arriver via Casablanca (1)! J’y répondrai ce soir ou demain, car notre départ semble encore une fois remis à plus tard.
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.


Paul


Note (François Beautier)
1) - "Casablanca" : port marocain sur l'Atlantique, en relation pour le courrier et le fret militaire avec Bayonne et Bordeaux. Le courrier à destination de la Légion au Maroc passait habituellement par Oran et Alger, en provenance de Marseille. Un regain d'activité de la marine autrichienne aidée par des sous-marins allemands ( dont le redouté U.35, qui battit, sous le commandement du célèbre Lothar von Arnauld de la Perière, tous les records de torpillages réussis de l'ensemble de la Grande Guerre) contre la marine italienne et les convois alliés, obligea pendant l'été à remplacer en partie les liaisons maritimes françaises entre Marseille et l'Algérie par des lignes entre Casablanca et les ports français de l'Atlantique. Or, à la même époque, la guérilla marocaine (partie prenante de la Grande révolte arabe) retarda souvent, voire interrompit temporairement la liaison terrestre entre Fès et Taza, ce qui ralentissait le flux du courrier et du fret militaires arrivant par Casablanca.

samedi 20 août 2016

Lettre du 21.08.1916

Document Gallica


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 21 Août 1916

Ma Chérie,

Je reviens encore une fois sur ta lettre du 10 courant ou plutôt sur son passage relatif à l’affaire L. L. & Cie (1). Penhoat, avec lequel je correspond assez régulièrement, me répond à différentes questions que je lui avais posées et sur certaines observations faites dans mes dernières lettres. Je t’ai déjà fait remarquer, et tu pourras encore consulter le contrat à ce sujet, qu’en cas de perte du quart du capital social, chacun des associés peut demander de plein droit la dissolution de la Société. Penhoat estime, non sans raison je crois, que le silence de L. et son obstination à ne pas fournir les comptes ni préciser aucun chiffre, est une preuve que les affaires vont plutôt mal. D’après l’attitude et les procédés de L., vu aussi son incapacité commerciale et son caractère, P. le croit bien capable de nous ruiner sans crier gare et propose donc de nous mettre à l’abri tant que cela est possible en notifiant à L. par lettre recommandée, confirmée par un huissier, de suspendre tout commerce et d’arrêter les comptes dès qu’ils sera parvenu à la perte du quart du capital social, conformément aux clauses de notre contrat. Que faute de lui de se conformer à notre demande, nous le rendons personnellement responsable de toute somme perdue au delà de la proportion d’un quart de notre apport comme stipulé au contrat.
Après mûre réflexion, je partage sa manière de voir bien que j’aie quelques objections ou plutôt observations à faire. Si réellement Leconte avait subi des pertes allant jusqu’à 1/4 du capital ou même plus loin, il n’aurait pas besoin de chercher des moyens de dissoudre la société pour se débarrasser de nous et de moi en particulier. Il n’aurait pas besoin d’un procès, toujours coûteux et quelquefois incertain, car lui seul pouvait demander de plein droit la dissolution en se basant sur les clauses de notre contrat, qu’il connaît trop bien pour ne pas avoir connaissance de cette clause. Naturellement, il y aurait vérification des comptes et il va sans dire que lui-même ayant fourni plus de fonds que chacun de nous (80 000 Frs. après l’augmentation du capital mais non encore entièrement versés) devrait avoir perdu 1/4 de cette somme pour pouvoir demander la dissolution. La perte totale devrait se chiffrer à 50 000 Frs. (20 000 Frs. pour Leconte et 15 000 pour Penhoat et moi chacun) et bien que je connaisse suffisamment L. cette somme me paraît tout de même trop élevée pour les 2 ans de guerre, car les bureaux qui perdaient de l’argent ont été fermés et les frais en général assez réduits dans les autres. Mais d’un autre côté il me vient à l’idée que L. avait indiqué mon avoir à 12 000 Frs. ce qui me donne à penser qu’il tâchera ou qu’il a déjà tâché de justifier des pertes énormes ... ? Tant que Gand, Anvers et Trieste (2) sont inaccessibles pour nous, c.à.d. avant la fin de la guerre, il sera impossible d’arrêter les comptes, mais il serait toujours prudent de prendre les précautions recommandées par Mr. Penhoat. Tu veux bien réfléchir sur ce point et écrire, le cas échéant, à Me Palvadeau le priant de vouloir bien notifier cette résolution à Mr. Leconte et en ajoutant que c’est pour sauvegarder nos intérêts que nous nous voyons forcés de procéder ainsi. Que Mr. Penhoat du reste en fait de même. Tu m’enverras copie de ta lettre à Me Palvadeau, lequel tu pries de t’en accuser réception. 
Je vais écrire dans ce sens à Penhoat lui disant en outre que sa seule demande suffit pour amener la dissolution de la société. Quant aux 300 Frs. par mois, L. devra certainement continuer à te les envoyer à valoir sur notre actif à moins que Me Palvadeau s’en charge. Au pire tu pourrais demander à ce dernier de faire autoriser le Comptoir d’Escompte à vendre les titres encore en dépôt à cette banque et à te verser le montant qui te suffirait pendant quelque temps. Et d’ici là j’espère bien que la guerre prendra fin ; les évènements marchent tout de même bien mieux depuis quelque temps (3)!
Inclus la lettre en question de Mr. Penhoat et le 3° article de l’Humanité (4).
Mille baisers pour toi et les enfants.

                                                    Paul

P.S. Je t’envoie ci-joint un modèle de la lettre à écrire à Me Palvadeau. Tu peux même demander à Me Lanos s’il n’est pas utile d’en donner aussi copie à Me Bonamy qui est peut-être mieux situé que Me Palvadeau pour faire la sommation à Leconte. Prière d’écrire un mot à Mr. Penhoat pour lui faire connaître le texte du contrat ayant trait à la dissolution, c.à.d. le passage qui est précisément à insérer dans mon projet de lettre à Me P. dont Penhoat aura la copie par mes soins.
Inutile de m’envoyer une chemise ! Les étiquettes de pantalon me suffisent, donc pas de facture !


Notes (François Beautier)
1) - "L.L. et Cie" : Société Lucien Leconte & Compagnie, dont Paul et Penhoat sont les  associés, avec Leconte lui-même.
2) - "Gand, Anvers, Trieste" : voir la lettre du 16 juillet 1916. Ce qu'en dit ici Paul permet de préciser qu'il s'agit non pas d'entreprises partenaires d'affaires de la société Leconte mais de bureaux lui appartenant. 
3) -"depuis quelques temps" : effectivement, la pression de l'Allemagne sur Verdun s'est relâchée du fait de la bataille de la Somme. Les Allemands se retrouvent à Verdun en position défensive, ce qui permet aux Français une offensive victorieuse depuis le 1er août avec la prise de nombreux prisonniers. Par contre, sur la Somme, le grignotage allié ralentit en août et l'Allemagne renforce ses positions en installant des troupes déplacées de Verdun et du saillant d'Ypres.

4) - "Humanité" : voir la lettre du 19 août précédent.

vendredi 19 août 2016

Lettres des 19/20.08.1916

Le col du Touahar et l'oued Innaouen


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran


Taza, le 19 Août 1916

Ma Chérie,

Je te confirme ma carte postale de ce matin et réponds maintenant à tes lettres des 9 et 10 courant en te retournant en même temps les 2 premiers articles sur la force des femmes découpés dans l’Humanité (1). On voit tout de suite que ces articles ne sont pas écrits par un académicien : ils se distinguent de ceux de Mr. Brieux (2) par ceci qu’ils traitent de faits réels, visibles et qui intéressent immédiatement la classe ouvrière, où la concurrence de la femme se fera sentir en premier lieu. Je dirai en passant que les derniers articles de Mr. Brieux au Journal intitulés “La Faillite de la Dot” étaient bien plus intéressants que les précédents tout en ajoutant que ces idées avaient déjà été exprimées dans une forme bien plus saisissante et plus crue encore dans une pièce du même auteur intitulée “Les Avariés” qu’on peut acheter complète pour 2 sous dans “la Feuille Littéraire” (3). La morale en est qu’une bonne santé et des connaissances pratiques (un métier) constituent la meilleure dot dans toutes les classes et Brieux  insiste particulièrement sur ce point qu’il n’est point suffisant que les notaires des 2 familles se réunissent pour fixer la dot ou l’apport des 2 époux stipulés dans le contrat de mariage : les médecins des 2 parties devraient également se mettre en rapport pour examiner si les futurs époux sont sains de corps et aptes à former une famille et le certificat de bonne santé devrait être exigé par la mairie au même titre que l’acte de naissance et les autres paperasses. Cette pièce, “Les Avariés”, dit des choses tellement vraies sur les influences notamment de la syphilis sur les ménages qu’il a rencontré dans le temps beaucoup d’opposition bien qu’au Théâtre le régisseur paraisse au lever du rideau sur la rampe pour annoncer que la pièce peut être entendue par toutes les personnes des deux sexes, jeunes et âgées ...
Je te remercie de nouveau de ton envoi qui est arrivé en parfait état : 2 pantalons treillis, 1 maillot, 1 livre, 2 plaques de chocolat, 1 boîte de harengs marinés, 1 boîte de galantine de veau truffée, 2 boîtes de confiture, 1 flacon de liqueur, un saucisson, 1 savonnette et un tube de pâte dentifrice. Le tout est très joli, mais les pantalons passablement chers ; j’aurais cru que l’article ne reviendrait pas plus cher que 3,- Frs. pièce ! Comme nous allons partir probablement jeudi, 24 courant, pour construire le blockhaus dont je te parlais déjà, je vais faire emporter toutes ces conserves, ainsi que les bonbons, car à Touhar (4) nous serons encore pour une quinzaine dans le bled. Mais je t’en prie ne m’envoie plus à l’avenir de choses aussi chères que cela !
Ton observation au sujet de Me Bonamy m’étonne un peu. Crois-moi, si ces gens-là ont besoin d’argent, ils le disent sans aucun scrupule et cela d’autant plus que tu avais écrit à B. que tu es à sa disposition pour fournir d’autres fonds. Cet avocat n’a pas montré plus d’empressement lorsqu’il a reçu les 200 Frs. de Leconte : c’est à la fin de l’affaire qu’il enverra sa note avec prière ... etc. etc. Chez lui, c’est plutôt l’âge et le fait qu’il ne fait en somme que remplacer son successeur (5) qui le fait agir avec tant de nonchalance. Il serait bon toutefois que tu le relances après les vacances pour savoir au juste à quoi nous en tenir.

le 20 Août 1916

Est-ce que tu te figures réellement, petite folle, que j’envisage froidement et sans émotion que la guerre dure encore 2 ans ? Car je sais mieux que quiconque qu’il n’y a aucun espoir pour moi de te revoir avant la fin de la guerre ! Un de mes camarades, un Hongrois qui a de grandes relations, a fait écrire par un ministre (Denis Cochin) (6) au Général Lyautey (7) et a fait intervenir en outre un député très en vue pour obtenir une permission dans le but de revoir sa femme, une Parisienne, institutrice à Paris, et ses enfants. J’ai vu toute la correspondance : La réponse du Général L. au ministre en question est nette et dure : impossible d’accorder une permission aux ressortissants des nations en guerre avec la France (8). Et même pour les Français de la Légion la chose est extrêmement difficile, à moins de motif tout à fait grave.
Ce n’est certainement pas juste car des gens comme lui et moi par exemple offrent toute garantie ... mais que veux-tu ? On est soldat et on n’a qu’à s’incliner. Si tu savais combien j’ai souffert ici, tu ne parlerais certainement pas ainsi, mais il ne faut pas croire que puisque je ne me plains pas je me laisse tout simplement vivre ! 
L’incendie aux Docks Sursol (9) serait certainement fantastique s’il s’agissait réellement de 70 000 sacs de farine dont la valeur dépasserait même de beaucoup 8 000 000 Frs.
Je t’embrasse ainsi que les enfants bien sincèrement.

Paul




Notes (François Beautier)
1) - "l'Humanité" : comme toute la presse française, l'Humanité dut remplacer de nombreux journalistes mobilisés par des femmes et contourner les 98 articles de la censure en développant des thèmes qui n'avaient pas été prévus censurables. Le féminisme prospéra de cette double circonstance avec des articles traitant des femmes à l'usine, aux champs, dans les administrations... ; des femmes réclamant le droit de vote ; des femmes militant pour la paix ; des femmes dénonçant la vie chère ; des femmes françaises réquisitionnées par les troupes allemandes d'occupation ; etc. Les articles auxquels se réfère Paul n'ont donc rien d'exceptionnel et leur relative banalité les rend aujourd'hui difficiles à retrouver. Cependant, à la mi-août 1916, l'acquittement d'une femme française ayant tué son bébé né d'un viol par un soldat allemand, redonna encore plus de place aux femmes dans la presse. Au même moment, Paul qui se sent manifestement "un peu" dépassé par les démarches et projets de son épouse, tente à la fois de se "tenir à flot" en se montrant féministe et de "retenir le courant" en vantant des lectures réactionnaires qu'il voudrait édifiantes pour Marthe.
2) - "Mr. Brieux" : Paul a déjà parlé de cet auteur en citant une réplique de sa pièce "La robe rouge" dans sa lettre du 17 juillet 1916. Il s'agit d'Eugène Brieux (1858-1932), journaliste, nouvelliste ("Journal d'un voleur" en 1899), dramaturge ("La Robe rouge", en 1900 ; "Les Avariés" en 1901, pièce immédiatement censurée, transformée en un énorme roman publié à Paris en feuilleton avec des gravures d'Edmond Charrier par La Librairie Illustrée, à partir de 1902). En avril 1916, Le Journal lança une très longue série d'articles sur "l'Avenir de la femme après la guerre", parmi lesquels ceux de Brieux (ainsi qu'il signait, fort de l'énorme et durable succès populaire de "Les Avariés"), notamment "La faillite de la dot", publié le 4 août 1916, firent tellement sensation qu'on les retrouve transmis par télégraphie et repris mot à mot dans de nombreux journaux de province du lendemain, dont par exemple le "Cherbourg-Éclair" (du 5/8/16). Aujourd'hui, la pièce et le roman "Les Avariés", qui traitent très précisément du problème alors majeur de la propagation de la syphilis et des moyens de la gérer et de s'en prévenir, ont beaucoup perdu de leur intérêt pédagogique mais demeurent des documents historiques témoignant d'un aspect toujours négligé (car réputé indécent) de la vie sociale : la sexualité. 
3) - "La Feuille Littéraire" : revue bimensuelle de 8 pages grand format, éditée à Paris et Bruxelles depuis 1896 par Arthur Boitel, qui donnait en entier ou en version résumée des textes littéraires francophones en vogue (pièces de théâtre, romans) ou des essais d'écrivains étrangers (ainsi la "Guerre dans les airs" de H.G. Wells, adapté en français et publié en 1913). Il semble qu'elle ait disparu après la Grande Guerre.
4) - "Touhar" : En fait, Col de Touahar, à 15 km. à l'ouest de Taza, sur la rive gauche de l'oued Innaouen et dominant le poste de Bab Merzouka.
5) - "son successeur" : Maître Palvadeau.

• Lettre du 20/8/16 (sans indication de lieu)
6) - "Denis Cochin" : Denys Cochin, baron, homme politique et écrivain parisien (1851-1922), était alors (de 1893 à 1919) non pas ministre mais député de la Seine (ou “de Paris”) où il se distinguait comme porte-parole du Parti catholique à la Chambre. 
7) - "Lyautey" : le général Hubert Lyautey, premier résident général au Maroc où il avait militairement établi le Protectorat français en 1912, depuis lors chargé de la "pacification du Maroc" et considéré à l'été 1916 comme un possible Ministre de la Guerre (ce qu'il fut, plus tard, dans le sixième gouvernement d'Aristide Briand, de décembre 1916 à mars 1917).
8) - "en guerre avec la France" : c'est le cas du royaume de Hongrie, entré avec l'Empire austro-hongrois dans le conflit le 11 août 1914 lorsque la France lui déclara la guerre.
9) - "Docks Sursol" : docks originellement spécialisés dans le stockage de marchandises importées des USA, dont du pétrole en barils (ce fut l'origine de leur incendie en septembre 1869). Le quotidien régional l'Express du Midi rapporte en nouvelle brève en page 2 de son édition du 8 août 1916 un incendie à Bordeaux déclaré la veille (le 7 août) dans un dépôt de nitrates (matière première d'engrais et d'explosifs) des docks Sursol. 



dimanche 14 août 2016

Lettre du 15.08.1916




Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 15 Août 1916

Ma Chérie,

J’ai sous les yeux tes lettres des 5 et 7 courant arrivées ensemble hier matin. Il me semble qu’il doit y avoir au moins une lettre qui me manque, car la précédente datait du 31 Juillet et vu la régularité de ta correspondance il me semble que tu n’as pas laissé passer 5 jours sans écrire un mot, surtout que je n’ai reçu aucun accusé de réception de mes lignes par lesquelles je t’avais donné mon appréciation sur ton rapport concernant les affaires de Nantes, lignes qui datent du 22 ou 23 Juillet si je me rappelle bien. J’y avais joint (en retour) la copie de ta lettre à Mes Bonamy et Palvadeau ainsi que copie de la mienne au premier. N’as-tu pas reçu cette lettre-là (1)?
La photo des enfants n’est pas bien : la pose des 2 aînés avec leur fleur à la main et les yeux levés vers le ciel n’est point naturelle, tandis que la petite Alice est tout simplement ravissante. Elle paraît du reste presque aussi grande que Georges et très robuste. 
C’est le jour de l’Assomption aujourd’hui, et nous sommes au repos, tout en suant comme des nègres (2) sous le soleil d’Afrique. Il y a donc trois ans jour pour jour que nous allions aux Sables  (3) chez le marchand de fleurs acheter une plante pour Mme Leconte (4). Voilà de l’argent bien employé ! Et le lendemain Mr. L. pour me témoigner sa confiance disait que si son fils voulait plus tard épouser notre fille, il n’y verrait aucun inconvénient. Il est vrai qu’il avait déjà tenu le même propos à Mr. Penhoat et comme il a 2 fils (5), tous les 2 susceptibles d’être élevés par une gentille petite fille, il n’y a même pas de contradiction dans ces projets d’avenir de la famille et de la maison. Pour ce qui est de cette dernière, il est à remarquer que son plus grand concurrent, la maison G.H. et Cie (6), a été et est probablement encore en proie aux mêmes difficultés, les 5/6 des associée étant allemands ou autrichiens. Tu te rappelleras même qu’on a vérifié tous les livres de Gohsduck (7), (Russe naturalisé Français) parce qu’on l’accusait de faire du trafic avec l’ennemi. Et le “Journal” qui relatait cette affaire mentionnait que G. était chevalier de la Légion d’Honneur. 
Les grands noirs que tu vois à Bordeaux sont sans doute des Soudanais : ils portent comme marque une grande cicatrice à la joue et sont ordinairement d’une haute taille et avec des cheveux frisés. Eux aussi bien que les Sénégalais sont comme des gosses. Lorsqu’il fait du soleil ils te disent en souriant : “Il y a bon” ; lorsqu’il fait frais : “Il y a pas bon, mais il y a bon quand même.” Ils parlent l’arabe et s’entretiennent couramment avec les Marocains, presque aussi bien que les Algériens ou Tunisiens (8).
Est-ce que les Amazones 1906 (9) ne paient plus ? Et les banques (C.N.E.P. et B.P. & P.B.) (10)? Ton projet d’apprendre la sténographie n’est pas difficile à réaliser ni nuisible pour l’avenir. Mais je ne crois pas que dans la période trouble que nous traversons tu puisses trouver quoi que ce soit, car les esprits doivent être surchauffés et l’offre bien plus grande que la demande. Toutefois, comme ce projet dormait en toi depuis ton enfance, je ne vois pas d’autres objections à te faire et souhaite seulement qu’il ne devienne pas un objet de découragement. Pourquoi ce jeune homme de Guben (11) se trouve à la Légion ? Il est comme tous les autres qui “ont leurs raisons”. Quelques-uns, certes, sont venus par curiosité, par goût des aventures, croyant qu’ils pourraient chasser des lions et explorer des forêts vierges. Mais la plupart avaient des raisons plus sérieuses de s’éclipser pour 5 ans (12) ou plus encore ...
J’ai eu l’occasion de lire ces temps-ci un joli roman de Ganghofer (13): “Rachele Scarpa” , un de Anzengruber (14) “Die Forsterbuben” et un de Karl Rosner (15) “Die Silberne Glocke”. Ce dernier livre est d’une rare beauté et, en toute autre circonstance, je te l’aurais procuré pour que tu le lises à ton tour. C’est le mariage d’une jeune fille viennoise avec un raide professeur de Berlin qui l’aime de sa façon, c.à.d. en tuant, en étouffant tout sentiment personnel en elle. Un ménage de bonne volonté mais trop froid pour tenir et durer. Il y a divorce provoqué par “Sopherl” (16), une période de dur labeur pour elle et finalement un 2° mariage avec un vieil ami d’enfance, un Viennois, vivant également à Berlin et qui avait étudié non pour faire son doctorat, mais en amateur sans but précis espérant de trouver plus tard une place où il travaillerait à son goût tout en lui assurant son pain et disposé même de faire des concessions quant au Menu ... Ce livre, très simple dans son style est rempli d’une poésie si fine, et tour à tour gai et mélancolique qu’il m’a produit un rare effet ...
Mes meilleurs baisers pour toi et les enfants.

Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - "cette lettre-là" : elle fut reçue (puisqu'elle a été conservée) mais sans la copie jointe. 
2) - "comme des nègres" : expression banale dans une France colonisatrice.
3) - "aux Sables" : les Sables d'Olonne, station balnéaire touristique vendéenne, au sud de Nantes.
4) - "Mme Leconte" : première mention dans le courrier de guerre de Paul. Il s'agit de la seconde Mme Leconte, après un divorce.
5) - "2 fils" : pour la première fois mentionnés.
6) - "la maison G.H. et Cie" : cette société a été évoquée, pour la même raison concernant ses associés d'origine allemande ou autrichienne, dans la lettre du 22 novembre 1915. L'initiale G. semble correspondre au nom Gohsduck précisé plus loin.
7) - "les livres de Gohsduck" : les livres de compte, vraisemblablement de la société G.H. et Cie. Dite ici concurrente de la Société L. Leconte & Cie, cette entreprise œuvrait donc dans le secteur du courtage maritime. Il ne peut donc pas s'agir de la G.H. Mumm que notre note à la lettre du 22/11/15 supposait correspondre à la "GH et Cie". Il ne semble exister aucune trace aujourd'hui accessible d'une société G.H. et Cie ni d'un Goshduck naturalisé français ou chevalier de la Légion d'honneur. 
8) - "ou Tunisiens" : Paul fait ici des recrues soudanaises un portrait étonnamment conformiste (quant à la banalité de son racisme) d'autant plus incompréhensible que le recrutement et l'embarquement de ces hommes par Dakar évoque très fortement l'esclavagisme (dont Nantes et Bordeaux, furent de grandes capitales : Paul qui connaît ces ports ne peut pas l'ignorer). C'est d'ailleurs à Bordeaux que sont débarqués ces hommes recrutés de force (et/ou par promesses mensongères) sur le territoire du "Soudan français" correspondant aujourd'hui à celui du Mali, alors intégré depuis 1904 (jusqu’en 1920) à la colonie française du Haut Sénégal et Niger. La France, qui avait fait le vide des hommes en état de porter des armes au Sénégal, et qui avait besoin de chair à canon sur les fronts de Verdun et de la Somme (les grandes boucheries de 1916), avait commencé à exploiter les "gisements" de l'intérieur à la fois pour colmater les vides se formant dans les rangs des troupes coloniales envoyées au front en France et pour tarir les forces potentielles de la Grande révolte arabe (en Afrique elle était soutenue par l'Allemagne) qui menaçait l'Afrique noire musulmane (au Soudan britannique, correspondant au Darfour actuel, cette révolte était déjà si développée que le Royaume devait y envoyer des troupes impériales de répression alors qu'il manquait de régiments coloniaux sur la Somme).
9)  - "les Amazones 1906" : emprunt de l'État fédéré d'Amazonie, qui ne paie plus les intérêts que l'État fédéral du Brésil, lui-même en faillite, ne peut verser à sa place malgré les pressions des gouvernements des pays où résident la plupart des souscripteurs, notamment la France. 
10) - "C.N.E.P. et B.P. & P.B." : Comptoir national d'escompte de Paris et Banque de Paris et des Pays-Bas. Depuis mai 1916 la presse annonce que ces deux banques vont verser en partie les dividendes des emprunts de guerre dont elles assurent la gestion pour le compte d'États défaillants. 
11) - "Guben" : ville allemande du Brandebourg, aujourd'hui séparée en deux par la Neisse qui sert de frontière avec la Pologne. 
12) - "5 ans" : durée d'engagement minimal dans la Légion en temps de paix. Paul s'est engagé en temps de guerre et "pour la durée de la guerre".
13) - "Ganghofer" : Ludwig Ganghofer (1855-1920), auteur dramatique bavarois qui travailla surtout pour le Théâtre de Vienne et fonda la Société littéraire de Munich. Entre 1915 et 1917 il fut un correspondant de guerre particulièrement porteur de la propagande militariste allemande (un fait que Paul semble ignorer en 1916 puisqu'il ne le critique pas). Son roman Rachele Scrapa, publié à Berlin et Vienne par Ullstein und Co en 1915 n'est plus aujourd'hui publié qu'à la demande (à l'unité) ou en version téléchargée en allemand, ce qui laisse entendre qu'il n'a plus guère de public. 
14) - "Anzengruber" : Ludwig Anzengruber (1839-1889), dramaturge, romancier et nouvelliste naturaliste et social autrichien aujourd'hui peu lu. L'ouvrage nommé par Paul ("Die Forsterbuden", mot à mot : "Le garde forestier") n'a guère laissé de traces. 
15) - "Karl Rosner" : écrivain, journaliste et juriste autrichien installé à Munich (1873-1951) connu aujourd'hui exclusivement pour son carnet de guerre publié en articles de 1917 à 1918 et, après la Révolution allemande, en un livre qui fut traduit en français et publié chez Plon en 1923 sous le titre "Der Kœnig : au quartier général du Kaiser pendant la Seconde bataille de la Marne". Ce livre devenu célèbre en France n'était pas paru en Allemagne ou Autriche en 1916. Paul parle ici d'un titre qui n'est plus édité "Die Silberne Glocke" et qui n'a semble-t-il jamais été traduit en français (mot à mot : "La cloche d'argent").

16) - "Sopherl" : surnom affectueux des filles prénommées Sophie en Allemagne et en Autriche. Ce surnom fut notamment employé pour Sophie-Charlotte de Wittelsbach (Munich 1847-Paris 1897), duchesse de Bavière puis d'Alençon, sœur cadette d'Élisabeth, la célèbre "Sissi" impératrice d'Autriche. 

jeudi 11 août 2016

Lettre du 12.08.1916

André Marquet, Cheval à Marseille, 1916



Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 12 Août 1916

Ma chérie,

Je te confirme ma carte postale d’hier et suis toujours sans aucune nouvelle, ce qui, j’espère, ne signifie rien de particulier. Peut-être Mme Penhoat est-elle arrivée maintenant avec sa petite famille ce qui aura augmenté ton effectif de petites suffragettes (1) à 4 sans compter le politicien Georges (2) . Tu ne dois donc pas avoir trop de repos car Yvonne est également très vive et la petite Jeanne (3) le sera probablement aussi.
Ici la chaleur continue de telle façon que je crois que nous ne repartirons pas de sitôt. Le mois d’Août et le commencement de Septembre sont en effet la saison de la fièvre (paludisme) et les hôpitaux sont pleins à craquer. Notre Compagnie y a aussi pas mal de monde en ce moment et il y a presque journellement de nouveaux cas malgré la quinine (4) qu’on nous distribue régulièrement. J’ai observé les effet de la fièvre pendant la dernière colonne, à un caporal qui était mon chef de tente. C’est foudroyant : dans un délai de deux jours cet homme, pourtant robuste, ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Il a dû être évacué sur Fez (5) d’où il écrivait ces jours-ci qu’il était à peu près rétabli et qu’il rejoindrait incessamment.
Au point de vue militaire il y a eu ce temps-ci quand même quelques progrès à enregistrer : d’une part l’avance lente mais constante des anglo-français et d’autre part la prise de Goricia (6) par les Italiens. Ce dernier point est le plus important et si la marche des Italiens sur Trieste continuait, comme tout le laisse croire, cet évènement pourrait avoir une influence décisive sur la fin de la guerre. Si celle-ci se finissait seulement cette année-ci, tout le monde serait content.
Tu n’as donc plus rien entendu ni de Me Bonamy ni de Me Palvadeau ?
Y a-t-il cette année beaucoup de fruits en France ? Ici ce sont surtout les melons qui sont très nombreux mais qui restent néanmoins recherchés. Je n’en ai jamais mangé autant que cette année et je ne les ai jamais trouvés aussi bons ! Mais il faut mettre 15 sous pour un bon fruit bien à point.
Une plaie dont nous souffrons terriblement ici, c’est la vermine, les poux, les puces et les punaises. Tu ne peux pas t’imaginer comment ces bêtes nous traquent ici dans ces baraques primitives adossées la plupart du temps à de vieux murs, vieux de plusieurs centaines d’années. Avec les premiers froids elles disparaissent, mais pendant l’été c’est insupportable, malgré malgré la poudre de pyrèthre (7) et autres désinfectants. Et je me demande souvent comment les bicots (8) peuvent supporter cette vermine qui, dans leurs trous et masures sales, couverts de terre et de branches d’arbres, doivent être encore bien plus nombreux que chez nous.
Je songe souvent au développement de nos gosses et me figure que Suzanne, avec ses 7 ans, doit avoir rudement changé et ne doit plus ressembler beaucoup au bébé qu’elle était lors de mon départ, alors qu’Alice doit être de la taille et de l’intelligence de Georges lorsque nous étions à Bayonne. Parle-t-elle déjà à peu près tout ?
A propos, mon ancien camarade Savario de Caudéran (9), après 13 ans de service, s’est arrangé d’être évacué sur l’Algérie (10), où il doit passer devant la Commission de Réforme, par rapport à ses yeux (??). Il n’est donc pas impossible qu’un beau jour il réapparaisse à Caudéran et fasse sa présentation au 22 Rue du Chalet. Tu sauras de toutes façons qu’il ne reviendra plus au Maroc et ne lui confieras donc rien pour moi. Un autre de mes camarades, un Caporal de ma section et un excellent garçon (Russe) sera libérable d’ici 3 mois à peine et va alors passer par Bordeaux, ayant un parent à Libourne (11). Si ce projet se réalise, je le chargerai d’aller te dire bonjour en passant et de te raconter un peu de la Légion, du Maroc et des Marocains. Mon ami Valentin (12) est toujours à Bel Abbès ; il était l’autre jour en permission et m’a envoyé une carte de Marseille, sa ville natale.
J’espère avoir demain de tes nouvelles et entretemps t’embrasse du fond du coeur. 

Paul

Bon souvenir à Mme et Melles Penhoat. 




Notes (François Beautier)
1) - "suffragettes" : allusion au penchant féministe de Marthe, que Paul traite - ainsi que les petites filles - de suffragettes, en référence au mouvement de revendication du droit de vote aux femmes né au Royaume Uni en 1903 et qui s'agite beaucoup durant la Grande Guerre (leur droit fut sélectivement reconnu en 1918, et totalement en 1928).
2) - "Georges" : fils de Paul, né en 1912 (qui deviendra un philosophe français célèbre).
3) - "Jeanne" : fille cadette des Penhoat, dont l'aînée est Yvonne.
4) - "quinine" : remède extrait de l'écorce du quinquina, utilisé en Europe depuis le XVIIe siècle pour combattre les fièvres intermittentes, et plus tard le paludisme largement répandu parmi les colons européens. Très longtemps seul remède connu à cette maladie, la quinine ne fut produite par synthèse qu'après la Grande Guerre.
5) - "Fez" : Fès, qui disposait d'un hôpital.
6) - "Goricia" : Gorizia, but de la Sixième bataille de l'Isonzo déclenchée le 6 août par les Italiens en vue de (re)prendre à l'Autriche le Trentin (dont Trieste, sa capitale). Le bilan victorieux mais jusqu'à aujourd'hui controversé de la bataille, terminée le 17 août, tient essentiellement au fait qu'il donna au Royaume d'Italie - membre de fait de la Triple-Entente depuis le 23 mai 1915 - le courage de déclarer officiellement la guerre à l'Empire allemand le 27 août 1916. Pour le reste, Paul se veut rassurant en forçant le trait des avances alliées sur les fronts occidentaux (elles sont plus significatives, au même moment, sur le front russe du Caucase, mais Paul n'en est manifestement pas encore informé). 
7) - "pyrèthre" : insecticide végétal traditionnel obtenu par broyage des fleurs séchées d'une variété de chrysanthème dite "de Dalmatie".
8) - "bicots" : terme désignant les Arabes, considéré à l'époque argotique et vulgaire mais non raciste (parce que le racisme était alors une composante fondamentale de la civilisation occidentale, dominante et se considérant de bon droit supérieure et civilisatrice donc colonisatrice). La question est de savoir si Paul emploie ce mot pour ne pas se distinguer des autres et accéder à la naturalisation (donc par conformisme volontaire), ou par inconsciente... bêtise (ce qui serait surprenant de la part d'une victime consciente de la xénophobie, voire - bien qu'il n'en dise rien - de l'antisémitisme). 
9) - "Savario, de Caudéran" : compagnon de régiment, originaire de Caudéran (où habitent les Gusdorf), que Paul a signalé à Marthe la première fois dans sa lettre du 8 mars 1915.
10) - "sur l'Algérie" : à Sidi Bel Abbès, siège et dépôt de la Légion
11) - "Libourne" : ville située à moins de 40 km. à l'est de Bordeaux.

12) - "Valentin" : déjà signalé par Paul dans sa lettre du 19 décembre 1914, ce Légionnaire musicien a pu obtenir une permission - à Marseille, sa ville natale - du fait qu'il est de nationalité helvétique, donc neutre, à la grande différence de Paul qui est classé "ressortissant ennemi".

samedi 6 août 2016

Lettre du 07.08.1916

Ernst-Auguste III de Hanovre en 1915


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Taza, le 7 Août 1916

Ma Chérie,

Je réponds à tes lettres des 26, 29 et 31 Juillet. Ma réponse à ton rapport t’est sans doute parvenue les premiers jours du mois courant, tu en auras vu que mon attitude dans l’affaire de Nantes n’est tout de même pas aussi passive que tu veux bien le dire : J’ai écrit aussi bien à Me Bonamy qu’à Me Palvadeau (1), mais à moins de réponse précise de l’un ou de l’autre je ne vois point autre chose à faire pour le moment. Si Leconte demandait réellement la dissolution de la Société, - ce que je ne crois pas encore jusqu’à nouvel ordre bien que ce ne soit pas chose impossible - moi ou le séq. devraient être informés de cette demande à temps pour être représentés. Notre réponse serait très simple : Si la maison ressent actuellement des inconvénients par rapport à moi, il est hors de doute que je n’ai rien fait pour les provoquer, bien au contraire et la lettre de félicitations accompagnée d’un télégramme de L. datée du commencement du mois d’Août après annonce de mon engagement sont là pour prouver que L. a applaudi des deux mains à mon geste. Il est en outre hors de doute qu’en fait d’inconvénients j’en ressens davantage que lui : comme je n’ai jamais caché mon état civil et notamment ma nationalité, L. en s’associant avec moi devait connaître le risque qu’il courait le cas échéant. Le tribunal devrait donc décider le cas échéant qu’il n’y a pas lieu de prononcer la dissolution qui, au besoin, pourrait être arrangée d’une façon amiable. Au surplus comme notre contrat prévoit la dissolution de plein droit en cas de perte de 1/4 du capital, ce cas pourrait se présenter et si réellement les affaires vont si mal comme le dit L. nous serions bientôt arrivés à ce point. Mais là encore il y aurait lieu de procéder à une vérification minutieuse des livres pour voir réellement où en sont nos affaires, et comme l’actif des succursales de Gand, Anvers et Trieste ne peut être constaté pour le moment, il faudra attendre nécessairement que les relations avec ces ports soient rétablies. Enfin, ma véritable situation dans la maison ressortirait clairement et si, comme le soutient Leconte, les 300,- Frs par mois étaient portée en diminution de mon compte, je ne pourrais plus participer aux pertes de la maison. Cette dernière thèse est diamétralement opposée à l’avis de Me Lanos qui t’a affirmé le contraire, ainsi que je l’ai fait ressortir dans ma lettre à Me Palvadeau dont tu possèdes copie. Cet avoué (2) du reste, qui t’a dit qu’il est pour et non contre la sauvegarde de nos intérêts, a fait bien peu jusqu’ici qui confirme ses mots ! Il serait certes préférable que le Tribunal de Nantes se dessaisisse de notre affaire au profit de celui de Bordeaux, mais l’avocat ne t’a-t-il pas dit ce qu’il faut faire pour l’amener à un tel acte ? Mes Bonamy (3), Palvadeau et Lanos ne t’ont-ils donné, l’un ou l’autre, aucun tuyau à ce sujet ? 
Leconte, “débarrassé” de ses deux collaborateurs (4), serait dans une situation assez pénible, crois-moi, et sois persuadée que lui-même en est convaincu, malgré son aveuglement sur sa propre valeur !
La tournure que prend les choses avec l’attitude du peuple allemand (5) en général et celle de l’armée allemande dans les départements envahis en particulier me suggère souvent l’idée qu’il ne sera peut-être pas bon de rester en France après la guerre, aussi pénible que soit pour nous un changement de domicile, surtout par rapport aux enfants. Je ne veux cependant point prendre une résolution fixe à ce sujet, une fois parce que pour juger la situation à ce sujet il faut attendre la fin de la guerre et d’autre part parce que je sais que tu tiendras aussi à avoir voix au chapitre lorsque cette question sera à trancher. Nous en déciderons donc verbalement en temps opportun et d’ici là, pour ce qui concerne la défense de nos intérêts, tu continueras à t’en charger. Tu es bien au courant et peux prendre toute résolution urgente sans me consulter, vu la lenteur des communications.
Les attendus du jugement de Nantes sont certes peu approfondis, comme tu le trouves à juste raison. Non seulement sur le ou les points que tu soulignes, mais encore sur un autre qui semble être compris en ma faveur. Oui, si le Gouvernement allemand voulait correspondre avec et payer tous ses nationaux en pays étranger, il lui faudrait des milliers d’employés rien que pour ce travail et des crédits monstrueux pour faire face à ces paiements. Mais cette idée que tout Allemand est à son poste à l’étranger par ordre du gouvernement est tellement répandue depuis la Guerre qu’il était tout naturel que la Ligue anti-allemande (6) s’en empare dans une forme appropriée à sa mentalité. Si ces gens savaient seulement le peu d’empressement que les autorités allemandes ont toujours eu pour leurs nationaux et que le contact avec elles était tel que les dits nationaux, s’il y avait seulement la moindre possibilité, l’évitaient soigneusement.
L’histoire du Duc de Cumberland (7), si elle est véridique, ne serait qu’une punition - un peu dure il est vrai - pour le vieux Duc qui perdrait son deuxième et dernier fils d’une façon encore plus tragique que l’aîné tué dans un accident d’automobile alors qu’il se rendait à un mariage à Copenhague. L’attitude du vieil Ernest avait quelque chose de grand avant la réconciliation avec Guillaume II et il est à supposer qu’il s’appuyait fortement sur ses parents, la famille royale anglaise, lorsque pendant près de 30 ans il refusait la succession de Brunswick sans le royaume de Hanovre. Malgré qu’il soit le gendre du Kaiser, Ernest-Auguste aurait donc dû rester au moins chez lui, car les liens de sa famille - comme cela ressort déjà de son titre “Cumberland” - avec l’Angleterre sont bien plus vieux que ceux avec les Hohenzollern. Comme il était jeune, trop jeune pour un officier supérieur, il aurait pu prétexter cette jeunesse ou du moins aller ostensiblement sur le front russe ou serbe. Mais les têtes couronnées ne sont considérées en Allemagne que comme soldats et je crois que c’est poussé par ce préjugé que le jeune homme est allé, peut-être contre sa conviction intime, mais de toutes façons contre celle de son père, cueillir quelques lauriers en apparence faciles sur le front français ou anglais. L’histoire de la folie me semble toutefois invraisemblable parce qu’en Allemagne on aurait trouvé moyen de la cacher ...
Je suis content que la visite de Mme Penhoat se réalise quand même et te procurera quelque divertissement. Ne ferais-tu pas bien d’en prévenir le Commissaire pour éviter toute histoire pouvant être provoquée par un voisin par trop circonspect (8)? Tu fais aussi bien de promener les enfants de temps à autre à la campagne, ne fût-ce que pour leur procurer en même temps qu’à toi un peu de distraction et l’ai pur de la campagne.
Je te remercie d’avance du prompt envoi du colis ; si tu n’as pas de facture il suffira de m’envoyer les étiquettes pour pouvoir prouver à l’occasion qu’il s’agit d’effets personnels et non règlementaires. Mais ne me confectionne pas un maillot de laine cette année : si j’en avais besoin, je peux en acheter ici d’occasion à très bon compte. Il est même probable que la Compagnie nous en fournira.
Inutile de te dire que le travail de bureau que je fais ici - comme tout celui qui se présente dans une administration militaire - n’est point compliqué et n’exige aucune mise en batterie de l’intelligence ou de l’esprit. Mais je travaille néanmoins avec plus de goût qu’en maniant la pioche ou la pelle, voire la brouette, et je me salis moins. C’est pour cela du reste que je t’ai demandé les pantalons blancs, car le Corps ne nous en fournit qu’un seul. J’espère que tu ne m’as pas expédié une de mes chemises blanches comme la dernière fois, car avec le sirocco elles ne tiennent pas plus de 2 jours et il faut les laver. Encore faut-il être expert dans cet art pour lui donner dans l’eau froide la blancheur immaculée primitive. D’après toute vraisemblance, nous allons repartir aujourd’hui en 8, c.à.d. le 14 Août, pour, paraît-il, construire un Blockhaus pas trop loin de Bab Merzouka (9), soit à une vingtaine de km d’ici ; je t’aviserai en cas de départ pour que tu ne te fasses pas de mauvais sang au sujet de la correspondance diminuée.
Pourquoi ne te fais-tu pas photographier avec les enfants, puisque tu sais que ta photo me fera autant de plaisir que celle des gosses. Je n’en possède qu’une de Janvier 1914 sur la carte avec Georges et Suzette.
Embrasse les enfants pour moi et reçois toi-même mes meilleurs baisers.


                                                  Paul


Notes (François Beautier)
1) - "Me Palvadeau" : pour la première fois, enfin, Paul précise le titre de ce juriste ("Maître"), un avocat qui le représente à Nantes dans sa demande de levée du séquestre (donc en soutien ou relais de Me Bonamy) et, aussi, dans ses réclamations auprès de la société Leconte qui ne lui paie pas sa part de bénéfices et cherche apparemment à s'emparer de sa part de capital.
2) - "cet avoué" : il s'agit vraisemblablement de Me Lanos, qui est à Bordeaux où il représente Paul et Me Palvadeau.
3) - "Bonamy" : le premier avocat engagé par Paul à Nantes en décembre 1914 pour obtenir la levée du séquestre. Paul a plusieurs fois manifesté à Marthe son mécontentement du peu d'implication de cet avocat qu'il conserve pourtant. 
4) - "deux collaborateurs" : Paul et Penhoat, les deux autres associés de la Société Leconte & Cie.
5) - "attitude du peuple allemand" : à l’été 1916 l'Allemagne, arrêtée à Verdun, bloquée sur Ypres, affamée et malade (par malnutrition résultant des réquisitions de guerre et du blocus), hésite entre deux politiques : celle d'une recherche de paix négociée (par le chancelier Bethman Hollweg, qui se présente comme vainqueur) que les Alliés rejettent comme un bluff tactique, et celle du jusqu’au-boutisme nationaliste du chef d'état-major Hindenburg qui semble prêt à enrôler toute la population du Reich. Paul fait aussi une allusion au rumeurs de massacres de civils, et aux probables exécutions de "francs-tireurs" et autres espions, ainsi qu'aux délits habituels de toutes les troupes - ici allemandes - dans la zone du front et les régions occupées (violences, viols, pillages... ). Ces rumeurs et ces affaires réelles furent rapportées en France en 1916 dans une multitude d'articles, de brochures (dont, par exemple, deux très célèbres du Professeur d'Histoire Pierre Bédier, illustrées de gravures, intitulées "Les crimes allemands d'après des témoignages allemands", et "Comment l'Allemagne essaye de justifier ses crimes", publiés à Paris chez Armand Colin en 1915 puis rééditées revues et augmentées en 1916) et de livres, tous le plus souvent agrémentés de gravures et/ou de photographies plus ou moins visiblement truquées, ainsi que par plusieurs grandes expositions, afin de fouetter - par un bourrage de crâne méthodique - le patriotisme des Français tant au front qu'à l'arrière. Il est très probable que Paul avait connaissance de ces articles et ouvrages largement diffusés. Il se peut aussi qu'il ait lu dans la presse certains des procès verbaux rendus publics de la "Commission d'enquête instituée par la République française par décret du 23 septembre 1914 en vue de constater les actes commis par l'ennemi en violation du droit des gens". Très lucidement, Paul en conclut que son avenir en France serait compromis par le risque d'être amalgamé par les Français à un peuple allemand désormais tout entier accusé d'inhumanité. Il se garde cependant de s'engager auprès de Marthe à chercher un nouveau pays d'accueil. 
6) - "Ligue anti-allemande" : déjà citée dans une note à propos de l'affaire Kornfeld (lettre du 16 juillet 1916), cette "Ligue antiallemande" (selon la graphie de l'époque) est ici pour la première fois mentionnée par Paul qui, pourtant, la connaissait (elle éditait un bulletin où il aurait été désigné comme espion ; il y lisait les informations concernant les séquestres et naturalisations des étrangers "ressortissants ennemis") mais de laquelle il ne voulait peut-être pas se faire l'écho dans son courrier destiné à Marthe, pour ne pas l'effrayer davantage. Cette ligue était alors une puissante officine de démolition systématique de l'image de l'Allemagne, accusée de comploter dans le monde entier pour y imposer sa sauvage dictature, tant militaire que politique et économique (surtout économique, car elle recrutait essentiellement parmi les petits chefs d'entreprises français inquiets de ne plus retrouver après-guerre leur marché national : son bulletin était présenté comme "Organe de défense des intérêts économiques français et coloniaux"). Cette ligue aurait été fondée sous ce nom et dans ce but par des armateurs français à Bordeaux en juillet 1871 afin de contrer une prétendue invasion d'agents allemands - certains se présentant comme Alsaciens-Lorrains - venus s'installer en France à l'occasion de sa défaite militaire pour évincer les entrepreneurs français du marché national et colonial. Il semble aussi que les fondateurs aient été des républicains particulièrement hostiles au traité de Francfort de mai 1871 (de là la neutralité à l'égard de la Ligue du journal originellement républicain libéral La Petite Gironde, que lisait assidument Paul) mais que dès 1877 elle devint explicitement antirépublicaine, anti-ottomane (ce qui permettait opportunément à ses membres de s'en prendre aux commerçants arméniens !), antilibérale, antisémite et promilitariste à outrance. Tombée dans l'oubli elle se reforma en antennes régionales dès le début de l'année 1914 puis prit de l'ampleur avec le début de la guerre, formant un réseau parfois dénommé "Ligue nationale antigermanique". Son slogan le plus célèbre "Pas de produits austro-allemands ; pas de personnels austro-allemands !" et l'absence de véritable idéologue parmi ses dirigeants attestent le caractère avant tout corporatiste de cette organisation de petits commerçants et entrepreneurs. 
7) - "Duc de Cumberland" : Paul, en bon anglophile antigermanique, et en fier enfant du duché de Brunswick, porte une certaine admiration à la famille du Duc de Cumberland dont il a déjà parlé dans ses lettres des 20 janvier 1915 et 30 avril 1916. Ce qu'il dit de la succession du Royaume de Hanovre et du décès du fils aîné du vieux Duc est vrai (en effet, Georges de Hanovre, né en 1880 de l'union de Ernest-August II de Hanovre et de la princesse Thyra du Danemark, est décédé d'un accident d'automobile en mai 1912). Mais ce que rapporte la presse quant à une mort prématurée du second fils est faux et participe de la "guerre de propagande". En effet, Christian de Hanovre, né en 1885, est mort d'une péritonite en 1901, et le troisième fils du Duc, Ernest-August III de Hanovre, né en 1887, époux en 1913 de Victoria-Louise de Prusse (seule fille du Kaiser Guillaume II), monté sur le trône du Brunswick à la suite de ce mariage, nommé à moins de 30 ans général de division de l'Armée prussienne au début de la guerre, n'est pas mort fou sur le front en France en 1916 mais dans son lit, près de Hanovre, en 1953, longtemps après avoir abdiqué sous l'effet de la Révolution allemande en 1918. 
8) - "voisin circonspect" : Paul ne se révèle pas ici particulièrement paranoïaque en craignant que l'installation chez Marthe, pour quelques jours, de Mme Penhoat et de sa petite famille, ne déclenche la dénonciation d'un voisin supposant qu'il s'agirait d'une réunion de comploteurs antifrançais. La délation de supposés espions allemands, la surveillance zélée et bénévole des étrangers "ressortissants ennemis", la calomnie à leur encontre, sont alors un sport national en France, sur lequel l'Histoire préfère habituellement se taire mais que la lecture de l'abondante et prospère presse nationaliste de l'époque restitue dans toute sa fétide ampleur. On comprend ainsi mieux que Paul conseille à Marthe l'air pur de la campagne...
9) - "Bab Merzouka" : poste à l'ouest-sud-ouest de Taza, en direction de Fès, mais plus près de Taza que le dit Paul (à une douzaine de km. à vol d'oiseau soit à une vingtaine de km par le chemin montagnard tortueux).