mardi 16 janvier 2018

Carte postale du 17.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf



C
  Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

Rabat le 17/1/18

Mon cher petit Geo,

Comment vas-tu? Es-tu enfin guéri?
Je t’embrasse du fond du coeur


Ton Papa


dimanche 14 janvier 2018

Carte postale du 15.01.1918

Carte postale Paul Gusdorf

 Monsieur Georges Gusdorf  22 rue du Chalet 22  
Caudéran

15/1/18

Mon cher petit Georges, 





Maman m’écrit que tu es  bien malade depuis 3 semaines et que tu souffres beaucoup. J’espère que cette vilaine maladie est guérie maintenant et que tu peux déjà te lever et jouer comme avant. Donne-moi bientôt de tes nouvelles et reçois, mon cher petit, les meilleurs baisers de ton

Papa

samedi 13 janvier 2018

Lettre du 14.01.1918

Une fontaine, Meknès. Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel


Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 14 Janvier 1918

Ma Chérie,

Après avoir mis ta lettre du 13 à la poste j’ai reçu hier soir tard tes lignes des 23 et 27 Décembre et du 1/2 Janvier. Je profite du dernier jour avant le départ pour t’adresser encore ces lignes, car Dieu sait quand j’aurai le temps de t’écrire plus longuement en route.
Je suis infiniment content d’être sans télégramme et vois avec angoisse les porteurs de dépêches (1) traverser la cour de notre quartier. Pneumonie (2) - comment bon Dieu a-t-il pu attraper cela ? De toutes façons, puisque la crise décisive a eu lieu le 9° jour, c.à.d. le 5 ou au plus tard le 6 Janvier, je compte que tout danger est écarté à présent, puisque sans cela j’aurais eu ton télégramme ...
Et de cette façon tu n’auras pas seulement passé une triste fête de Noël, mais encore un mauvais jour de l’an et - probablement encore - un aussi triste anniversaire (3). Et  comme je ne sais point quand je trouverai un moment pour t’écrire en route, je vais t’envoyer déjà aujourd’hui mes meilleurs voeux et félicitations pour le 30. Que ce soit au moins la dernière fois que nous sommes séparés ce jour-là. Tu sais que dans la situation où je suis je dois me borner à ces voeux, mais je compte pouvoir t’envoyer le souvenir en question aussitôt que nous serons rentrés de la colonne du Tadla Kénifra (4).
Tu as tort de penser que “mes sentiments ont baissé avec la température” et tort de même avec ton observation sur la réponse présomptive que je te ferais relativement aux enfants. Tu oublies une fois que tu ne m’as point répondu sur le ton des lettres qui t’ont suggéré cette petite ironie, ou plutôt que tu m’as répondu ne pouvoir écrire sur le même ton ou dans le même style. D’un autre côté nous n’avons jamais eu des complications aussi graves avec les enfants et si jamais je t’ai fait la remarque que tu cites, c’était sans aucun doute par rapport aux petits ennuis de rien du tout dont tu avais coutume de te plaindre autrefois.
Il est au surplus très naturel que l’entourage, la température et les fatigues influent beaucoup sur l’état d’esprit de qui que ce soit, aussi bien le tien que le mien. Et tu peux croire que même sans les soucis et l’angoisse pour un enfant, une marche dans la neige, la glace et ce petit vent du Nord de l’Atlas n’a rien qui puisse ramener l’humour d’un poilu nourri comme nous le sommes en route.
Je ne vois pas très bien dans quel but tu veux communiquer ton adresse au Consul américain qui n’a plus rien à faire avec l’Allemagne (5). Et je ne vois pas non plus bien comment des leçons pourront t’aider. Ce serait à peu près la même chose que le travail proposé dans le temps par Mr. Wooloughan. Pratiquement, cela t’avancerait si peu que rien et tu n’es pas bien sûre non plus de réussir, alors que, d’après ta thèse, cette assurance préalable du succès est indispensable pour entreprendre des démarches ... Pour ce qui concerne l’affaire de Me Lanos, je t’ai déjà dit que je suis tout à fait de ton avis et me réfère pour tout détail à ma lettre du 1° Janvier. De même pour l’affaire Palvadeau et toutes celles qui seraient susceptibles de solutionner notre situation d’une façon définitive - nous n’avons qu’à laisser faire et laisser passer (6).
Mr. Penhoat m’écrit assez régulièrement et je vais même lui répondre encore tout à l’heure avant de partir en colonne. Mme Penhoat m’a également adressé une carte pour le nouvel an, carte pleine de tendresse pour son Jean. Lotte (7) a donc enfin trouvé son affaire ; mais tu ne sais pas non plus où cette papeterie (8) se trouve ? Cela arrangera peut-être aussi la situation de sa mère (9) et d’Hélène (10)!
Encore une fois l’assurance que mes idées seront chez toi le 30 toute la journée ; ne m’en veux pas pour les mots aigre-doux concernant l’affaire L. L. & Cie (11) et que je ne peux réellement pas retenir puisque tu reviens toujours sur ce sujet. Et nos idées sur la question du “Geldverdienen” (12) sont tellement différentes qu’il aurait été un miracle si nous avions pu travailler ensemble. J’espère sérieusement avoir au plus tard à Casablanca de tes nouvelles au sujet de la santé du petit et t’embrasse, ainsi que les enfants, du fond du coeur.

Paul

Ton colis n’est toujours pas arrivé, les journaux non plus.


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « porteurs de dépêches » : le petit Georges étant très malade (voir la lettre du 13 janvier), son père, Paul, craint d’en recevoir de mauvaises nouvelles par télégramme.
2) - « pneumonie » : c’est à l’époque la première cause de décès par maladie infectieuse chez les enfants (elle tue alors un quart des enfants contaminés). En Europe, en 1918, du fait de la dégradation générale des conditions de vie, elle tua aussi plus d’adultes que la tuberculose. Un antisérum fut utilisé comme traitement à partir de 1913, mais son coût et sa durée d'élaboration ne permirent pas un emploi massif avant les années 1920.
3) - « anniversaire » : celui de Marthe, le 30 janvier.
4) - « colonne du Tadla Kénifra » : il s’agit encore une fois de ravitailler à partir du nord (de Meknès, par Aïn Leuh) les postes français de la haute vallée de l’oued Oum er Rbia (notamment Khénifra - l’une des capitales historiques du « caïd » des Zayanes rebelles - et Kasba Tadla - où les Chleuhs, leurs alliés du sud-est marocain, cherchent alors à les rejoindre) afin de contrôler la haute plaine du Tadla, c’est-à-dire le piémont nord de la terminaison occidentale du Moyen Atlas. 
5) - « Allemagne » : Paul, en février 1916, avait renoncé à recourir aux services du Consul américain en France (voir le verso de sa lettre du 13 mai 1916) auquel il envisageait sans doute de demander un visa pour les U.S.A. Il semble que Marthe, à son tour, ait songé à lui demander un visa pour les États-Unis, ou une embauche au service des troupes américaines installées à Bordeaux. Cette démarche était vouée à l'échec puisque les U.S.A. étaient depuis avril 1917 en guerre contre l'Allemagne et ses ressortissants.
6) - « laisser passer » : Paul s’en tient à la position particulièrement négative qu’il avait exposée sous l’emprise de la colère dans sa lettre du 1er janvier 1918 : « ne me parle plus jamais d’affaires (…) je m’en désintéresse complètement ».
7) - « Jean » : il s’agit de Jean Penhoat, ami et associé de Paul, comme lui mobilisé sous les drapeaux.
8) - « Lotte » : surnom de Charlotte, sœur de Marthe.
9) - « papeterie » : la soeur de Marthe acquit cette papeterie, où elle travailla avec son mari jusqu'après la seconde guerre mondiale. La famille allemande de Marthe avait des activités typiquement protestantes: imprimerie, enseignement, librairie, papeterie... 
10) - « sa mère » : la mère de Marthe. Paul n’écrit pas « ta mère » pour éviter à son épouse d’être soupçonnée de conserver des liens sentimentaux avec des Allemands.
11) - « Hélène » : Helena, autre sœur de Marthe.
12) - « L. L. & Cie » : Lucien Leconte et Compagnie, société dont Paul et son ami Penhoat sont actionnaires. 
13) - « Geldverdienen » : en fait « Geld verdienen », expression allemande signifiant « gagner de l’argent ».



vendredi 12 janvier 2018

Lettre du 13.01.1918

La fontaine Nejjarine et le fondouk – Fès – Maroc 1915 – Photo © Joseph Miquel

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 13 Janvier 1918

Ma Chérie,

Voilà enfin le courrier de Bordeaux arrivé ! c.à.d. celui qui part le 30, mais le triage s’effectue si lentement que jusqu’ici je n’ai reçu que ta lettre datée du 29 - espacée donc de 10 jours de la précédente datée du 19 Décembre. Nul doute qu’il y a au moins deux lettres intercalées que j’aurai probablement demain.
Je suis, comme tu le penses, littéralement consterné des nouvelles que tu me donnes sur la santé de notre petit Georges, d’autant plus que je ne m’y attendais pas le moins du monde. La seule chose qui me console c’est que je sais d’expérience que tu t’affoles facilement à des occasions pareilles. J’attends avec impatience tes nouvelles ultérieures ; n’ayant pas reçu de télégramme, je conclus que Geo (1) va déjà mieux, mais c’est quand même un drôle de sentiment d’être comme cela, surtout à la veille d’un départ pour au moins un mois sinon davantage. Les 2 autres sont donc aussi malades ? Mais qu’est-ce qu’ils ont donc tous les trois, qui semblaient être si pleins de santé lorsque j’étais là ? Je ne me rappelle point d’avoir été malade pendant mon enfance, exception faite d’une forte grippe (Influenza) et les nôtres qui sont certainement bien mieux soignés que nous sont à chaque instant au lit.
L’incident avec Melle Campana (2) est en somme assez compréhensible, car ne pouvant trouver elle-même une voiture, et considérant qu’avec le tram elle perdrait au moins 3 heures sinon davantage, elle t’a demandé d’envoyer une voiture. Ou bien as-tu compté chez elle sur des sentiments d’amitié personnelle ? Pour moi, elle est femme d’affaire et peut être assez adroite pour te faire croire qu’elle te porte un intérêt particulier. Et naturellement tu n’as pas voulu retourner chez le Dr Réjou (3)? ou chez Ber (4)?
Les journaux d’hier étaient pleins du nouveau message du Président Wilson (5) qui contient - pour la première fois - les conditions à peu près précises de la paix, telles que les Alliés les conçoivent. Naturellement, il y a là 2 points qui empêcheront ou retarderont peut-être le commencement des pourparlers : La question de l’Alsace-Lorraine (6) tout d’abord, et celle des provinces irrédentistes (7) et de la Pologne (8) ensuite. Mais enfin j’estime qu’il y a là un pas assez sérieux fait et qui est le tout premier dans la voie de la Paix. Peut-être bien que l’interruption apparente des pourparlers de Brest-Litovsk (9) est en relation avec ce message, car au fait les Alliés ont tout intérêt à agir en commun avec la Russie, et l’Allemagne de son côté doit aspirer aussi bien plus à une paix générale qu’à une paix séparée (10) sur le front oriental. Bon Dieu, si seulement on aboutissait enfin à un commencement de pourparlers officiels !
La temps est très doux ici, mais il pleut assez souvent. J’ai pu me promener entretemps en plein jour à Meknès, qui est une grande ville arabe des plus intéressantes. La grande fontaine, dont je compte t’envoyer ces jours-ci une vue, est une pure merveille. Ces mosaïques et surtout la bordure sculptée à jour sont d’une beauté incomparable. Les portes de la Place Heddin (11) sont également très artistiques. Mais dans l’intérieur de la Ville même, dans les ruelles étroites mais assez propres, on rencontre à chaque instant des portes, des auvents, des fenêtres et des colonnes sculptées en bois qui témoignent d’un goût très artistique des habitants. Les entrées des mosquées, très nombreuses à Meknès, sont particulièrement jolies, sculptées soit en marbre, soit en pierre comme du filigrane. J’ai regardé pendant eu moins 1/2 heure un vieillard sculpter une telle porte dont il avait tracé le dessin auparavant au crayon ; il faut une patience phénoménale pour un pareil travail. Les corps de métier sont, comme à Fez, répartis par rues et le travail se fait dans les boutiques grandes ouvertes. Je me suis promené aussi longtemps dans le quartier juif (12), très étendu et j’ai même visité l’intérieur de quelques maisons, extrêmement propre et tout en mosaïque. Les femmes sont pour la plupart très jolies - tant qu’elles sont jeunes - et, à l’encontre des femmes arabes, sans voile. J’ai même vu des écoles arabes et juives - dans ces dernières on enseignait aussi le français, que les juifs apprennent beaucoup plus facilement que les Arabes (13). Il est étonnant que la race juive ici se conserve aussi pure : il n’y a jamais de mariage entre juifs et Arabes et le type est ce qu’on représente dans la Bible, mais vraiment comme si ces images-là avaient été prises sur le vif ici.
J’attends avec impatience la distribution supplémentaire du courrier qui a l’air de ne pas venir, car il est près de 8 h. Ne te fais pas trop de mauvais sang Chérie et surtout tiens-moi bien au courant. 
1000 baisers pour toi et les enfants.

Paul

Je suis content que tu aies pu louer et à meilleur compte qu’à la famille L. (14)




Notes (François Beautier)
1) - « Geo » : diminutif désignant Georges, le fils des Gusdorf.
2) - « Melle Campana » : infirmière, ou médecin, ou sage femme de Marthe.
3) - « Dr. Réjou » : le médecin de la famille. Paul l’a évoqué à plusieurs reprises depuis mars 1915.
4) - « Ber » : médecin ou infirmier évoqué ici pour la première fois.
5) - « Président Wilson » : allusion au discours du 8 janvier 1918 devant le Congrès américain présentant en 14 points les conditions d'une paix durable en Europe, lesquelles devront être acceptées par tous les belligérants. Ce discours dit « Programme de la paix du monde » par son auteur, visait une paix sans victoire en contradiction avec les politiques jusqu’au-boutistes de la France, du Royaume-Uni, de la Belgique et de l’Italie notamment quant au sort à réserver à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie. Il servira pourtant de fondement à la Conférence de la Paix qui se réunira à Paris à partir du 18 janvier 1919 et dont le premier ensemble de réunions aboutira à la rédaction du Traité de Versailles et à sa signature, le 28 juin 1919.
6) - « Alsace-Lorraine » : la France exige de reprendre possession de ces territoires annexés par l’Allemagne après sa victoire sur la France en 1870, mais sans passer par l’organisation - souhaitée par le président Wilson - d’une consultation des habitants, qu’elle considère français. 
7) - « irrédentistes » : l’Italie tient pour italiennes des provinces appartenant à l’empire austro-hongrois, notamment le Trentin et l’Istrie, et entend les intégrer sans plébiscite préalable à son territoire national.
8) - « la Pologne » : la première revendication des Polonais vise à reconstituer un État polonais indépendant rassemblant des territoires alors dominés par les empires allemand et austro-hongrois (les terres polonaises russes étant présentement occupées par l’Allemagne). 
9) - « Brest-Litovsk » : aujourd’hui biélorusse, la ville devint russe à la faveur du 3e partage de la Pologne à la fin du 18e siècle. Les Russes y construisirent une puissante citadelle dont les forces allemandes s’emparèrent en 1915. Elles y établirent leur quartier général face à la Russie puis y organisèrent les pourparlers de paix à partir du 5 décembre 1917. Cependant les exigences allemandes étaient si offensantes pour les Russes que ceux-ci rompirent les négociations le 28 décembre 1917. L’Allemagne accentua alors sa pression en négociant séparément la paix avec l’Ukraine et la Finlande (territoires alors russes) et en reprenant l’offensive en Russie occidentale, ce qui conduisit Trotsky, pressé de mettre l’Armée rouge au service de la révolution bolchévique menacée par les contre-révolutionnaires, à renouer le dialogue et à signer, le 3 mars 1918, le traité de paix germano-russe dit de « Brest-Litovsk ».
10) - « paix séparée » : Paul, comme beaucoup de soldats de tous les pays, souhaite la paix sur tous les fronts le plus tôt possible. A ses yeux, la tactique des empires centraux visant à imposer des paix séparées sur les fronts orientaux leur permet d'en déplacer des troupes pour combattre les Alliés sur les fronts occidentaux, ce qui retarde l’établissement d’une paix générale. 
11) - « Place Heddin » : la fontaine en question occupe une partie de l’enceinte, à côté d’une porte monumentale, de cette place El Hedin (ou El Kedime), à l’époque aussi dite par les Français « place de l’hôpital Louis ».
12) - « Fez » : Fès.
13) - « quartier juif » : ghetto, traditionnellement dénommé « mellâh » au Maroc.
14) - « les Arabes » : cette majuscule en appellerait une au mot « juif » puisqu’il s’agit de désigner deux peuples. Ou alors, l’absence de majuscule à « les juifs » (communauté religieuse, donc sans majuscule) devrait conduire à substituer « les musulmans » à « les Arabes ». Paul n’ignorait vraisemblablement pas qu’il existe - notamment au Maroc à cette époque - des Arabes juifs (et/ou Juifs arabes) et que le mot « Arabe » désigne souvent, par amalgame, d’autres peuples des pays arabes, dont les Berbères… On comprend surtout que, pour lui, être juif n’est qu’affaire de religion et qu'il ne se sent ou revendique ni juif (religion) ni Juif (peuple ou « race » comme on disait à l’époque). En somme, il n'est juif ou Juif que dans le regard de l’Autre.

15) - « famille L. » : famille Lemaître, précédemment sous-locataire de Marthe.

dimanche 7 janvier 2018

Lettre du 08.01.1918

Prisonniers Zayanes (Wikipédia)

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 8 Janvier 1918

Ma chère petite femme,

Je suis sans tes nouvelles depuis ta lettre du 19 Décembre ; le courrier de Bordeaux, partant le 30/12, n’étant pas arrivé à Casablanca. On dit que ce paquebot (1) s’est échoué en Gironde ou à l’embouchure du fleuve (2) ! Peut-être bien aussi que les départs ont été changés depuis le 1° Janvier, car d’après le rapport de la Place, ce serait maintenant les 5, 15 et 25 de chaque mois. Ce qui m’est plus désagréable, c’est la nouvelle que nous allons partir vers le 15 courant pour une colonne dans le Sud pour ravitailler le poste de Kénifra (3). Cela durera un mois au moins, mais dans cette saison-ci ce n’est point agréable, bien que cette région-là soit beaucoup plus chaude que la nôtre. Le ravitaillement de Kenifra se fait de Kasbah Tadla que tu trouveras probablement sur la carte. Mais pour y aller nous serons transportés d’ici en camion-auto à Casablanca, de là par chemin de fer à Louedsen (4) et puis c’est par pedes (5).
Ce qui m’est le plus désagréable, c’est que n’ayant pas encore touché les fameux 40 sous (6) du permissionnaire, je dois conserver le peu d’argent qui me reste en vue de la colonne de sorte que le souvenir que je t’avais promis pour le 30 (7) restera encore en suspens. Cela, c’est embêtant !
Nous devrons donc du reste retourner ici à Meknès après la colonne en question de sorte que j’espère que ce sera seulement chose remise. 
Et voilà de quelle manière je finirai par connaître presque tout le Maroc, sans que ma curiosité le désire trop !
Les permissionnaires venant de Bordeaux, y compris mes amis Kern et Ramsbott (8), arriveront probablement juste à point pour nous rejoindre à Casablanca ... Inutile d’ajouter que ton colis n’est pas encore arrivé non plus et m’attendra probablement au retour du Tadla ... (9)
L’Echo du Maroc (10) d’hier publiait une interview ou un discours de Lloyd George (11) qui semble quand même avoir rabattu de ses “buts de guerre”. Il y disait entre autres relativement aux colonies allemandes (12) que les indigènes devront décider à quel pays ils voudraient appartenir. Par contre, les nouvelles de Russie sont tout à fait contradictoires dans les journaux : les feuilles nationalistes (13) surtout semblent vouloir prétendre que les révolutionnaires vont au-devant d’un échec et que le gouvernement maximaliste aura bientôt vécu (14). Reste à savoir si ces informations ne sont pas tendancieuses comme la plupart du contenu desdits journaux (15).
Comment vas-tu ? Ne sens-tu encore rien en-dehors de tes appétits spéciaux (16)? Je ne me rappelle point qu’avant la guerre tu aimais tant le beurre ; quant à moi, je n’y ai jamais trouvé quelque chose de particulier et un bon camembert m’attire beaucoup plus qu’un quart de beurre ! Est-ce qu’Hélène est toujours le matin au Boulevard de Caudéran (17)? Et la famille Lemaître (18) est-elle partie entretemps ? 
Le temps continue à être très doux ici mais il pleut assez souvent. Et la Compagnie traverse une assez mauvaise passe (19) en ce moment ...
Je te laisse pour le moment, embrasse bien les enfants pour moi. Georges se rappelle-t-il encore les histoires que je lui ai racontées ?
Meilleurs baisers.

Paul


Je viens de cueillir au Camp des Officiers les quelques violettes que tu trouveras ci-jointes. Tu me diras si elles avaient conservé leur parfum ! (20)


Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « ce paquebot » : l’un des navires de la Compagnie générale transatlantique, qui gérait la ligne Casablanca - Bordeaux.
2) - « du fleuve » : ce fait est crédible puisque, de 1915 à 1918, une soixantaine de navires français furent coulés dans la Gironde.
3) - « Kenifra » : en fait Khénifra, que Paul avait confondu avec Kénitra (ancien « Port Lyautey ») dans sa lettre du 23 octobre 1916. Khénifra, pour la première fois désignée dans son courrier, est la capitale du territoire tribal des Zayanes (le Pays zayane ou « Zaër Zaïane ») largement étendu au nord-ouest de la ville et constituant un bastion de rébellion contre le protectorat français entre le nord du Maroc occidental (avec les villes de Fès, Meknès et Rabat) et le centre (avec les villes de Kasba Tadla, Oued-Zem et Casablanca). Depuis 1916, ce bastion de résistance est renforcé par des Chleuhs (une autre tribu berbère) venus du versant sud-est du Moyen Atlas. Leur coalition empêche toute jonction directe, entre Meknès (ou Fès) et Khénifra, par la route du rebord nord-ouest du Moyen Atlas que les Français ont du mal à achever du fait des attaques menées par ces rebelles. Pour contourner l’obstacle, puisque les hommes manquent pour le forcer, le ravitaillement des troupes françaises installées à Khénifra s’effectue par une très longue boucle contournant tout le Pays zayane en longeant la côte atlantique entre Rabat et Casablanca : Paul, qui doit accompagner un convoi pour Khénifra à partir de Meknès, passera ainsi par Rabat, Casablanca, Oued-Zem puis Kasba Tadla afin d’arriver par le sud à Khénifra. 
4) - « Louedsen » : écriture phonétique du nom de la ville de « Oued-Zem », située à 85 km à l’ouest de Khénifra.
5) - « pedes » : pluriel du mot « pied » en latin. Ce faisant, Paul évite une faute de français, puisque l’usage recommande d’écrire au singulier « marcher à pied ». De fait, Paul devra marcher de Oued-Zem à Khénifra, sur près d’une centaine de km si son convoi se risque à filer plein est à travers le massif par Sidi Lamine, ou sur plus de 150 s’il doit suivre l'itinéraire pacifié passant par Kasba Tadla.
6) - « 40 sous » : soit 2 francs, nouveau montant de l’indemnité journalière de permission depuis le 1er octobre 1917. Cette indemnité permettait aux familles d’alléger les dépenses de gîte et de couvert liées à l’accueil d’un mari ou d’un fils permissionnaire. Paul n’avait donc toujours pas reçu cette indemnité dont Marthe avait sans aucun doute besoin.
7) - « le 30 » : date anniversaire de Marthe, née le 30 janvier 1880.
8) - « Kern et Ramsbott » : ces deux Légionnaires collègues de Paul sont partis en permission dans la région de Bordeaux à la faveur de son propre retour de permission (voir sa lettre du 16 décembre 1917). 
9) -« du Tadla » : nom de la haute plaine qui s’étend au sud-ouest de Kasba Tadla. Paul n’y passera pas puisque son trajet se situe au nord-est de cette ville. 
10) - « l’Écho du Maroc » : quotidien francophone et francophile publié à Rabat.
11) - « Lloyd George » : premier ministre britannique depuis le 11 décembre 1916. Originellement libéral, il se révèle moins pacifiste que le président américain Wilson et moins belliciste que le président du conseil des ministres Georges Clemenceau.
12) - « colonies allemandes » : très dispersées et nombreuses, ces colonies comprennent le Cameroun, le Togoland, le Ruanda-Urundi, le Tanganyika, le Sud-Ouest africain, la Nouvelle Guinée, Nauru, les Samoa, les Mariannes, les Marshall et les Carolines, ainsi que deux comptoirs en Chine (Tsingtao et Tientsin). Toutes sont à cette époque occupées par les Alliés, elles seront partagées entre-eux, sans consultation des habitants, lors du Traité de Versailles.
13) - « les feuilles nationalistes » : Paul évoque les journaux français hostiles à la révolution bolchévique et inquiets de voir l’Allemagne et la Russie faire la paix, ce qui affaiblit les Alliés et leurs chances d’aboutir à la victoire finale souhaitée par la France et le Royaume-Uni. 
14) - « aura bientôt vécu » : il s’agit là plus d’un espoir que d’une réalité. En effet, ce sont les nationalistes russes qui perdent le pouvoir face aux Bolchéviks (les « maximalistes »), et ce sont ces révolutionnaires qui ont signé avec l’Allemagne l’armistice du 5 décembre 1917 (avec entrée en vigueur le 15) et qui liquideront bientôt, le 19 janvier 1918, l’assemblée constituante russe élue en décembre 1917 et majoritairement hostile à ces deux coups de force. Les nationalistes russes n’ont plus d’autre recours que de soutenir des armées rebelles contre-révolutionnaires (dites « blanches ») formées à partir de l’automne 1917 et aidées, à partir de décembre 1917, par les Alliés (et plus tard par l’Allemagne aussi). 
15) - « des dits journaux » : la presse nationaliste française.
16) - « appétits spéciaux » : « envies » de femme enceinte.
17) - « Boulevard de Caudéran » : Hélène travaille sans doute le matin dans un établissement, une entreprise ou une demeure situé sur ce boulevard bordelais pris en 1865 sur le territoire de Caudéran et aujourd’hui dénommé Boulevard du président Wilson. Il apparaît de ce fait que Marthe n’a plus les moyens de l’employer à plein temps.
18) - « Lemaître » : sous-locataire de Marthe.
19) - « une mauvaise passe » : Paul projette sans doute sur l’ensemble de sa Compagnie sa propre lassitude, désespérance et fatigue (qu’il explicitera dans sa lettre du 14 janvier 1918). En fait le secteur de Meknès est alors calme et les tâches de Paul se résument à la tenue du secrétariat. Cependant, la perspective d’un long convoi se terminant à pied en bordure du territoire zayane n’est guère réjouissante, d’autant que les rebelles du Tafilalt, au sud-est du Moyen Atlas, s’agitent depuis décembre 1917 et obligent les Français à y envoyer des troupes prélevées en partie sur celles du secteur de Meknès qui s’affaiblissent donc face à leurs propres assaillants.
20) - Les violettes, cent ans après, sont encore dans l'enveloppe...

mercredi 3 janvier 2018

Lettre du 04.01.1918

Fontaine, place Saint Louis, Meknes

Madame P. Gusdorf  22 rue du Chalet 22  Caudéran

Meknès, le 4 Janvier

Ma Chérie,

Je te prie de m’excuser de ne plus t’avoir écrit depuis ma lettre du 1° : j’avais beaucoup de travail et tout le méli-mélo de l’installation n’est pas fait non plus pour recueillir (1) ses idées. Enfin, cela va maintenant à peu près et je reprends ma correspondance habituelle.
La carte de Nouvel An de Suzanne (2) est bien écrite, tant à l’écriture qu’à l’orthographe ; l’a-t-elle rédigée toute seule ? L’habitude de classer les élèves tous les 15 jours est certainement bonne sous ce rapport qu’elle stimule le zèle et l’amour-propre ; si elle reste seulement dans le premier tiers ou quart de la classe, ce serait déjà pas trop mal ! Quant à Georges, tu lui as sans doute tenu la plume, ou bien Hélène, car il n’est pas possible d’écrire comme cela après 2 mois de leçons ! Il est vraiment dommage que Jean (3) le quitte ; il avait comme cela au moins un petit compagnon pour jouer et s’amuser. Que son caractère est tellement compliqué provient sans doute du fait qu’il a été créé en toute connaissance de cause et représente ainsi un mélange de nos deux caractères souvent contradictoires. C’est là une oeuvre d’éducation à faire qui doit t’attirer ! Mais comment peux-tu conclure du développement des hanches que ce sera un garçon, cela c’est rigolo ! Espérons que tu ne te trompes néanmoins pas ! As-tu reçu le premier de l’an des lettres ou des cartes d’ailleurs ?
Les Lemaître sont donc partis entretemps et tu auras donc réintégré la grande chambre du 1°. J’avais compris que la Ville de Paris s’était engagée à le payer (4) pendant toute la durée de la guerre, car le seul fait qu’il va en convalescence est provoqué par sa blessure reçue sur le champ de bataille ! Mme t’a-t-elle réglé le reliquat du mois avant de partir ? La situation de Pau et son climat sont d’après ce que je sais très recherchés par les poitrinaires parce que la ville est garantie des vents et reçoit en outre peu de pluies. “Le Crime” (5) était déjà exposé dans les vitrines des librairies lors de ma présence à Bordeaux et nous l’avons vu dans les Galeries (6) en face du Bureau Aka (7). Quant à ce dernier, je crois la Grande Feuille d’Annonces (Pelletier) plus efficace pour des insertions de ce genre (8). Est-ce que quelqu’un s’est déjà présenté ?
Pour ce qui concerne l’habillement des enfants, j’ai souvent entendu recommander les jambes au mollet nu comme le meilleur moyen d’éviter que l’enfant ne devienne frileux. Que Suzanne est encore maladroite pour les ouvrages féminins ne m’étonne point à son âge ; je pense que cela ne viendra que vers les 10 ans.
Merci pour les différents journaux ; je suis fort surpris que le “Pays” (9) ne te plaise pas. Il y avait dans le dernier numéro que tu m’envoyais un article “Examen de Conscience” qui prônait précisément toutes les idées que tu as si souvent émises et cela dans une forme sobre et élégante. Ne l’as-tu pas lu ? Par mesure d’économie je te prie cependant de ne plus m’adresser que le Journal du Peuple (10) que tu lis toi-même.
Le prix des denrées que tu m’indiques est simplement fabuleux et ne fait donc qu’augmenter (11).
Lors de notre passage à El Hadjeb (12) on affichait un télégramme contenant de nouvelles propositions de paix (13) faites par l’Allemagne par l’entremise de la Russie à toutes les puissances de la Triple Entente : Restitution de tous les territoires occupés, y compris les Colonies, pas d’annexions ni d’indemnités. Cela est très clair, me semble-t-il, et devrait au moins pouvoir servir de base aux premiers pourparlers. Mais il est probable qu’on y trouvera encore un piège grossier comme lors des précédentes propositions. L’accusation de Mr. Caillaux (14) vient juste à point pour arrêter les poursuites intentées par ce dernier à Hervé (15) aux Assises de la Sarthe (16). On voit jusqu’ici si peu de quoi il s’agit exactement (17) qu’il vaut mieux attendre avant de se prononcer. On est du reste tellement habitué à ce petit exercice.
Je me propose d’aller visiter Meknès dimanche au grand jour, n’ayant vu jusqu’ici la ville que le soir une seule fois. Il y existe quelques beaux monuments, une grande fontaine magnifique en mosaïque (18) et une porte (19) de proportions énormes et très artistique. La ressemblance avec le paysage de la Bible (20) m’aurait certainement frappé davantage si je ne connaissais pas Taza, dans son enceinte d’oliviers centenaires. Mais en effet, on y songe souvent en regardant ce peuple lent et solennel dans ses mouvements comme le langage des psaumes, ces ruisseaux avec leurs lauriers-roses et leurs saules penchés. Même les animaux ont des allures extraordinaires, et les boeufs, les taureaux, les chèvres et moutons sont bien moins féroces et vifs qu’en Europe. Les murs crénelés de toutes les “Kasbahs” (21) augmentent encore l’impression, surtout quand on voit les Arabes dans leurs burnous (22)  blancs, les jambes et pieds nus dans des sandales et le turban autour de la tête ...
Le courrier de Bordeaux va arriver probablement le 6 ici et j’espère avoir de tes nouvelles.
En attendant, mes meilleurs baisers pour toi et les enfants, le bonjour pour Hélène.


Paul



Notes (François Beautier, Anne-Lise Volmer)
1) - « recueillir » : rassembler, concentrer…
2) - « Suzanne » : fille aînée des Gusdorf.
3) - « Jean » : il s’agit vraisemblablement du fils des Lemaître, sous-locataires de Marthe à Caudéran, qui déménagent. On a dans ce début un aperçu de la vie des enfants Gusdorf: Suzanne va à l'école, et Georges, à peine ses leçons commencées, manifeste des dons exceptionnels.
4) - « le payer » : M. Lemaître est, d’après ce qu’en dit Paul dans ses courriers depuis le 28 octobre 1917, un soldat parisien en convalescence à la fois d’une blessure reçue au front et d’une tuberculose détectée à l’hôpital militaire où il était soigné. La ville de Paris se serait engagée, à la demande de ce soldat, à lui payer son loyer le temps de sa convalescence. Par ailleurs, il aurait obtenu de poursuivre le traitement de sa tuberculose dans le sanatorium militaire de Pau (Pyrénées atlantiques).
5) - « Le Crime » : il s’agit vraisemblablement de l’ouvrage paru chez Payot en 1917, dont l’auteur anonyme était désigné comme celui du « J’accuse, par un Allemand » publié chez le même éditeur en 1915 (voir les lettres des 31 mai 1915 et 27 juillet 1915) avec un chapitre titré « Le Crime » annonçant une suite.
6) - « les Galeries » : les Galeries Lafayette, rue Sainte-Catherine à Bordeaux.
7) - « Bureau Aka » : le Aka-Journal, fondé à Bordeaux en 1911, était un hebdomadaire de petites annonces entre particuliers. 
8) - « insertions de ce genre » : il s’agit sans doute de l’annonce de proposition de sous-location par laquelle Marthe cherchait un successeur aux Lemaître. 
9) - « Le Pays » : il s’agit vraisemblablement de l’hebdomadaire illustré « Le pays de France », alors exclusivement consacré à la guerre, plutôt que du mensuel culturel et d’opinion « Le Pays » publié à partir de juin 1917 et surtout suivi dans les milieux artistiques de la capitale (voir la lettre du 23 novembre 1917). Cependant, le titre de l’article évoqué correspond mieux à la seconde hypothèse qu’à la première, mais aucune archive ne permet de le situer. D’ailleurs, les commentaires opposés de Marthe et de Paul ainsi que la demande de ce dernier de ne plus en recevoir d’exemplaire à la caserne laissent envisager qu’il puisse s’agir d’une publication allemande (tacitement dénommée « Le Pays » par Marthe et Paul) inspirée par les patriotes pacifistes (notamment par la « Société allemande pour la paix ») dont un numéro serait arrivé chez Marthe par l’intermédiaire de sa correspondante suédoise. L'expression « Le pays » pourrait aussi déguiser en titre de revue un code entre Marthe et Paul servant à désigner secrètement, sans risque, l’Allemagne dont ils sont ressortissants.
10) - « Journal du Peuple » : publication de Henri Fabre, socialiste contestataire et pacifiste révolutionnaire, dont Paul avait apprécié, dans sa lettre du 27 janvier 1917, l’orientation internationaliste conduisant à ne pas rejeter en bloc tout ce qui était allemand afin de ménager la possibilité d’une paix équitable avec l’Allemagne.
11) - « augmenter » : en effet, les prix de détail, qui ont augmenté de 30% entre avril et juillet 1917, grimpent encore de 18% entre octobre 1917 et avril 1918.
12) - « El Hadjeb » : Paul a passé au poste d’El Hajeb (à 30 km au sud de Meknès) la nuit du 30 au 31 décembre 1917 (voir sa lettre du1er janvier 1918).
13) - « propositions de paix » : il apparaît que le télégramme en question, ou ce que Paul en a retenu, mélange trois sources distinctes : les attentes exprimées par les Bolchéviks lors de l’ouverture des pourparlers de paix avec l’Allemagne à Brest-Litovsk le 22 décembre 1917 ; les principes de négociation affichés par le comte autrichien Czernin en tant que représentant des Austro-Allemands et président de la séance du 26 décembre 1917 ; et la « Résolution de paix » (« Friedensresolution ») proclamée à l’intention de la Russie par le Reichstag allemand le 17 juillet 1917. Comme le pressentait Paul, ces beaux principes ne furent qu’un leurre destiné à convaincre les Alliés de n’avoir aucun intérêt à contrecarrer une paix séparée entre la Russie et la « Quadruplice » (Alliance des empires allemand, austro-hongrois, ottoman et de la Bulgarie).
14) - « Mr. Caillaux » : Joseph Caillaux, qui avait démissionné du gouvernement en mars 1914 par suite de l’assassinat par son épouse du directeur du Figaro, Gaston Calmette, demeurait avec Aristide Briand un ferme partisan d’une paix sans annexion ni réparation et donc, à ce titre, l’un des opposants les plus résolus à la politique jusqu'au-boutiste de Georges Clemenceau. Cependant, il apparut en décembre 1917 que le journal anarchiste « Le Bonnet Rouge » (avec lequel Caillaux avait eu des liens en 1914) avait reçu par un certain Paul Bolo, dit Bolo Pacha, des fonds germano-ottomans dont une autre partie avait peut-être servi au député belliciste Charles Humbert à acheter le quotidien « Le Journal ».
15) - « Hervé » : Paul confond (pour la seconde fois depuis sa lettre du 13 mars 1917) Gustave Hervé, directeur du journal ultra-belliciste « La Victoire », et le député nationaliste Charles Humbert, propriétaire du quotidien « Le Journal ». Paul a sans doute confondu ces deux hommes parce qu’ils étaient suspectés de délits et opposés au pacifiste Joseph Caillaux : le premier avait mis en doute l’argumentation de Joseph Caillaux en faveur d’un impôt progressif général sur le revenu pour financer l’accroissement des charges de l’État, notamment militaires (cet impôt fut cependant institué le 15 juillet 1914), et était depuis février 1917 accusé d’avoir participé à la rédaction du faux testament politique d’Octave Mirbeau ; le second, suspecté par la Justice d’avoir acheté « Le Journal » avec des fonds allemands et ottomans, avait perdu son immunité parlementaire en novembre 1917 et pointait les liens entre ses supposés corrupteurs (Bolo Pacha et Pierre Lenoir) et Joseph Caillaux, qu’il accusait d’intelligence avec l’ennemi (ce qui provoqua la levée de l’immunité parlementaire de l’ancien ministre des finances en décembre 1917).
16) - « la Sarthe » : le procès se tient au Mans car Joseph Caillaux y réside (il y est né et en est le député de 1898 à 1919). Cependant, c’est après la guerre et devant la Haute Cour de Justice (le Sénat) qu’il sera jugé deux fois et condamné, en février 1920, pour « correspondance avec l’ennemi » (il sera amnistié en janvier 1925 après un vote de l’Assemblée nationale).
17) - « de quoi il s’agit exactement » : Paul a l’intuition tout à fait juste que l’affaire Caillaux n’est qu’un montage déguisant un règlement de comptes entre le nouveau chef du gouvernement, le radical-socialiste jusqu’au-boutiste George Clemenceau, et son ancien ministre des finances (de 1906 à 1909), le radical-socialiste pacifiste Joseph Caillaux.
18) - « fontaine en mosaïque » : sans doute celle de la place El Hedin (ou El Kedine), à l’époque dite aussi « de l’hôpital Louis ».
19) - « une porte » : parmi les 70 portes de la médina de Meknès, il s’agit vraisemblablement de la porte Bab el Mansour, datant de 1732 et qui doit son renom d’une part à sa fonction d’entrée principale du palais impérial, et d’autre part au réemploi de colonnes antiques empruntées aux ruines de Volubilis (ville antique berbère, capitale du Royaume de Maurétanie, dont les ruines se situent sur un oppidum à 30 km au nord de Meknès).
20) - « la Bible » : Il serait étonnant que Paul ignore l’existence historique du judaïsme chez les Berbères, voire - selon certains auteurs - leur judéité antérieure à leur islamisation et arabisation. D’ailleurs Paul a pu constater qu’il existe (encore à son époque mais beaucoup moins aujourd’hui), des Berbères juifs et/ou des Juifs en territoire berbère. Son allusion à la Bible et aux paysages bibliques des régions de Meknès et de Taza, n’est peut-être donc pas strictement touristique…
21) - « les kasbahs » : les casbahs sont au sens strict les citadelles des villes fortifiées berbères. Au sens large, toute ville fortifiée du monde arabo-musulman est dite « casbah », avec une tendance de plus en plus fréquente à la confondre avec la « médina », c’est-à-dire avec la vieille cité traditionnelle, souvent serrée dans ses fortifications et dominée par sa casbah.
22) - « burnous » : ce mot d’origine berbère désigne le grand manteau traditionnel berbère fait de laine de mouton (ou de poil de chameau pour les plus recherchés), dépourvu de manches et muni d’une longue capuche triangulaire. Sa couleur est habituellement le blanc en Afrique du Nord. L’armée française en fit l’élément essentiel de l’uniforme des spahis (cavaliers supplétifs indigènes), en rouge garance pour les Algériens (car ils refusaient le bleu pastel des burnous habituellement portés par les Juifs d’Algérie et/ou Algériens juifs), et en bleu très foncé pour les Marocains (car c’était la couleur des notables berbères).